Johnny Guitare : le western étrange de Nicholas Ray revient en coffret collector

Depuis plusieurs années, l’éditeur Sidonis Calysta semble être la réincarnation de la défunte émission La Dernière séance, favorisant, pour notre plus grand bonheur cinéphile, les westerns hollywoodiens de toutes catégories, et notamment ceux de l’âge d’or des années cinquante.

Outre un livret très complet revenant sur l’historique de cette célèbre production Republic, avec force photos d’exploitation, affiches d’époque et extraits d’interviews (Joan Crawford, Nicholas Ray, Philip Yordan), le coffret Johnny Guitare donne la parole aux grands spécialistes Martin Scorsese, Bertrand Tavernier, Patrick Brion et Jean-François Giré. Même si, depuis quelques semaines, les maniaques de la HD sont en train de s’acharner sur la copie choisie par Sidonis Calysta (copie restaurée mais pas en 4K, contrairement à ce qui est annoncé sur la jaquette ; format 1.33 au lieu de 1.66, ce qui constitue en effet un véritable scandale d’Etat), vous pouvez sans inquiétude acheter cette édition car l’image… est tout simplement très belle.

Depuis la sortie de Johnny Guitare en 1954, tout le monde a souligné, à juste titre, le lyrisme des dialogues, l’étonnant renversement des codes westerniens avec ces deux héroïnes (Vienna/Joan Crawford, Emma/Mercedes McCambridge) nettement plus fortes que les hommes, et la charge antimaccarthyste du film (la persécution des marginaux et des originaux par des citoyens bien-pensants réunis en milice). Comme tout chef-d’œuvre, le film a en effet de multiples dimensions.

Je voudrais revenir pour ma part sur la dimension théâtrale car c’est cela qui, je pense, confère à Johnny Guitare son originalité et son pouvoir de fascination. À cause d’un budget moyen (entre série B et série A), l’alternance classique entre prises de vue en extérieurs (les collines de l’Arizona) et prises de vue en studio (le saloon de Vienna) se voit encore plus que dans les autres films de l’époque. Mais Nicholas Ray, dans une sensibilité naïve et poétique proche de Jean Cocteau, a décidé d’accentuer encore plus le contraste : les scènes d’extérieurs sont toutes mouvementées à l’extrême (chevauchées incessantes) et les scènes d’intérieur sont figées dans des poses hiératiques, au sein d’un décor délibérément artificiel. À intervalles réguliers, en effet, tous les protagonistes se retrouvent dans le saloon de Vienna comme sur une scène de théâtre. Tout d’un coup, plus personne ne bouge, ou alors par à-coups presque mécaniques (un tir, une danse, un coup de poing). L’air n’est plus le même, le dialogue devient prépondérant, aussi prenant et signifiant que dans une tragédie. La figure du cercle, qui symbolise l’histoire d’amour cyclique entre Vienna et Johnny (voir la roue de la fortune, omniprésente ; le petit verre renversé, qui roule sur le comptoir de manière hypnotique ; le grand chandelier, qu’Emma finit par détruire), cette figure vient par instants briser les rangées rectilignes, mais c’est pour mieux souligner la rigidité des personnages qui se regardent sans arrêt en chiens de faïence, écoutant attentivement ce que chacun a à dire. Tout le monde se défie fièrement à chaque seconde (défi à l’amour, au courage, au machisme), comme chez Hawks, mais contrairement à Hawks ce n’est pas un défi ludique : c’est un défi maladif qui transpire la volonté de tuer et de se faire tuer. C’est cette mort contenue, cet appel souterrain de la nuit et du néant, qui créent une grande tension du début à la fin. Même le jeune public, allergique, on le sait, aux planches de bois, aux chevaux et aux banjos, peut être captivé par cet étouffant Johnny Guitare, car ici le folklore westernien n’est qu’un cadre pour quelque chose de plus intemporel, de plus immémorial : la force irrépressible du Destin et, ce qui revient au même, la volonté d’autodestruction chez l’être humain, qui ne peut s’empêcher de se gâcher la vie.

Comme dans toute mythologie, il y a une véritable dimension fantastique dans Johnny Guitare, dimension qui en fait un western réellement à part : le saloon de Vienna semble appartenir à un autre monde ; et l’ange blond qui donne son nom au récit (Sterling Hayden, superbe) y arrive accompagné d’une tempête sortie de nulle part, quasi surnaturelle. À part Vienna et Emma, il n’y a pas d’autres femmes dans ce « village », si tant est qu’il y ait un village. Du reste, il n’y a aucun enfant : les hommes semblent issus d’une génération spontanée ! Dans ce Far West si étrange à force d’être stérile, le saloon de Vienna apparaît du début à la fin comme l’antichambre de l’Enfer, avec ses croupiers éternellement sans clients qui nous regardent ironiquement dans les yeux, ses murs immenses et caverneux, son sous-sol composé de galeries minières désaffectées et fantomatiques. L’impressionnant incendie final ne fait qu’amener à la surface ce qui bouillait en dessous. Surtout, les deux femmes de tête qui fascinent tant cette assemblée d’hommes-objets ressemblent à s’y méprendre à des sorcières, même si Vienna, par sa tentation du Bien, est plus émouvante qu’Emma, tout entière vouée au Mal et à ses pulsions de destruction : mais toutes deux se lancent dans des imprécations régulières face à la foule masculine, toutes deux portent des habits cérémoniaux, toutes deux ont des cheveux aussi noirs que les plumes d’un corbeau. Et puis il y a les traits durs, taillés à la faux, des comédiennes Joan Crawford et Mercedes McCambridge…

Au fond, et c’est ce qui fait toute la particularité de ce « western », Johnny Guitare n’est pas si éloigné du Magicien d’Oz.

Claude Monnier

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