F for fake



A Nicolas Rioult, écrivain phantom.

Par Claude Monnier : Le cinéma, surtout le cinéma réaliste en prise avec son temps, est une chose plus étrange qu’on ne croit. J’évoquais il y a quelques semaines une histoire du cinéma parallèle, en établissant un top 15 imaginaire, mais à bien y réfléchir, ce sont tous les films de l’histoire du cinéma, et en particulier les films dit « réalistes », qui sont vraiment dans une autre dimension.

Michel Blanc persécuté par son sosie dans Grosse Fatigue

Prenons par exemple un film très réaliste qui parle d’un problème contemporain, mettons un film de Stéphane Brizé sur le chômage ou sur le syndicalisme avec Vincent Lindon ou bien encore, puisque c’est lui qui a lancé le genre après-guerre, un film de Roberto Rossellini sur la misère sociale avec Ingrid Bergman. Si l’histoire se passe dans notre monde, ce qui est censé être le cas, les protagonistes de l’histoire devraient être interloqués face aux personnages joués par Vincent Lindon ou Ingrid Bergman et leur dire qu’ils ressemblent étrangement… à Vincent Lindon et Ingrid Bergman ! Or, ils ne le disent pas. Et ils ne le disent pas parce que dans cette soi-disant réalité décrite par le film, il ne peut pas y avoir de films avec Vincent Lindon ou Ingrid Bergman, sinon le personnage joué par eux serait toujours l’objet de moquerie. On est donc bel et bien dans une sorte de réalité parallèle où l’acteur Vincent Lindon et la star Ingrid Bergman… n’existent pas ! Car s’ils existaient, l’univers du film partirait en morceau, il y aurait interférence, collision, destruction, annulation, comme à la fin du roman Cent ans de solitude

Affiche de Jack and the Behnstacks avec Robin Williams dans Le Monde perdu de Spielberg

Je prétends donc que les films de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon sont des films fantastiques. Brizé est le descendant direct de Méliès. Même chose pour les films de Rosselini avec Ingrid Bergman. La fantaisie, le délire, est dans le fait de vouloir prendre une vedette pour jouer un quidam, un(e) prolétaire. Or, qui dit vedette dit maquillage, postiche, costume, donc théâtre. Et le théâtre, par essence, amène la suspension d’incrédulité : on fait comme si. On fait comme si la star Bergman pouvait épouser un pauvre pêcheur (Stromboli). On fait comme si Vincent Lindon était au chômage (La Loi du marché) ou était syndicaliste en usine (En guerre). Oui, nous sommes bien dans la « fantasmagorie ». Tout film qui décrit son époque est victime de ce trou béant, de cette soustraction de réalité, de ce qu’on pourrait appeler « le complexe du sosie », obligeant les concepteurs à faire un faux de notre monde. De fait, les drames dit réalistes avec vedettes sont encore plus faux que les autres.

Quelques films ont su résoudre plus ou moins cet hiatus – hiatus surtout présent dans les films dont l’intrigue est synchrone avec l’époque de tournage (pour les films d’époque ou les films se déroulant dans le futur, la problématique est moins visible) : Last Action Hero de McTiernan, où Terminator 2 n’est pas joué par Schwarzenegger puisque Schwarzenegger n’existe pas dans cette réalité parallèle ; La Dame du vendredi de Hawks, où l’on dit du personnage joué par Ralph Bellamy qu’il ressemble… à l’acteur Ralph Bellamy (toutefois, on ne dit pas au personnage joué par Cary Grant qu’il ressemble à Cary Grant !) ou encore Grosse Fatigue de Michel Blanc, où ce dernier est persécuté par son sosie. Je ne compte pas en revanche les franches parodies qui, de tout temps, ont fait leur beurre de cet hiatus personnage fictif/vedette réelle. Je ne compte pas non plus les mises en abyme sur Hollywood du type Une Etoile est née de Cukor ou The Player d’Altman, qui jouent avec ironie sur ce décalage.

Affiche de King Lear dans Le Monde perdu de Spielberg et Rocky XXXVIII dans Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Dans ce principe de mise en abyme impertinente, citons d’ailleurs l’un des gags les plus cachés, les plus retors, les plus absurdes de l’histoire du cinéma, un gag que seul un britannique aussi pervers qu’Alfred Hitchcock ou Lewis Caroll pouvait inventer : dans Prometheus de Ridley Scott, le robot David regarde Lawrence d’Arabie, ce qui veut dire qu’il est dans une réalité où, si Lawrence d’Arabie existe, le film Alien existe aussi (sauf bien sûr si l’on applique le principe de la « soustraction » cité plus haut). Donc, étant cinéphile, il a dû forcément voir ce célèbre film de 1979 réalisé par un certain Ridley Scott. Ainsi, dans Alien Covenant, il n’est pas exagéré de penser que David le cinéphile essaye de « réaliser » (au sens propre) ce qu’il a vu dans… Alien : détournement d’un vaisseau sur une planète morte, ensemencement horrible d’un humain, combat entre le monstre et une femme seule ! Alien Covenant n’est pas tant le remake que la mise en abyme d’Alien.

Ayant réfléchi à son medium plus qu’aucun autre cinéaste, Hitchcock résumait toute cette problématique avec philosophie : « It’s only a movie ». Et apparaître en tant que créateur dans ses propres fictions était plus qu’un gag : une réflexion.

Claude Monnier

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