Les Amants traqués

Par FAL : On peut a priori régler son compte en trois lignes au film Les Amants traqués. Rien d’étonnant, après tout, s’il n’avait fait l’objet d’aucune édition vidéo avant le Blu-ray/DVD que vient d’éditer Rimini. Série B – B comme brève : 1h15 bon poids – de la fin des années quarante inspirée, comme tant d’autres à l’époque, d’un roman noir ; réalisateur relativement peu connu (ce devait être Robert Siodmak, ce fut finalement Norman Foster, assistant de Welles certes, mais surtout homme des Charlie Chan et des Mr. Moto, autrement dit artisan plutôt qu’artiste) ; titre français plutôt passe-partout, justifié par l’intraduisibilité du titre original (Kiss the Blood Off My Hands : littéralement, « Efface en embrassant mes mains le sang dont elles sont couvertes », ouf ! [1]). Certes, il y a bien, dans le rôle principal, Burt Lancaster, mais ce n’est évidemment pas encore le Burt Lancaster du Guépard. Et, de toute façon, sur le thème du couple poursuivi, Hitchcock avait déjà fait cent fois mieux, et cent fois plus drôle, dix ans plus tôt, en 1937, avec Jeune et innocent.

Mais, comme l’indique le carton qui sert d’introduction à cette histoire, Les Amants traqués ne vise aucunement à faire rire. C’est un film d’après-guerre – l’action se passe dans un Londres encore post-Blitz, entièrement reconstitué à Hollywood, mais de façon très convaincante – et c’est dans la Seconde Guerre mondiale que se trouve ici la « griffe du passé », la fatalité chère aux films noirs et directement héritée des tragédies grecques antiques. Bill Saunders (Lancaster) est un peu un Rambo avant la lettre. Sans doute était-il déjà dans sa jeunesse un garçon difficile, mais la guerre n’a rien fait pour le démarginaliser. Quand il entend manifester son désaccord, sa seule manière de s’exprimer est le coup de poing. Sans intention de donner la mort, mais quand la tête de son interlocuteur vient heurter brutalement le coin d’un meuble, de rebelle il devient assassin. Et la spirale se met en place : homme en fuite, il est amené à commettre d’autres délits : il n’est d’ailleurs pas tant traqué par la police que par un témoin de son crime initial qui se révèle être un truand à la petite semaine et qui, le faisant chanter, le contraint à lui prêter main forte dans un trafic de médicaments (nous sommes, répétons-le, après-guerre).

Et le destin, comme il se doit, n’est pas avare de fantaisies perfides. Bill Saunders a de la chance : l’inconnue chez qui il s’introduit de force (Joan Fontaine) n’a pas froid aux yeux. Quand il lui dit, pour éviter qu’elle ne hurle : « Il n’y a aucune raison d’avoir peur », elle lui répond calmement : « Pourquoi alors avez-vous peur ? » Et elle ne tarde pas à tomber amoureuse de lui. Mais c’est ce qui, paradoxalement, va faire d’elle une femme fatale : en voulant l’aider et lui prouver son amour, elle va contribuer à aggraver sa situation.

Fatale… Enfin, presque fatale… Ce film noir n’est pas totalement noir : on ne révélera pas ici la fin de l’histoire, pour la simple raison que la fin est ouverte et que chaque spectateur est invité à imaginer le dénouement qui lui plaira. L’essentiel, de toute façon, n’est pas là, mais dans la rigoureuse et irrésistible énergie qui caractérise d’un bout à l’autre l’interprétation, la mise en scène et la musique de Miklós Rózsa : Burt Lancaster montre dans la séquence d’ouverture qu’il n’a pas oublié son passé encore récent de trapéziste et n’est visiblement pas doublé quand il saute d’un immeuble à un autre ; les ellipses, nombreuses, ne nuisent jamais à la clarté du récit ; et si la caméra propose souvent des images « obliques », c’est bien sûr pour nous dire que l’équilibre est très instable, mais qu’il n’est pas non plus définitivement rompu. Libre au spectateur de décider si le titre américain original n’exprime qu’un vœu pieux et dérisoire ou s’il affirme au contraire la possibilité d’une rédemption par l’amour. Après tout, c’est le même Burt Lancaster qui, quelques décennies plus tard, allait être le Prisonnier ornithologue d’Alcatraz ou, mieux encore, Moïse le Législateur.

Frédéric Albert Lévy

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