Steven Spielberg et David Lynch : rencontre au sommet

Tournage de The Fabelmans

Par Claude Monnier : La news vient de tomber : dans la dernière ligne droite de son film autobiographique The Fabelmans (voir article précédent sur le blog), Steven Spielberg vient d’engager David Lynch pour un rôle encore tenu secret. Certains cinéphiles éclairés, et connaisseurs de la jeunesse de Spielberg (comme son biographe Joseph McBride), pensent que Lynch a été choisi pour interpréter… John Ford. En effet, au milieu des années soixante, le jeune Spielberg, apprenti-cinéaste faisant du « porte-à-porte » à Hollywood, a pu rencontrer dans son bureau le légendaire créateur de La Prisonnière du désert. Amaigri par le cancer, aigri par sa fin de carrière, le vieux Ford donna néanmoins au jeune homme une inoubliable leçon d’esthétique : il pointa du doigt les peintures westerniennes qui ornaient son bureau et fit remarquer à Spielberg que la ligne d’horizon, dans ces œuvres d’art, n’étaient jamais au centre, mais soit en bas, soit en haut de l’image. Et il conclut de manière énigmatique, en mettant le jeune homme à la porte : « Quand tu comprendras l’intérêt de ne pas mettre la ligne d’horizon au milieu de l’image, alors peut-être seras-tu prêt à réaliser de bons films ! »

Lynch dans le rôle de Ford… Cette spéculation est peut-être fausse, mais la spéculation n’est-elle pas l’un des carburants, l’un des plaisirs suprêmes, de la cinéphilie ? Notons d’ailleurs que la ressemblance physique entre le vieux Ford et le vieux Lynch est réelle : élancé, décharné, pantalon toujours trop large et casquette souvent vissée sur la tête…

John Ford

Par ailleurs, fausse ou pas, cette spéculation fait réfléchir, projette l’esprit en avant, oblige à établir des parallèles féconds : entre Ford et Spielberg, entre Ford et Lynch, entre Spielberg et Lynch… Combinaisons fascinantes…

Le parallèle entre Ford et Spielberg est connu : dès les années soixante-dix, au moment où les journalistes tentaient logiquement de le rapprocher d’Hitchcock à cause de Duel et de Jaws, Spielberg proclamait que son vrai modèle était John Ford (voir interview dans L’Ecran Fantastique n° 5, p. 45 : « J’ai passé dix fois plus de temps à regarder les films de Ford que ceux d’Hitchcock, mais personne ne commente jamais mes qualités fordiennes »). Plus tard, La Couleur pourpre, Indy 3, Le Soldat Ryan, Cheval de guerre ou Lincoln ont confirmé hautement cet héritage.

En revanche, Ford et Lynch ?… Mais quel rapport, bon Dieu ? Oh, trois fois rien : l’Amérique profonde, le désert. Il n’y a pas de cinéaste plus américain que John Ford, pense-t-on. Si : David Lynch. Si l’on veut savoir ce qu’est vraiment l’Amérique profonde, il faut regarder Blue Velvet et Une histoire vraie. Si l’on veut savoir ce qu’est vraiment la Californie, il faut regarder Mulholland Drive. Si l’on veut savoir ce qu’est vraiment le vieil Est urbain et industriel, il faut regarder Eraserhead. Et si l’on veut savoir ce qu’est vraiment la jeunesse américaine, il faut regarder Twin Peaks. Ford et Lynch incarnent chacun l’essence de l’Amérique : Ford, le rêve des pionniers ; Lynch, le cauchemar des descendants de pionniers. Ford filme l’Amérique telle qu’elle s’imagine ; Lynch filme l’Amérique telle qu’elle est. Ils sont les deux faces d’une même pièce, d’un même puritanisme ancestral, ancré au plus profond. Et tous deux ont grandi en pleine nature forestière (Ford dans le Maine, Lynch dans le Montana), se méfiant d’instinct de l’industrialisation.

Enfin, parallèle le plus stimulant de tous : celui entre Lynch et Spielberg. Stimulant car a priori incongru : que vient faire un pur artiste, autoproclamé comme tel, parfois à la limite de l’underground et de l’expérimental (Inland Empire), avec le plus grand money-maker de tous les temps ? Certes, depuis le départ, le but de Lynch n’est pas d’être populaire, de plaire à tout prix comme Spielberg, mais il lui est arrivé, une fois dans sa carrière, d’être totalement en phase avec le public américain, de connaître le triomphe absolu, « à la Spielberg » : en 1989, il a battu tous les records d’audience avec la première saison de Twin Peaks. Tous les Américains (et donc, sans doute, le téléphage Spielberg) étaient devant la télé pour connaître le meurtrier de Laura Palmer. Twin Peaks est l’épopée ténébreuse du foyer américain, le cauchemar familial absolu, mais est-ce si éloigné de l’univers de celui qui a imaginé les foyers détruits de Poltergeist, E.T. ou Rencontres du troisième type ? Ceux qui pensent que Spielberg ne filme que des familles heureuses sont aveugles : c’est même précisément l’inverse ! Spielberg est autant le cinéaste du cauchemar et des monstres domestiques que Lynch. Tous deux sont des cinéastes irrationnels et instinctifs. Leur caméra exploratrice tente de dégager la magie qui se cache derrière la réalité. Simplement Lynch s’approche de trop près et plonge sous la surface, rendant de fait ses films plus abstraits et moins commerciaux. Mais, à bien y regarder, chez Spielberg, la ligne d’horizon est tout aussi décentrée, ou trop haute, ou trop basse ; jamais au milieu.

Ainsi, c’est sans doute instinctivement que Spielberg est allé vers son collègue David Lynch, ayant compris ce qui les rapproche avant tout : la narration par l’image, le travail d’orfèvre sur le son, toujours extrêmement élaboré, l’amour sensuel du cinéma, vu comme un moyen magique, la passion de l’Amérique dans tous ses aspects, passion qui dégage une grande chaleur, même à travers les ténèbres lynchiennes. Peut-être même que Lynch est le plus chaleureux des deux, Spielberg ayant au fond du cœur une amertume, voire une misanthropie, qui l’amènent souvent à s’envoler. A fuir…

Claude Monnier

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