LA MISSION : l’Odyssée westernienne de Tom Hanks

Par Claude Monnier : Diffusé par Netflix au niveau mondial, La Mission de Paul Greengrass appartient à ce qu’on pourrait appeler le néo-western, c’est-à-dire le western sombre, ultra réaliste, crasseux, anti-spectaculaire, dont le but est de traduire l’engluement, l’ennui et la violence glauque de la vie des pionniers américains. Le modèle original du néo-western n’est pas à chercher du côté de La Horde sauvage (1969), puisque l’action y est plutôt grandiose, voire épique, mais plutôt du côté de John McCabe (1971) de Robert Altman. Le genre du néo-western s’est poursuivi avec des œuvres superbes comme Pat Garrett et Billy le Kid (1973) de Sam Peckinpah, Impitoyable (1992) de Clint Eastwood ou Dead Man (1995) de Jim Jarmush. Plus récemment, en 2018, Hostiles de Scott Cooper et Les Frères Sisters de Jacques Audiard, ont poursuivi cette veine « smaller than life » du western. Mais ce qui est étonnant avec le néo-western, c’est que même lent, même sordide, même « smaller than life », il ne peut s’empêcher d’être fascinant, voire « mythique », rejoignant à son corps défendant la grande famille reniée, celle du western traditionnel et épique. Sans doute cet aspect « mythique » est-il dû simplement à l’espace où se déroule le récit : qu’il soit beau ou laid, cet espace est celui, immense et en devenir, de l’Amérique. Un espace qui s’inscrit en outre dans le passé lointain, celui du XIXe siècle. Et, qu’on le veuille ou non, le passé lointain reste toujours « exotique » à nos yeux d’hommes modernes. Ainsi, même dans son contexte historique avéré, morne et méticuleusement retranscrit (l’après-guerre civile ; l’humiliation et la ruine du Sud, ici le Texas ; la surveillance constante des Nordistes ; la lenteur laborieuse des communications entre villages), même sans musique épique, La Mission prend assez vite l’allure d’une odyssée allégorique jonchée d’épreuves mortelles et initiatiques, d’autant que son personnage principal, le capitaine Jefferson Kyle Kidd (Tom Hanks), s’il est peu charismatique, est un homme droit et plutôt courageux à ses heures. La présence rassurante de Tom Hanks est comme un îlot qui nous sauve au milieu d’une mer morose. C’est presque la présence du western classique au milieu du néo-western. Presque…

Le titre original de La Mission est News of the World. Un titre qui ne fait pas trop « western » mais « sonne » au contraire de manière contemporaine, les auteurs voulant nous rappeler, à raison, que nos ancêtres étaient aussi friands que nous des news. Rien de nouveau sous le soleil. De fait, il faut se poser la question : pourquoi voulons-nous tant, hier comme aujourd’hui, des « nouvelles du monde » ? Sans doute pour se changer les idées, pour tromper notre ennui, pour oublier notre misère quotidienne, pour voyager par l’imagination à défaut de le faire physiquement, mais surtout pour établir, plus ou moins consciemment, une connexion avec les autres. Reconnecter les solitudes, les gens isolés géographiquement et/ou mentalement, c’est la missionque s’est fixée Kidd, un ancien officier sudiste las des tueries, qui a choisi de colporter « les nouvelles du monde » (entendez ici : des Etats-Unis, qui sont en effet vastes comme le monde) aux pauvres gens isolés du Texas ; des cultivateurs qui soit ne savent pas lire, soit sont trop épuisés pour le faire. Un jour, dans la forêt, Kidd tombe sur la petite Johanna (Helena Zengel), une enfant de pionnier kidnappée par les Kiowas, qui ne parle pas un mot d’anglais. Il décide de la ramener coûte que coûte à sa famille d’origine. C’est le début d’un périple âpre et douloureux pour le vieil homme et l’enfant.

Que ce soit visuellement ou thématiquement, Paul Greengrass a fondé La Mission sur la solitude, la désolation, l’errance. L’ambiance est crépusculaire, les gens sont fatigués et moroses. Les deux héros, ayant subi les violences de l’Histoire et la perte tragique de proches, sont d’emblée abandonnés à eux-mêmes. Au cours de leur périple, ils devront apprendre à s’abandonner l’un à l’autre. Dans ce néo-western, la terre n’est pas une terre de promesse, comme dans le western classique, mais une terre de stagnation où l’on tourne tristement en rond, un peu hébété. Même les Indiens semblent perdus. Surtout les Indiens… Dans une scène poignante, nous voyons les Kiowas errant comme des fantômes dans la poussière ; poussière qui les efface déjà du paysage… Mais malgré leur mort annoncée, les Indiens trouvent encore le temps de montrer leur noblesse en aidant la petite Johanna, perdue dans la tempête, sans demander de contrepartie. Celle-ci, ayant grandi dans une tribu similaire, n’en est pas étonnée. C’est alors le vieil homme qui apprend de l’enfant.

La Mission montre une quête laborieuse de Lumière. Le film est souvent tourné entre chien et loup par le grand chef-op Dariusz Wolski. Ou dans la nuit noire. L’image symbole qui pourrait résumer le film, c’est le faible halo de lumière laissé par la lampe à pétrole lors des séances de lecture du capitaine Kyle Kidd, séances qui tiennent à la fois du colportage et du théâtre. Car autant que de pain, les êtres humains ont besoin d’histoires et de spectacle, c’est-à-dire de communication et de beauté.

Le film, comme les personnages, recherchent avec difficulté la Lumière et, au bout d’une longue quête en aveugle, à tâtons dans les ténèbres, finit par la trouver dans le sourire radieux d’une petite fille.

Claude Monnier

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