Les Dix Commandements

Par FAL : Il en va des restaurations de films comme de la chirurgie esthétique. Elles peuvent déboucher sur des réussites éblouissantes, mais elles présentent aussi le risque de souligner des défauts, pour ainsi dire, congénitaux. Ainsi, la réédition 4K-Ultra HD des Dix Commandements proposée par Paramount avant l’été ne fait qu’accentuer l’aspect kitsch de certains effets spéciaux (le buisson ardent a des allures d’éclairage au néon, la barbe de Moïse vieux ressemble à celle d’un Père Noël de supermarché, et quand Spielberg dit que le passage de la mer Rouge reste à ce jour le plus grand trucage de l’histoire du cinéma, il est évident qu’il veut dire « par rapport aux moyens techniques dont on disposait à l’époque »). Bref, cette nouvelle version devrait permettre à tous les mauvais esprits de reprendre en chœur ce jugement de Joseph Mankiewicz : « Cet abruti de Cecil B. DeMille croit vraiment que la mer Rouge s’est ouverte comme il le montre ! »

Mais Mankiewicz ne croit pas si bien dire. Si Les Dix Commandements gardent aujourd’hui une étrange force, c’est bien parce que DeMille, abruti ou non, croit vraiment à ce qu’il montre, la naïveté primitive, cartoonesque, de certains effets spéciaux apparaissant désormais comme un gage de sa bonne foi et de sa foi tout court : aussi paradoxal que cela puisse paraître, son blockbuster avant la lettre est à maints égards une œuvre autobiographique – et, mieux encore, un testament, puisque ce fut le dernier film qu’il réalisa.

Joseph Mankiewicz, l’ennemi juré de Cecil B. DeMille

Fils d’un membre de l’Église épiscopalienne des États-Unis, le jeune Cecil avait eu droit chaque soir à des lectures commentées de la Bible. Il connaissait donc depuis longtemps son sujet. Et si Moïse était moitié égyptien, moitié hébreu (les érudits nous expliquent que son nom n’est qu’une version « hébraïsée » de la racine égyptienne MSS, qu’on retrouve dans le nom de son ennemi RaMSèS [fils de Ra, autrement dit du Soleil]), DeMille était moitié chrétien (par son père), moitié juif (par sa mère).

La question de l’adoption, qui est au centre de la première partie de l’histoire de Moïse, le touchait aussi de très près : il avait eu un enfant avec son épouse, mais l’accouchement s’était passé si mal que les médecins avaient expliqué qu’une seconde grossesse serait fatale pour celle-ci. Les deux autres enfants DeMille furent donc des enfants adoptifs. Le quatrième, adopté lui aussi, suscita des réflexions ironiques : il ressemblait tellement à DeMille qu’on se demandait si ce n’était pas un fils biologique conçu hors mariage : après la mise en garde des médecins, DeMille avait choisi d’observer une abstinence totale vis-à-vis de sa femme, mais aussi d’ignorer le sixième commandement – Tu ne commettras point d’adultère. Un peu comme Vittorio De Sica, il rentrait le soir chez lui pendant la semaine, mais passait les week-ends avec différentes maîtresses (la maîtresse en chef fut, vingt ans durant, sa secrétaire).

Charlton Heston et Cecil B. DeMille

Les spéculations sur le quatrième enfant n’étaient qu’à moitié justes. Air de famille il y avait, certes, et enfant conçu hors mariage aussi, mais le garçon n’était pas le fils de Cecil, mais de son frère cadet, réalisateur comme lui, mais moins connu, William C. de Mille (1). Un flou artistique familial du même ordre est très discrètement suggéré dans le film quand Moïse revient victorieux d’une campagne en Abyssinie : pour qui sait lire entre les lignes, la reine qu’il présente à Pharaon pourrait bien être sa première épouse…

Si l’on veut d’autres preuves des rapports intimes que DeMille entretenait avec son sujet, rappelons, en vrac, que ces Dix Commandements étaient un remake d’une première version (muette) qu’il avait lui-même réalisée en 1923 ; qu’il continua à tourner son film en Égypte comme si de rien n’était trois jours après avoir eu une crise cardiaque qui aurait dû, s’il avait suivi l’avis des médecins, entraîner immédiatement son retour aux États-Unis et un séjour dans une clinique hollywoodienne ; enfin, qu’il y a (en tout cas dans certaines copies) cet étonnant préambule dans lequel il vient lui-même présenter son film au public pour affirmer l’importance du message qu’il constitue.

Mais, dira-t-on, l’intérêt personnel de DeMille pour son sujet n’avait pas forcément pour corollaire l’adhésion du grand public. Peut-être, mais – et oublions pour l’instant toute théologie – si Les Dix Commandements restent, aujourd’hui encore (en dollars corrigés, bien sûr), l’un des dix films les plus rentables de toute l’histoire du cinéma, c’est parce qu’ils illustrent on ne peut mieux deux sacro-saints principes hollywoodiens : 1. Un conflit n’est intéressant que si les deux adversaires ont raison. 2. Tout bon scénario se résume, d’une manière ou d’une autre, à la question « Qui suis-je ? »

Le premier principe se traduit ici dans l’opposition entre Moïse et Pharaon. Inutile d’expliquer pourquoi le premier, libérateur d’un peuple esclave, a raison. Mais le méchant et cruel Pharaon, quels que soient ses torts, a au moins d’énormes circonstances atténuantes : comment pourrait-il croire en la suprématie du dieu des Hébreux quand, depuis sa plus tendre enfance, on lui a dit et répété qu’il serait lui-même, lui Pharaon, dieu tout puissant ? Il a même été élevé pour cela. De fait, dans son obstination à refuser jusqu’au bout les avertissements que sont les plaies qui s’abattent sur son pays et l’ouverture de la mer Rouge, il y a plus qu’une absurdité : un aveuglement tragique. Quant à la question « Qui suis-je ? », elle se pose bien sûr pour lui-même (à propos de sa nature prétendument divine), mais elle s’est aussi et d’abord posée pour Moïse, tiraillé entre sa mère biologique, femme du peuple hébreu, et sa mère adoptive égyptienne, et refusant au départ, comme tout vrai héros, son statut de héros. Comment, dit-il, pourrait-il transmettre la parole de Dieu, puisqu’il a du mal à s’exprimer ? Dieu lui donne donc un assistant éloquent en la personne de son frère Aaron. (2)

On peut même se demander si Dieu lui-même ne tombe pas sous le coup de cette question « Qui suis-je ? », puisqu’il n’a pas de nom (certains commentateurs justifient cette « lacune » par le fait qu’il est par définition indéfinissable) et parce que la formule qu’il prononce lors de l’épisode du Buisson ardent peut, si l’on en croit de fins linguistes, se traduire aussi bien par « Je suis ce que je serai » que par « Je suis ce que je suis ». Ce que je serai ? Oui, au futur. Dieu sera ce qu’il sera, ce qu’il est, miséricordieux ou vengeur, en fonction de l’attitude des hommes, puisqu’il a généreusement dotés ceux-ci d’un libre-arbitre.

Et c’est là que l’épisode du Veau d’or prend tout son sens et nous ramène à des choses bien plus terre à terre et bien plus actuelles. Les Dix Commandements ont été tournés dix ans à peine après la guerre, et, si certains ont voulu voir dans ce film – à travers le personnage de Pharaon – une dénonciation du stalinisme (3), il n’est pas interdit de penser – les séquences ayant trait à la construction des pyramides n’étant pas sans évoquer les camps de concentration – que DeMille entendait dénoncer aussi le nazisme, et donc tout totalitarisme. Mais les Tables où sont inscrits les Dix Commandements et qui arrivent après la libération sont là pour nous rappeler que la liberté n’est pas la licence, que tout n’est pas permis sous prétexte que « la guerre est finie ». « Pas de liberté sans loi », hurle Moïse aux Hébreux honorant le Veau d’or en se livrant à la débauche.

Il n’est pas interdit de penser que, par les temps qui courent, ce principe doit être plus que jamais pris en compte.

Frédéric Albert Lévy

(1) Le patronyme des membres de la famille DeMille fait curieusement l’objet de graphies différentes : DeMille, De Mille, de Mille…

(2) Dans la Bible, Moïse est bègue. Après réflexion, DeMille et ses scénaristes décidèrent de le dispenser de ce handicap dans le film.

(3) On fait de DeMille un maccarthyste, ou tout au moins un sympathisant maccarthyste, mais c’est ce même DeMille qui donna un rôle à Edward G. Robinson dans Les Dix Commandements, alors que celui-ci était sur la liste grise, sinon noire.

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