Benedetta

Par FAL : Puisque Benedetta sort cette semaine en DVD/B-r, on nous permettra d’ajouter à l’analyse déjà proposée pour ce film par Claude Monnier une note de bas de page inspirée d’une déclaration de Paul Verhoeven dans la longue interview incluse dans cette édition. Verhoeven dit en riant qu’il est bien plus facile de tourner aux États-Unis un film comme RoboCop qu’un film comme Benedetta. (On n’a aucun mal à le croire quand on lit ces jours-ci dans la presse que Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? n’a pas trouvé de distributeur américain parce que ce serait un film raciste… No comment.)

Il n’est pas sûr, toutefois, que l’intrigue et la construction de Benedetta diffèrent fondamentalement de celles de RoboCop. « 50% homme, 50% machine. 100% flic » pouvait-on lire sur les affiches de ce premier film américain de Verhoeven, réalisé en 1987. La transposition aujourd’hui pourrait bien être : « 50% religieuse, 50% lesbienne. 100% Benedetta ». Certes, on voit bien ce que cette accroche pourrait avoir de scandaleux pour certains, mais, outre que la confusion entre extase religieuse et extase érotique n’a pas attendu Verhoeven pour exister (voir, par exemple, certaines représentations de sainte Thérèse d’Avila), Benedetta n’est qu’une variation de plus sur la question qui hante de nombreux films de ce chien fou – celle de l’identité. Évidemment, cette question n’est vraiment intéressante que lorsque identité rime paradoxalement avec ambiguïté. Ainsi, dans Total Recall, la version 2 (« gentille ») du personnage de Schwarzenegger, qui résultait d’un lavage de cerveau et qui ne devait être que temporaire, se révèle être finalement plus « authentique » que la version (« méchante ») originelle. On pourrait également citer les rapports quelque peu troubles entre un officier allemand et une juive dans The Black Book. Et faut-il rappeler que si Verhoeven s’est battu comme un beau diable pour imposer Sharon Stone dans Basic Instinct (film, soit dit en passant, assez nunuche) alors qu’elle était encore peu connue, c’est parce qu’il avait admiré la manière dont, dans Total Recall, elle avait su en quelques secondes modifier l’expression de son visage et passer de l’enjôleuse séduction à la froideur implacable.

Verhoeven, bien sûr, n’a pas l’exclusivité de ce thème de l’identité. Shakespeare (avec, par exemple, sa Mégère/apprivoisée) ou Molière (avec son Bourgeois/gentilhomme)avaient déjà abondamment labouré le terrain, mais ce qui frappe chez Verhoeven, c’est la manière dont ses films racontent, consciemment ou non, ses propres interrogations sur lui-même et sur sa carrière professionnelle.

Or donc, au milieu des années quatre-vingt, il quitte sa Hollande natale pour gagner les États-Unis et il prouve avec RoboCop et Total Recall que, malgré son âge déjà avancé (proche du demi-siècle), il est parfaitement capable de s’adapter au système. Mais – et c’est ce qui le distingue de Schwarzie dans sa version 2 – le succès de Verhoeven 2 incite Verhoeven 1 (l’Européen) à repointer sournoisement le bout de son nez, autrement dit à subvertir le système dans lequel il s’était apparemment si bien intégré. Il n’est pas interdit d’aimer Starship Troopers, mais il ne faut pas non plus s’étonner si ce film a été « tout juste rentable » et si certains critiques américains ont pu se demander quelle était exactement l’idéologie qu’il défendait. La fin de Showgirls était d’une certaine manière prémonitoire : comme son héroïne qui décide de repartir et qui retrouve, comme par hasard, le conducteur qui l’avait prise en stop et lui avait volé tout son argent à l’aller, Paul retourne sur son sol (sur son Saul ?) hollandais.

Mais Verhoeven 1 se met à regretter les fastes de Verhoeven 2. Un retour aux États-Unis est inconcevable. Alors, pourquoi pas la France, où il a un peu vécu dans sa jeunesse (à Mantes, pour être exact) et où il est de toute façon assuré de disposer d’une plus grande marge de manœuvre ? Verhoeven 2 bis attire donc dans ses filets Isabelle Huppert pour Elle, film qui apparaît à maints égards comme un prolongement de certains films de Chabrol (à ceci près que Verhoeven ne craint pas de montrer des choses que Chabrol aurait simplement suggérées). Benedetta est la deuxième phase de ce comeback, mais, chat échaudé craignant l’eau froide, notre réalisateur néo-gaulois s’arrange alors pour provoquer le bourgeois sans trop le provoquer. D’abord, il choisit de raconter dans ce film français une histoire italienne. Et, s’il y a plusieurs scènes olé-olé qui peuvent tenir du blasphème, et s’il est clair que les stigmates que s’inflige l’héroïne pour s’emparer du pouvoir ne sont pas aussi spontanés qu’ils devraient l’être et sont le fruit d’une mise en scène, il y a toujours, dans la volonté même de faire semblant, au moins une parcelle d’authenticité, et il semble bien, dans la conclusion, que l’érotisme n’ait été en fait qu’un long détour pour parvenir à Dieu (en cela, Benedetta est peut-être un clin d’œil au Théorème de Pasolini). Et bien malin qui peut dire si, en définitive, le film est antireligieux ou non, les faits résumés dans le carton final étant comme une illustration directe de la formule « être ou ne pas être ». 50% audacieux, 50% prudent. 100% Verhoeven.

Frédéric Albert Lévy

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