Ça s’est tourné près de chez vous !

Par FAL : Ça s’est tourné près de chez vous ! est le troisième volet d’un triptyque, mais se présente un peu comme l’envers des deux premiers. Philippe Lombardavait consacré Ça tourne mal ! et Ça tourne mal… à Hollywood ! aux incidents divers et variés que pouvait entraîner dans la réalité le tournage d’une fiction, du fait des caprices d’un comédien, de l’incompétence d’un réalisateur, de la malhonnêteté d’un producteur ou encore de certaines catastrophes naturelles. Ça s’est tourné près de chez vous ! s’attache aux films inspirés de près ou de loin par des événements réels – par ce qu’on nomme des « faits divers ». Rien de bien gai a priori, puisqu’on trouve essentiellement sous cette rubrique des vols, des arnaques, des crimes et des atrocités de toute espèce, mais, comme l’avait dit Boileau il y a déjà quelques siècles dans son Art poétique, « Il n’est point de serpent ni de monstre odieux/Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux ». Et Baudelaire après lui : « Tu m’as donné la boue et j’en ai fait de l’or. »

L’ouvrage étant majoritairement composé de chapitres brefs, on commence par le feuilleter un peu nonchalamment, mais on se retrouve très vite à le lire d’un bout à l’autre, d’une traite, parce que sous cette atomisation apparente se dessine une continuité qui n’est autre que celle de l’Histoire avec un grand H. Même si Borsalino, pour ne pas froisser les susceptibilités des descendants des parrains marseillais Carbone et Spirito, a dû rebaptiser ceux-ci Capella et Siffredi (1), on sait qu’une partie des activités de ce dynamic duo (parmi lesquelles l’importation illicite de trente-quatre tonnes de parmesan) s’inscrivaient dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. On sait aussi que la « faiseuse d’anges » Violette Nozière, qui inspira à Chabrol un film avec Isabelle Huppert, fut particulièrement sollicitée pendant cette même période, l’absence des époux favorisant les écarts de certaines épouses. Est-il besoin de rappeler à quel point, dans les années soixante et soixante-dix, parallèlement à ce que pouvait produire un certain cinéma italien (Rosi, Petri, Pontecorvo, Risi…), le cinéma d’un Boisset ou d’un Costa-Gavras s’inspirait d’événements historiques récents ou de faits divers contemporains derrière lesquels se dissimulaient des agissements politiques peu avouables ? André Cayatte, avec ses films construits autour d’affaires judiciaires, avait lui aussi travaillé la question : ancien avocat, il était devenu scénariste, puis réalisateur, pour faire prendre conscience au public des insuffisances de la justice qu’il avait pu lui-même constater. (2)

On saluera ici le talent « pédagogique » de Philippe Lombard, qui ouvre chacun de ses chapitres en proposant un résumé clair de l’événement réel (souvent assez complexe) à l’origine de tel ou tel film. Mais son ouvrage est aussi, à sa manière, un petit essai sur la création artistique, d’où se dégagent au moins trois principes.

1. Il est rare que l’inspiration d’un artiste naisse ex nihilo. On pourrait penser par exemple que les films de Gérard Oury appartiennent au domaine de la fantaisie pure. Il n’en est rien. Le Corniaud s’inspire de la même affaire réelle que The French Connection de William Friedkin ; La Grande Vadrouille et L’As des as ont tous deux pour cadre la Seconde Guerre mondiale ; La Carapate est ancrée dans Mai ’68… Soit dit en passant, les comédies d’Oury les moins réussies (La Fièvre de l’or, Le Schpountz…) sont comme par hasard celles qui n’ont aucun lien avec des événements réels.

2. La transposition d’une réalité à l’écran ne saurait être totalement fidèle, mais tout le jeu consiste à user de licences poétiques sans en abuser. L’édulcoration des personnages de Carbone et Spirito que nous avons mentionnée n’était pas seulement destinée à satisfaire leurs descendants – elle était aussi souhaitée par MM. Belmondo et Delon qui tenaient à ne pas trop salir leur image. En revanche, Vincent Cassel refusa une première version du scénario de Mesrine dans laquelle l’Ennemi public n° 1 lui semblait par trop se comporter comme un enfant de chœur.

3. Si certains films entendent révéler la solution de certaines énigmes, d’autres – les plus nombreux – s’appliquent au contraire à maintenir jusqu’au bout l’incertitude, le mystère, parce que la réalité, dans bien des affaires criminelles, est plus kafkaïenne que n’importe quelle fiction. Ainsi, quand Claude-Bernard Aubert tourne L’Affaire Dominici avec Gabin, il suggère que le vrai coupable n’était probablement pas le patriarche, mais il ne l’affirme jamais. On a envie de citer ici l’une des dernières répliques de la pièce de Victor Hugo Mille Francs de récompense : « Cela ne s’éclaircira jamais. La vérité finit toujours par être inconnue », mais nous conclurons avec ces propos « mesurés » de Bertrand Tavernier : « Dans tout grand film de fiction, il y a un côté documentaire, et dans tout documentaire il y a un côté fiction. » (3)

Frédéric Albert Lévy

Philippe Lombard, Ça s’est tourné près de chez vous ! La Tengo, 22€.

(1) Ce nom avait été emprunté à un régisseur du film, mais il allait être repris quelque temps plus tard par Rocco Tano, comédien, comme on sait, très spécialisé.

(2) Quand sortit Mourir d’aimer, Truffaut, avec toute la mauvaise foi qui faisait son charme, reprocha à Cayatte de « ramasser son inspiration » (quand d’autres savaient trouver la leur) alors que lui-même remplissait force dossiers de coupures de presse relatant des événements qui pourraient être pour lui le point de départ d’un scénario.

(3) Philippe Lombard s’en tient au cinéma français, mais on pourrait évidemment étendre le corpus : pour citer un exemple entre mille, bien avant que Chabrol ne tourne son Landru (sur un scénario de Françoise Sagan), Chaplin avait réalisé Monsieur Verdoux.

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