A mort l’arbitre ! La chasse à l’homme de Jean-Pierre Mocky de retour en blu-ray

Par Claude Monnier : L’un des meilleurs films de Mocky, A Mort l’arbitre !, ressort en blu-ray chez ESC. Dans l’interview en bonus qu’il a accordée à l’éditeur, l’ancien assistant de Mocky, Éric Le Roy, aujourd’hui membre du CNC, nous dit qu’avec A Mort l’arbitre ! le réalisateur a eu plus de moyens que d’habitude, grâce au grand producteur Raymond Danon. Et en effet, avec A Mort l’arbitre !, Mocky semble avoir voulu faire, toutes proportions gardées, son Orange mécanique (d’où la musique de type Rossini), c’est-à-dire une fable satirique et semi-futuriste sur la banlieue oppressante. Un futur proche où toute humanité a disparu. Le film relate la course folle d’une bande de supporters, voulant lyncher un arbitre (Eddy Mitchell) qui leur a fait « perdre la coupe d’Europe ». La chasse à l’homme commence dans un décor banal, un stade, puis va de plus en plus vers la « SF », avec un centre commercial labyrinthique (celui de Créteil Soleil) puis une cité monumentale post-moderne (les espaces Abraxas de Noisy Le Grand, conçus par Bofill, et où Terry Gilliam filmera peu après Brazil), pour finir dans un décor apocalyptique de chantier souterrain. Malgré ces relatifs moyens, Mocky, réalisateur fou qui hurlait « Moteur ! » même quand la caméra n’était pas prête, conserve son style chaotique (filmage instable, vedettes un peu perdues et figurants amateurs), mais ce chaos, ici, colle parfaitement au sujet.

Plus que la violence de certains supporters de foot, ce qui intéresse Mocky, c’est l’incroyable froideur, l’impensable oppression physique de ces grands ensembles bétonnés dans lesquels les cons tournent en rond. D’entrée, le stade de foot est strié de lumières crues comme un camp de prisonnier. Film totalement nocturne, se déroulant dans les deux heures qui suivent le match, A Mort l’arbitre ! est conçu par Mocky comme un tourbillon stressant du début à la fin. Sa mise en scène a beau être faite à la va-vite, elle est bien pensée, et les éclairages expressionnistes d’Edmond Richard, le chef-op du Procès et de Fallstaff de Welles, font le reste. Par travelling ou panoramique, Mocky relie constamment le couple d’amoureux aux supporters, à la foule toujours en mouvement, c’est-à-dire qu’il les mêle dans la même ronde de fin du monde, jusqu’aux tunnels souterrains à la fin, antre totalement dantesque, nuit dans la nuit, où les protagonistes « dansent » en rond avec les camions-bennes, aveuglés par les phares éblouissants. On dirait presque que le personnage de Mitchell cherche les ennuis, en jouant au chat et à la souris, car après sa fuite du grand immeuble, avec sa fiancée (qui se demande ce qu’elle fait là – comme Carole Laure !), il aurait pu se rendre au commissariat le plus proche. La police, justement, nom d’une pipe, que fait la police ? Elle est ici incarnée par un commissaire fataliste (Mocky himself), chœur antique à lui tout seul, qui a très bien compris que tout ce petit monde cherche à se suicider.

Pour ces citadins en perdition, la défaite sportive n’est qu’un prétexte : leur vie est minable, répétitive, et quelqu’un doit payer. On dit trop souvent que le personnage de Rico, interprété par un Michel Serrault effrayant, en roue libre (effrayant parce qu’en roue libre), est fou dès le départ. Oui et non : c’est avant tout un plouc imbibé d’alcool, le rigolo en chef, dont l’humour se résume à pouêt-pouêt. Sa folie, certes, est latente. On le voit dans ses yeux. Une réplique a priori anodine, lorsqu’il coupe savamment les lignes téléphoniques de l’immeuble (« casser un téléphone de temps en temps, ça fait du bien quand on les branche toute la journée ») nous fait surtout comprendre qu’il est une montagne de frustration et de bêtise, un électricien bas de plafond dont la sortie du week-end au stade est le seul moment de décompression. Cependant, Rico est tellement con (désolé, il n’y a pas d’autre mot), tellement représentatif du Ça en liberté, et, disons-le, il est tellement Michel Serrault, avec sa voix haut perchée, ses pouffements de rire faux, surjoués, presque brechtiens (le comédien semble toujours à deux doigt de dire à l’équipe : « Coupez, on recommence ! »), qu’il en devient poétique.

Idée surréaliste que Mocky, à tort, n’a pas osé mettre : dans le script original (dixit Serrault dans Starfix n° 29, octobre 1985), ce sacré farceur de Rico devait mourir à la fin en disant : « Les pâtes oui, mais des Panzani… ». Ce à quoi on pourrait ajouter, pour parfaire ce noble propos : Tagada pouêt-pouêt.

Claude Monnier

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