Licorice Pizza, le nouveau Paul Thomas Anderson

Par Claude Monnier : Bien que cela ne soit pas expliqué dans le film, Licorice Pizza (Pizza aux réglisses) est le nom d’une chaîne de magasins de disques dans le Los Angeles des années soixante-dix. Pour Paul Thomas Anderson, ce nom de « Licorice Pizza » est la madeleine proustienne qui le plonge immédiatement dans la Californie de son adolescence. Et cette terre de jeunesse, c’est toute une ambiance, faite de chaleur, d’innocence, de promesse et d’inconnu… Vous l’aurez compris, Licorice Pizza est une chronique adolescente, volontairement débarrassée de toute intrigue, à la manière d’American Graffiti. C’est juste l’histoire d’un jeune couple qui se cherche, Gary Valentine et Alana Kane, interprété avec un naturel confondant par deux comédiens débutants, Cooper Hoffman et Alana Haim. Et, disons-le sans ambages, à l’instar d’American Graffiti, Licorice Pizza un classique instantané, partageant avec son aîné cette sensation de balade euphorique et ce cinémascope majestueux qui embrasse tout un monde révolu.

Le film s’inspire de la jeunesse haute en couleur du producteur Gary Goetzman, partenaire créatif du regretté Jonathan Demme (de Stop Making Sense à Philadelphia) et de Tom Hanks. Goetzman fut enfant acteur, notamment dans les shows de Lucille Ball, puis, à quinze ans, tout en continuant à faire de la figuration, il se lança dans le business en créant… un magasin de water beds et une salle de flippers ! Tant il vrai qu’en Amérique, terre de liberté, on crée une entreprise comme on achète une voiture ou un flingue : en un clin d’œil. Cette facilité (à tous les sens du terme) du business aux Etats-Unis est un peu le gag à répétition du film, dévoilant la vision dérisoire et pince-sans-rire d’Anderson, une vision distanciée, ironique, qui n’est pas sans rappeler celle de Blake Edwards : voir à ce titre le portrait des adultes « responsables » (la directrice de casting, le propriétaire du restaurant japonais, mais aussi et surtout les vedettes Lucille Ball, William Holden et Jon Peters), tous plus déjantés les uns que les autres. Presque des monstres face à ces ados naïfs (ou jeunes adultes), héros du film. La scène de l’arrestation éclair de Gary par la police, arrestation « pour rien » et véritablement absurde, est à cet égard hallucinante et rappelle la soudaine pluie de grenouilles de Magnolia.

Affiche anglaise

En fait, le film le suggère à de nombreuses reprises, l’Amérique tourne à vide et les Américains… s’ennuient. Il y a un aspect anthropologique fascinant dans Licorice Pizza, aidé par une reconstitution des seventies tellement naturelle qu’on ne pense pas à une reconstitution : voir les nombreux plans de familles alanguies, la nuit, devant la télé diffusant des programmes insipides. On ressent alors tout le poids du vide existentiel (on retrouve ici la fameuse vision sombre d’Anderson), tout en s’en amusant car ce vide languissant n’est pas sans quiétude et sans charme. C’est sans doute, inconsciemment, pour échapper à cette torpeur que Gary se lance obstinément à la conquête d’Alana, une jeune adulte qui a du mal à trouver sa place, hésitant encore à quitter le monde de l’adolescence, encore tout récent pour elle, et désirant cependant se mêler aux affaires des « grands », notamment lors de la campagne électorale du démocrate Joel Wachs. Un monde qui, à sa grande déception, s’avère totalement creux. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les aventures sentimentales de Gary et Alana ont lieu pendant le choc pétrolier de 1973 : pendant que les réservoirs se vident, accusant l’absurdité d’un monde reposant uniquement sur le moteur à explosion, leur cœur se remplit peu à peu, jusqu’à l’épiphanie finale.

Le motif central du film est le flottement, traduit par de longs travellings latéraux sur ces ados qui marchent sans cesse et arpentent leur vie comme une terre à conquérir. Et, outre la réunion finale des deux amoureux après une course éperdue, le plus beau plan du film est peut-être celui montrant Gary en train de courir à côté de son petit-frère à vélo, les deux ados se faufilant avec virtuosité au milieu des bouchons et des voitures vides d’essence, les deux garçons semblant alors flotter par-dessus le monde stagnant des adultes.

Claude Monnier

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