Un homme en colère

Par FAL : Il y a dix ans, invité à donner son avis sur le deuxième Sherlock Holmes de Guy Ritchie qui venait tout juste de sortir, Bertrand Tavernier s’était borné à dire, ou plutôt à soupirer : « C’est un film d’une bêtise… ! » On ne sait trop ce qu’il aurait dit du nouveau film du même Ritchie, Un homme en colère (Blu-ray et DVD à paraître mi-octobre chez Metropolitan), mais, quoi qu’il en soit, il aurait eu bien du mal à porter un jugement plus négatif que celui du critique du Chicago Sun-Times : « Anémique, peu inspiré, sinueux, Un homme en colère constitue pour Ritchie un pas en arrière, pour l’éternel stoïque Jason Statham un pas de côté, et un faux pas pour quiconque s’aventure à dépenser son temps et son argent pour ces 118 minutes tarabiscotées et absurdes, aussitôt vues, aussitôt oubliées. »  

Il n’est pas question ici de dire systématiquement du mal de Guy Ritchie – même si elle n’a pas séduit grand monde, sa recréation du début des années soixante dans Agents très spéciaux n’était pas dénuée de charme –, mais on peut affirmer que le défaut d’Un homme en colère est en gros le même que celui de son second Sherlock Holmes et peut se résumer en un mot – inflation. Dans Sherlock 2, on était gratifié d’une gigantesque et assourdissante explosion toutes les dix minutes, ce qui avait pour effet de faire passer au second plan le personnage même de Holmes. Dans Un homme en colère, comme le disait encore le Chicago Sun-Times, « les balles sifflent dans tous les sens, mais le scénario lui aussi part dans tous les sens ».

Pour le cinéphile français, le désarroi est encore plus grand, car comment ne pas comparer cet Homme en colère au film de Nicolas Boukhrief dont il est le remake avoué – Le Convoyeur ? Tout est ici hypertrophié : l’entreprise de transport de fonds ne peut être appréhendée dans son ensemble que grâce à des plans d’hélicoptère, les fusillades ne dépareraient pas un film de Michael Bay, les flashbacks et les flashes forward s’accumulent (Trois mois plus tôt, Cinq mois plus tard… il est conseillé de se munir d’une calculette pour savoir à quel moment du récit on en est exactement)… Toute cette débauche a pour effet de rendre le personnage prétendument central fort peu attachant : pour lui donner un peu d’épaisseur, on n’a rien trouvé de mieux que de suggérer – au demeurant de très fumeuse manière – qu’avant de se faire engager comme convoyeur, il était lui-même braqueur de camions de transport de fonds et qu’il est de ce fait au moins indirectement responsable de la mort de son propre fils – lequel, bien entendu, ignorait tout de ses activités.

Ritchie et son scénariste n’auraient sans doute pas accouché d’un tel monument d’insignifiance s’ils s’étaient demandé cinq minutes ce qui avait pu foncièrement les séduire dans Le Convoyeur, et si, accessoirement, ils avaient vu deux ou trois autres films – en tout cas, deux ou trois films récents – de Nicolas Boukhrief. Un ciel radieux, La Confession, Trois jours et une vie… tous, d’une manière ou d’une autre, sont construits sur un flashback et un seul, parce que tous, littéralement ou métaphoriquement, racontent le retour d’entre les morts d’un personnage qui vient remettre les choses en ordre, et qui, une fois sa mission accomplie, quitte définitivement la scène. À vrai dire, cette structure n’est autre que celle des bonnes vieilles tragédies grecques – cf. la remontée d’un passé enfoui dans Œdipe roi, pour ne citer que cet exemple –, mais tragédie ne signifie pas chez Nicolas Boukhrief désespoir lorsque, comme on l’a dit, la mort s’impose dans l’histoire comme un aboutissement (1).

Paradoxalement, il y a dans le fantastique – revendiqué ou simplement suggéré – propre aux films de Boukhrief une nécessité qui fait d’eux des œuvres beaucoup plus réalistes que ce très vain déploiement de forces qu’est Un homme en colère. Dupontel, fantôme en sursis et « mourant », était bien plus convaincant dans son désir de venger son fils que Statham, héros increvable – le dernier plan nous incite à penser qu’il est déjà tout prêt à revenir dans Un homme encore en colère, Un homme encore plus en colère, Un homme vraiment très colère. Mais, on l’aura compris, la mauvaise humeur se situe pour l’instant plutôt du côté du spectateur.

Frédéric Albert Lévy

(1) Ajoutons, pour la petite histoire, que Nicolas Boukhrief aime beaucoup A Ghost Story de David Lowery (sorti en 2017).

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