Le grand écart

Par Claude Monnier :  « Le temps, c’est une drôle de chose… Le temps, c’est marrant… », disait le barman de Rusty James, incarné par Tom Waits.

Il y a quarante ans sortaient Les Aventuriers de l’arche perdue, Excalibur ou Outland. Quarante années nous séparent de ces films… et pourtant on n’a pas l’impression d’un écart si important. Ces œuvres en effet n’ont pas vraiment vieilli. Certes, il y a bien du kitsch dans Excalibur, mais pas plus que dans les fantaisies Marvel ou DC d’aujourd’hui. Oui, le temps est décidément une drôle de chose… Car en effet, mesure-t-on bien cet écart de quarante ans ? Songez-y : il y a la même distance entre 2021 et 1981 qu’entre 1981 et 1941. Pourtant, je ne pense pas qu’en 1981, les cinéphiles disaient : « Ah, Sergent York, Soupçons, Quelle était verte ma vallée (tous des films de 1941, donc), c’est comme si c’était hier !… » Ces films, pour magnifiques qu’ils soient, donnaient bien la sensation, alors, d’un très grand écart temporel, d’une autre époque, sensation accentuée évidemment par le noir et blanc et par le contexte inouï de la Seconde guerre mondiale. En 1981, ces films du vieil Hollywood apparaissaient comme des « choses du passé », des œuvres « révolues », qu’on ne réaliserait plus et qu’on ne jouerait plus de la même manière si on devait les refaire (ce qui n’ôte rien à leur charme et à leur génie, entendons-nous bien). Ce n’est pas le cas, pour nous aujourd’hui, des Aventuriers ou de Outland : le jeu des acteurs n’est pas à modifier, la photo n’est pas surannée, la caméra n’est pas ampoulée, la musique de Williams ou Goldsmith n’est pas démodée… De fait, entre 1981 et 2021, et malgré l’arrivée des images de synthèse, on a presque l’impression d’une stagnation sur le plan du style.

Revers positif de cette stagnation : depuis 1980, voire depuis 1970, les films ont (relativement) arrêté de vieillir. Pour prendre un exemple, on ne regarde pas French Connection (1971) avec indulgence, en se disant au fond que c’est un peu « vieillot ». Et pourtant, cinquante ans (cinquante ans, bon dieu !) nous séparent du polar de Friedkin, autant d’années qui séparent L’Assassinat du duc de Guise d’A bout de souffle ! Ce ralentissement du vieillissement des films correspond sans doute à la fin des conventions et de la censure à la fin des sixties, au moment où les personnages de films ont commencé à ressembler à la vraie vie, au moment où, en somme, ils ont pu dire « fuck » ou « shit » à l’écran, y compris dans les films « d’époque » : pensons ainsi à La Horde sauvage, premier western réellement moderne de l’histoire du cinéma, qui n’a pas pris une seule ride grâce à sa véracité. Ainsi, on peut dire que le naturalisme et la crudité empêchent les œuvres de vieillir.

Revers négatif de cette stagnation : si les films, dans l’ensemble, vieillissent beaucoup moins depuis 1970, ayant atteint une sorte de « plateau » grâce au réalisme accru, la narration ne change pas beaucoup non plus. Pire : on est souvent dans le recyclage éhonté. Aujourd’hui en effet, ne s’agit-il pas de refaire, presque à l’identique (mais sans la fraîcheur des premières fois) Star Wars, Indiana Jones, Alien, Mad Max, Superman ou Batman ?

Après quatre-vingt ans d’accélération cinématographique, le temps semble s’être dilaté, voire arrêté. Impression bizarre de disque rayé… Oui, le temps, c’est une drôle de chose… Le temps, c’est marrant…

Claude Monnier

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