Cinémoitographe

Par FAL : André Bonzel s’était fait connaître il y a trente ans par une pochade ravageuse réalisée de concert avec ses camarades Rémy Belvaux et Benoît Poelvoorde et qui prit très vite une ampleur inattendue : C’est arrivé près de chez vous. Il était depuis resté un peu dans l’ombre, mais il revient aujourd’hui avec Et j’aime à la fureur, film qui emprunte son titre à un vers d’une des « Épaves » des Fleurs du mal (« Les Bijoux »), mais qui pourrait tout aussi bien s’appeler C’est arrivé près de chez moi, donc de chez vous aussi.

Bonzel collectionne les films super-8 depuis sa plus tendre enfance et a vu sa collection s’enrichir d’une montagne de bobines à l’occasion d’une succession. Et j’aime à la fureur est un montage d’une heure et demie dans lequel, partant du principe que nous avons tous des souvenirs communs, ne serait-ce que parce que beaucoup de nos souvenirs sont le fruit de notre imagination, il a mêlé des extraits de films où figurent des gens qu’il connaissait et d’autres traversés, eux, par des personnages anonymes.

Quoi qu’on puisse penser du projet, le travail de montage qui nous est ici offert est éblouissant. Bien malin qui pourrait dire le nombre de plans qui défilent pendant ces quatre-vingt-dix minutes – beaucoup ne durent pas plus d’une seconde. Tout cela pourrait paraître hétéroclite, mais il n’en est rien : le commentaire en voix off de Bonzel et la musique de Benjamin Biolay confèrent à cet assemblage un rythme qui engendre une solide unité.

Mais c’est peut-être précisément là que l’affaire devient problématique. Il est évident que le principe, posé par Bonzel, suivant lequel tous les spectateurs pourront se retrouver peu ou prou dans son histoire – car c’est l’histoire de sa vie qu’il entend d’abord raconter à travers ce manteau d’Arlequin – trouve maintes fois sa vérification. N’avez-vous jamais eu l’impression, en voyant une vieille photo de classe, de n’importe quelle classe, que cette classe pourrait bien avoir été la vôtre ? N’avez-vous pas essayé de vous reconnaître au milieu de toutes ces têtes, alors que la date et le lieu étaient là pour vous dire que cette photographie n’avait rien à voir avec vous ? Il faut avoir un cœur de marbre pour ne pas être ému en voyant Poelvoorde se demander au début des années quatre-vingt à quoi ressembleront lui-même et ses deux camarades vingt ans plus tard, quand on sait que Rémy Belvaux s’est suicidé à l’âge de trente-neuf ans en se jetant sous un train. Dans un registre moins sombre, on s’amusera en reconnaissant le Jardin d’acclimatation et sa rivière enchantée ou certaines rues de Paris presque exclusivement réservées aujourd’hui au vélocipède, mais dans lesquelles les automobiles pouvaient encore circuler dans les deux sens !

Il n’empêche qu’au moins deux questions d’ordre « déontologique » se posent. Ces anonymes qui traversent l’écran sont certes anonymes, mais le sont-ils pour tout le monde ? Qui nous dit que certains d’entre eux – ou que certaines d’entre elles, surprises dans le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil – ne sont pas encore vivant(e)s (1) et ne seraient guère heureux de savoir que des moments intimes de leur existence sont ainsi exposés sur la place publique sans que personne leur ait demandé leur avis ? Passe encore si ce film était un documentaire, mais ce n’est pas un documentaire. Et j’aime à la fureur est une espèce de rétro-auto-psychanalyse visant d’abord et avant tout pour Bonzel à liquider la question du père. Car son père est parti un jour avec une secrétaire, plus jeune que sa mère, évidemment. Car ce père se tenait à table d’une manière si vulgaire, si scandaleuse qu’il lui a donné à jamais le dégoût de la nourriture (Bonzel se nourrit essentiellement de frites).

Alors le spectateur, chaque spectateur jugera, à l’aune de sa propre vie. Car tout le monde n’a pas eu un père qui rotait et pétait à table et que cela faisait rire. Tout le monde n’a pas collectionné les aventures d’un soir. Tout le monde n’a pas assisté à l’égorgement d’un malheureux cochon par une demi-douzaine de paysans hilares (ce qui, soit dit en passant, montre aux véganes que, même si leur combat est juste, le traitement des animaux n’est pas forcément plus cruel aujourd’hui qu’il ne l’était il y a quelques décennies).

On croit deviner que le titre de ce film, emprunté à Baudelaire, est là pour faire ressurgir dans notre mémoire une autre formule des Fleurs du mal, à savoir « Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! », mais rien n’est plus embarrassant que ces gens qui vous poussent lourdement du coude pour vous forcer à reconnaître entre eux et vous une communauté d’esprit, une complicité qui n’existe pas. Certes, la voix de Montaigne résonne encore pour nous persuader que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ». Et Victor Hugo après lui n’a pas craint de s’écrier dans Les Contemplations : « Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi… » Et Proust a expliqué qu’une œuvre d’art n’était jamais qu’une paire de lunettes permettant au lecteur ou au spectateur de se mieux voir lui-même. André Bonzel a donc pour lui la caution de grands phares, mais ces messieurs vivaient à une époque où la confusion entre le réel et le virtuel, entre autobiographie et autofiction, si elle était déjà présente et inévitable, n’était pas encore institutionnalisée, voire glorifiée comme elle l’est désormais chaque jour un peu plus.

Frédéric Albert Lévy   

(1) À vrai dire, quand bien même elles seraient mortes, cela ne change pas grand-chose à l’affaire.

Suivez toute l’actualité de STARFIX

STARFIX est une marque déposée par STARFIX PRODUCTIONS

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :