La Fin du Cinéma ?

Par Claude Monnier : Il suffit de consulter les sites, les blogs, les forums ou les pages Facebook cinéphiles : la moyenne d’âge de ceux qui les lisent (et de ceux qui les créent) tourne autour de quarante, voire cinquante ans. Idem pour la fréquentation des salles (hors période de pandémie) : de moins en moins de jeunes, de plus en plus de têtes grises ou blanches… Sur les forums, les parents cinéphiles témoignent de leur difficulté à convaincre leurs enfants de regarder les « vieux films » (affreuse expression d’ailleurs, que celle de « vieux films » : comme le disait Godard, on ne parle pas de « vieux livres » quand on évoque un roman du 19e siècle ! Toujours, de la part des gens, ce mépris plus ou moins larvé pour le cinéma…). Faut-il donc en déduire que le cinéma est devenu une occupation de « vieux » ?

Si l’on s’en tient aux données ci-dessus, on serait tenté de répondre : oui. Du reste, il suffit là-encore d’observer ou d’interroger les jeunes autour de nous : on verra à l’évidence que, dans le domaine des images, ils s’intéressent davantage aux vidéos du Net, aux Youtubeurs de tous poils et aux jeux vidéo. Le problème, d’ailleurs, n’est pas un manque d’amour pour les images, puisque de toutes façons l’amour des images est consubstantiel à l’être humain et existera toujours ; le problème n’est pas non plus un manque d’intérêt pour les « histoires racontées avec des comédiens sur un écran » – le triomphe des innombrables séries télé prouve le contraire ; le problème vient bien d’un désintérêt pour le « cinéma traditionnel », c’est-à-dire ce spectacle particulier, cette belle construction formelle de deux heures en moyenne, concentrée en elle-même, formant un tout, au même titre qu’une sculpture, un pièce de théâtre, un morceau de musique ou un monument ; belle forme d’art mise au point et popularisée il y a cent ans par Griffith et Chaplin. Chose terrible : c’est comme si, pour les jeunes, le cinéma était passé de mode ; comme si, à leurs yeux, il n’était plus magique.

Aujourd’hui, la jeune génération ne va grosso modo au cinéma que pour les blockbusters type Marvel ou Star Wars, ce qui est assez logique : ces superproductions à 200 ou 300 millions de dollars sont les seuls spectacles que ne peuvent pas (encore) s’offrir, en tant que producteur, la télé ou le Net. Mais il en va du cinéma comme de la nourriture : un McDo ou un kebab de temps en temps, pourquoi pas ? Mais à force de ne manger que ça, on finit par oublier ce qu’est la bonne cuisine, la cuisine raffinée, ou du moins la cuisine avec une personnalité. Cela dit, il est clair que les jeunes ne sont pas fautifs : capitalisme oblige, le cinéma, comme toute industrie, doit subir depuis au moins 1950 la concurrence d’autres « entreprises de l’écran » et il est normal que, s’il ne se montre pas combatif et inventif, il perde du terrain face à la télé ou Internet. Les scénaristes, les réalisateurs et les comédiens du monde entier l’ont bien compris, se réfugiant de plus en plus dans les séries télé ou celles du Net ; la pandémie de Covid en 2020 n’a fait qu’accélérer cet état de fait. Les « intermittents du spectacle », du show-business (ceux qu’on appelait autrefois les saltimbanques) ne peuvent pas se permettre le luxe de refuser le travail et vont là où l’argent se trouve.

Le prix des places, évidemment, est un handicap majeur à l’heure de la « gratuité » du Net. On sait que les jeunes d’aujourd’hui n’achètent pas de CD ou de DVD/Blu-rays : ils ont donc logiquement de plus en plus de réticences à acheter un ticket d’entrée, sauf pour une sortie entre amis. Mais au fond la question n’est pas le prix puisqu’il y a des réductions avantageuses dans certaines salles. Le problème réel vient de ce désintérêt pour le cinéma et il ne vient pas des jeunes. Ce désintérêt a au moins trois sources profondes :

Première source : contrairement à leurs concurrents de la télé et du Net, les films de cinéma ne savent plus générer ni suspense, ni rire, ni attachement pour les personnages. Les scénaristes d’Hollywood (entre autres) doivent méditer là-dessus et reprendre d’urgence des cours de dramaturgie.

Deuxième source : il n’y a pas de génies pour subjuguer les foules. On voit par exemple que les gens aiment toujours autant les comédies. Bien. Pourquoi pas ? Mais où est le Chaplin actuel qui transcenderait le genre, subjuguant aussi bien le public populaire que le public intellectuel ? où est le nouveau Blake Edwards ? où est celui qui, par sa productivité et sa constance dans la qualité, pourra remplacer Woody Allen ? Autre exemple : les gens aiment les blockbusters avec super-héros. Bien. Pourquoi pas ? Mais où est le Kubrick du film de super-héros ? Nolan ? Certes, il est bon, mais ce n’est pas Kubrick. Spielberg ? Oui, c’est un génie, mais il ne fait pas de films de super-héros. De plus, Spielberg n’est pas éternel. Toutefois, n’insultons pas l’avenir : il est probable qu’un futur génie, un Spielberg ou un Kubrick du futur, est quelque part en gestation mais le temps qu’il arrive, où en sera le cinéma ?

Troisième source du désintérêt : nous, les ainés, n’osons pas « déranger » les jeunes avec les grands films, passés ou présents, sous prétexte que cette catégorie d’âge a ses propres centres d’intérêt. Et l’individualisme propre à notre époque (chacun dans sa bulle, sur sa tablette) aggrave encore plus cet état de fait. Nous laissons donc les jeunes ignorer les grands films, notamment ceux du passé, car nous n’osons pas nous exposer à un éventuel ennui de leur part. Mais si personne ne parle de ces grands films, qui le fera ? Quand notre génération sera morte, qui aura l’idée, à part les érudits, d’aller voir un Hitchcock, un Hawks, un Ford, un Fellini ?

Il y a donc un réel défaut de transmission. Nous ne faisons pas, ou nous faisons mal, notre devoir de transmission, devoir pourtant primordial au sein d’une communauté. C’est à nous de montrer les grandes œuvres du passé et, j’ose le dire, de forcer les jeunes à les voir, au moins par extraits. C’est exactement ce que fait l’Education nationale avec la littérature, depuis 140 ans. Car ne nous faisons pas d’illusion : s’il n’y avait pas d’école, il y a longtemps que les grands écrivains du passé seraient oubliés et n’occuperaient que les fins connaisseurs, les happy few comme le disait Stendhal. Le cinéma est certes en « périphérie » des programmes scolaires (hormis le programme « Lycéens au cinéma », et encore faut-il qu’il soit fait sérieusement), comme un parent pauvre dont on ne sait pas quoi faire, mais c’est bien là le souci : il ne devrait pas être en périphérie, il devrait être central et obligatoire. « Pas assez noble », diront certains, « le cinéma, en majorité, n’est que du divertissement ». Pur snobisme, répondrais-je car, après tout, une pièce de Molière ou un roman de Hugo constituait, en son temps, autant un divertissement qu’une comédie de Howard Hawks ou un mélodrame de Chaplin. Il ne s’agit pas bien sûr de forcer les élèves à aimer tel ou tel cinéaste, de la même manière qu’on ne les force pas à aimer tel ou tel écrivain. Il s’agit de leur présenter les plus grands cinéastes (et les plus grands comédiens) et de les respecter tous, en hommage à 125 ans d’art cinématographique. Ensuite, le Temps fera le tri : peu importe si les jeunes générations ignorent les Charlots ; il serait grave en revanche qu’elles ignorent Charlot.

Si l’Education nationale, qui est l’instance idéale pour transmettre obligatoirement le cinéma, ne le fait pas, et si la télé, que les jeunes ne regardent plus, est impuissante à le faire, malgré les efforts louables de certaines chaînes publiques comme Arte, il s’agit pour nous de ne pas baisser les bras et de fonder de nouveaux ciné-clubs sur le Net (à défaut de le faire en « physique ») ou de nouvelles chaînes Youtube pour concurrencer les commentaires superficiels de certains jeunes « cinéphiles » obsédés par les blockbusters récents, ou bien encore de promouvoir hautement nos blogs ou nos sites.

Godard, encore lui, aime l’idée que le cinéma va devenir un art pour happy few, un peu comme la peinture. Cette fois, Godard a tort. Le cinéma n’a pas été pensé ainsi. Cet art populaire ne doit pas disparaitre de l’esprit du peuple.

                                                                                                             Claude Monnier

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