La Chair et le sang : l’humanité selon Paul Verhoeven

Par Claude Monnier : La Chair et le sang, chef-d’œuvre épique de Paul Verhoeven, revient dans une édition grand luxe chez Carlotta. Toutefois, un bonus pourrait perturber notre vision du film…


« Sensuel et audacieux, un miroir de notre temps » proclamait, lors de la sortie, la superbe affiche française. La Chair et le sang est en effet un grand film-synthèse, qui mélange savamment obscurantisme et modernité (le récit prend place en 1501, à la jonction du Moyen Age et de la Renaissance), action délirante et Histoire, superstition et science, anarchie et organisation (ici, rien de moins que les prémisses du communisme !), sexe et sentiments, guerre et festivités, épidémie et survie. En somme, tout ce qui constitue l’humanité.

Cet esprit de synthèse, qui tend un miroir à notre propre époque, et nous pousse de fait à la réflexion, se retrouve pleinement dans la mise en scène de Paul Verhoeven : celle-ci n’isole jamais rien mais cherche au contraire à relier constamment tous les êtres qui s’agitent en ce monde ; ainsi, dès le départ, et jusqu’à la fin, les nombreux panoramiques, mouvements de grue ou travellings relieront, dans le même espace, les remparts et la fosse, le soldat et le civil, le mercenaire et l’amateur, le seigneur et le manant, l’homme et le chien, le vivant et le mort. Dans cette optique, le plan le plus emblématique du film est, selon nous, celui qui part de la statue déterrée de Saint-Martin, puis cadre la prostituée surgissant l’entre-cuisse en sang (elle vient d’accoucher d’un enfant mort-né), va ensuite vers les mercenaires sermonnés par le prêtre fanatique, pour descendre enfin vers un trou boueux, où vient de tomber un soldat « mécréant » trucidé par le prêtre, le cadavre de l’homme gisant par-dessus celui du bébé enterré à la va-vite.

Ici, comme ailleurs, on reconnaît ce qui fait la spécificité de Verhoeven, ce qui en fait une sorte de « Jean Renoir trash » : il accorde de l’importance à chaque protagoniste, il ne juge pas, et l’on sent même, au fond, derrière l’ironie qui consiste à tout mettre sur le même plan, la vie comme la mort, une manière de pitié. Comme nous le rappelions au moment de Benedetta, Verhoeven a étudié toute sa vie le parcours de Jésus, d’abord en croyant, ensuite en athée, et, à force sans doute, la philosophie englobante, généreuse, égalitaire du Christ a fini par influencer sa propre philosophie.

Cette « générosité renoirienne » explique pourquoi Chabrol et Rivette, grands admirateurs de Renoir, considéraient Verhoeven comme le plus grand metteur en scène contemporain. Chez Verhoeven et Renoir, l’amour de la vie n’exclut pas l’ironie.

Cependant…

Dans l’entretien qu’il donne en bonus, le scénariste Gerard Soeteman précise que, dans cette volonté de synthèse historique, et à côté des références évidentes au communisme (les costumes rouges imposés à la troupe), il a surtout pensé aux nazis en ce qui concerne l’ascension spectaculaire et le pouvoir manipulateur de ce petit groupe de soldats bafoués. Soeteman le dit même carrément : dans son esprit, Martin (Rutger Hauer), c’est Hitler, et le prêtre fanatique (Ronald Lacey), c’est Goebbels ! Quant à la fin, qui montre Martin survivre à l’incendie du château, elle signifierait, selon le scénariste, que le fascisme ne meurt jamais…

Diable !…

Avouons que cette analogie nous met très mal à l’aise. D’abord, et sauf erreur, Verhoeven et Hauer n’ont jamais mentionné dans leurs interviews cette « métaphore du fascisme ». Ensuite, l’anachronisme, que pratique volontiers le film (entre autres l’invention du lance-roquette !), et qui consiste ici à utiliser la fin du Moyen Age pour évoquer le fascisme, est pour le coup un peu gros. Enfin, passe encore pour le prêtre qui est effectivement antipathique et fou, mais voir en Martin un ersatz d’Hitler, alors que nous admirons régulièrement son panache, sa bravoure et sa compétence, c’est tout simplement remettre en cause notre admiration pour le film entier. C’est remettre en cause la si belle musique de Basil Poledouris, qui n’a certainement pas pensé à Hitler ! Car, en dehors du génie de sa mise en scène, La Chair et le sang repose aussi et essentiellement sur le charisme de Rutger Hauer, la flamboyance de la photo de Jan de Bont et la chaleur de la partition de Poledouris. Autant d’éléments qui nous envoûtent, comme Agnès (Jennifer Jason Leigh) est envoûtée par Martin.

Toutefois, rassurons-nous : Soeteman s’exprime ici en scénariste. Contrairement à Verhoeven, sa matière est le papier, pas la chair. Il est évident, à la vision du film, que Verhoeven a abandonné en cours de route l’idée de Soeteman et s’est laissé emporter par son attachement aux personnages. Le cynisme n’a pas résisté à l’aventure humaine.

Claude Monnier

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