Outrages

Par FAL : Casualties of War (Outrages), que WildSide a récemment réédité en Blu-ray, arrive chronologiquement dans la filmographie de De Palma juste après Les Incorruptibles, mais, si c’en est le prolongement direct, c’en est aussi l’opposé. Contrairement à la majorité des précédents films du réalisateur, ces deux-là  n’appartiennent pas au genre fantastique et s’inspirent l’un et l’autre de faits réels. Toutefois, De Palma déclarait qu’il n’avait été que le metteur en scène – et non l’auteur façon Cahiers du cinéma – des Incorruptibles : il s’était borné, disait-il, à illustrer un scénario de David Mamet avec lequel il n’était pas forcément toujours d’accord. Il précisait en outre que cette évocation de la lutte entre Eliot Ness et Al Capone avait pu s’autoriser un certain nombre de licences poétiques dans la mesure où ces deux personnages faisaient définitivement partie de la mythologie américaine. Tout autre est le cas de Casualties of War, projet qu’il nourrissait depuis une décennie après avoir lu un article de journal et qui, sans pour autant se présenter comme un documentaire, entendait coller le plus étroitement possible à la réalité (1). Based upon true events et non, suivant la formule consacrée, upon a true story, car le mot histoire convient mal à l’évocation du viol collectif d’une jeune Vietnamienne, suivi de son assassinat, par une demi-douzaine de soldats américains pendant la guerre du Vietnam.

L’ironie de la chose, si l’on peut dire, c’est que ce film réaliste rejoint dans une large mesure les films fantastiques de De Palma – il y a même une image de galerie souterraine qui fait directement écho à une séquence de Body Double – et les dépasse largement dans l’horreur. Parce que, comme l’expliquent De Palma et Michael J. Fox dans les bonus, l’horreur réside bien sûr dans les actes criminels objectifs, mais tout autant peut-être dans le sentiment d’impuissance du témoin qui condamne sans appel ce dont il est témoin, mais qui, nonobstant son sens moral, ne peut être autre chose que témoin.

Car il y a bien, dans la bande, deux individus qui n’ont aucune envie de devenir des violeurs et des assassins, mais l’un d’eux finit par « suivre le mouvement » pour ne pas être exclu du groupe, et l’autre, s’il refuse jusqu’au bout de jouer le jeu, ne peut pas pour autant empêcher son déroulement puisqu’il n’en croit pas ses yeux et puisque le maître de cette infâme et macabre cérémonie n’est autre que le sergent qui lui a sauvé la vie quelques jours plus tôt. Et qui donc, au départ, n’était pas foncièrement mauvais. Son excuse ? L’un de ses camarades les plus chers a été tué par les Vietcongs sous ses yeux lors d’une embuscade. Mais l’excuse est-elle autre chose qu’un prétexte absurde quand la vengeance s’exerce sur cette jeune fille totalement étrangère à l’affaire ?

L’absurdité du drame se résume dans le dialogue de sourds entre un officier supérieur et notre soldat « récalcitrant » lorsque celui-ci vient lui rapporter les exactions du groupe : « Vos camarades ont fait une énorme connerie, certes, mais oubliez : si vous portez cet épisode sur la place publique, c’est l’image de toute l’armée qui en prendra un coup. » – « Mais ce n’est pas cela, l’armée ! » répond l’innocent, un peu entre ses dents. Réplique qui n’est pas sans rappeler les « Vive la France ! » et « Vive l’armée ! » hurlés par Dreyfus lors de sa dégradation, manière de dire que l’armée idéale, son armée, était bien plus vraie que l’armée réelle.

De Palma, donc, ne dénonce pas tant ici des hommes qu’un système qui n’est peut-être pas a priori mauvais en soi, mais qui se révèle être un château de cartes qui risque de s’écrouler tout entier dès qu’une seule carte tombe. Ce film est un vœu pieux, bien sûr : l’histoire nous dit que les vrais coupables, dans cette affaire, ont été condamnés à des peines bien moins lourdes que celles qui sont énoncées dans le « happy end », mais la fonction de l’art (cf. la préface des Misérables de Hugo) est bien plus de montrer ce qui devrait être que de dupliquer ce qui est. Outrages est, avec Soldat bleu de Ralph Nelson, l’un des films qui exposent le mieux cet éternel non-sens qui s’appelle la guerre. Et tant pis si De Palma n’a probablement jamais fait aussi bien depuis.

Frédéric Albert Lévy

(1) Si le projet était de De Palma, celui-ci a préféré confier la rédaction du scénario à David Rabe. Le réalisateur s’était arrangé pour se faire réformer en simulant la folie devant le conseil de révision ; Rabe, lui, avait fait la guerre du Vietnam.

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