Le Cid

Par FAL : Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Le Cid d’Anthony Mann fait partie de ces films qui sont pain béni pour les historiens du cinéma. Il y a bien sûr le nom du metteur en scène, mais il y a aussi le fait que ce blockbuster avant la lettre (sorti en 1961) n’était pas le produit d’images de synthèse réalisées par des bataillons d’infographistes assis devant des ordinateurs. Quand on voit sur l’écran des milliers de soldats s’étripant sur une plage, tous ces soldats sont/étaient de vrais figurants (et souvent même de vrais soldats) et leurs chevaux, de vrais chevaux. S’ajoutent à cela, liées à cette démesure, d’innombrables anecdotes dérisoires ou significatives : Sophia Loren poursuivit en justice le producteur Samuel Bronston parce que, sur un gigantesque panneau publicitaire exposé à New York, son nom apparaissait sous celui de Charlton Heston et non pas à côté (« Mamma mia ! » commenta un chroniqueur de l’époque), mais, plus sérieusement, il y eut aussi des tensions entre le réalisateur et le réalisateur deuxième équipe (le mythique cascadeur Yakima Canutt).

On peut donc se demander si, lorsque Scorsese définit ce film – dont il supervisa la restauration en 1993 – comme « l’une des plus grandes épopées cinématographiques jamais réalisées », il ne le voit pas d’abord et surtout avec son œil de réalisateur, autrement dit comme une prouesse technique. Plus mesurée et plus juste nous semble être cette appréciation d’un critique anglo-saxon : « Le Cid flirte plus souvent avec le grotesque qu’avec le sublime. Si ce film ne se prenait pas tant au sérieux, il nous donnerait sans doute beaucoup moins d’occasions d’éclater de rire involontairement, mais, d’un bout à l’autre, avec ses dialogues ampoulés et sa musique tonitruante, il affiche une incommensurable prétention. Cela dit, il arrive qu’il atteigne ses ambitions et que, face à la splendeur de certaines séquences, nous ayons le souffle coupé. »

Évidemment, le spectateur français, au seul vu du titre « Le Cid », ne peut pas ne pas se rappeler ses cours de quatrième au lycée sur les stances de Rodrigue percé-jusques-au-fond-du-cœur et sur la « situation cornélienne », mais cette référence est parfaitement justifiée ici, puisque nous savons que l’un des scénaristes – Ben Barzman, imposé par la Loren qui voulait que le rôle de Chimène soit plus étoffé – avait relu de près la pièce de Corneille. On retrouve même presque textuellement à un moment donné la fameuse litote « Va, je ne te hais point ». À vrai dire, rien d’étonnant dans cette affaire : Corneille, avocat de formation, appliquait déjà systématiquement il y a quatre siècles le premier principe qu’on enseigne aux apprentis scénaristes hollywoodiens : « Un conflit n’est intéressant que si les deux adversaires ont raison. » Parce qu’une même réalité peut être vue sous deux angles différents. Au-delà des rapports individuels entre Rodrigue et Chimène – qu’avait résumés en un alexandrin saisissant le poète humoriste Georges Fourest : « Qu’il est joli garçon, l’assassin de papa ! » – se pose bien plus largement la question de certains choix politiques : tel acte déterminé pour les uns par le sens de l’honneur apparaîtra pour les autres comme un acte de trahison. Ainsi, d’aucuns ne comprendront jamais que laisser la vie sauve à un ennemi, c’est peut-être le vaincre beaucoup plus définitivement qu’en l’exterminant.

La seconde partie du film – après les chocolats de l’entracte, car il y avait des entractes en ce temps-là pour les films de trois heures ! – est un peu plus brouillonne. Elle déverse des scènes de bataille impressionnantes par leur déploiement de forces, de figurants, de costumes et d’accessoires en tout genre, mais souvent assez peu lisibles. Cependant, au milieu de ce maelstrom se précise et s’affirme un motif qui avait été suggéré dès la première apparition de Rodrigue (et qui fait l’objet d’un très intéressant chapitre dans le livret qui accompagne le Blu-ray édité par Rimini) : le Cid, tout sidi, tout seigneur qu’il est, est aussi une figure christique, corollaire du principe de contradiction énoncé plus haut (1). Si deux adversaires peuvent avoir raison tous les deux, un même individu doit parfois, pour faire triompher sa cause, se « court-circuiter » lui-même et choisir de mourir plutôt que de continuer à vivre. Comme Anthony Mann a répété partout que ce qui l’avait déterminé à réaliser Le Cid, c’était l’image qu’il avait en tête d’un cavalier mort galopant sur son cheval, on ne craindra pas de dire ici que cette image est celle qui conclut le film. Mais, à ce stade, la distinction entre mort et vie n’a plus beaucoup d’importance, puisque la mort est résurrection. N’allons pas nous demander si Le Cid est un film « comme on n’en fait plus », mais une chose est sûre : c’est une œuvre qui prouve qu’il est possible au cinéma de faire rimer commercial et idéal.

Frédéric Albert Lévy

(1) Cet aspect est renforcé par la référence à Ben Hur, inévitabledu fait de la présence de Charlton Heston et de la musique « tonitruante » de Miklós Rózsa. Et d’un épisode capital où intervient un lépreux.    

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