Nope : Jordan Peele lève le voile

Daniel Kaluuya, Keke Palmer et Brandon Perea dans NOPE, écrit, produit et réalisé par Jordan Peele.

Par Claude Monnier : Une famille de dresseurs de chevaux, vivant à l’écart dans le désert, doit affronter une entité extraterrestre. A priori, le sujet n’est pas neuf. Mais le devoir de tout bon auteur de cinéma fantastique n’est-il pas de surprendre, d’innover, à partir d’un cadre attendu ? C’est ce qu’ont fait, en leur temps, Romero, Carpenter ou Craven, faisant de leurs « petits films de monstres » de grandes paraboles sur l’Amérique. A sa manière, Jordan Peele s’inscrit dans leur lignée. Comme ses deux précédents films, Get Out et Us, Nope est une parabole sur l’Autre, sur les rejetés et les oubliés de la société américaine.

Ainsi, à partir du thème éculé (mais néanmoins toujours sympathique) de « l’attaque de ruraux par des extraterrestres », Peele creuse, comme dans ses deux films précédents, le motif de l’apparence trompeuse, du mensonge. Faux western d’abord : ces ranchers (un jeune homme et sa sœur) ne sont pas de vrais cowboys, ce sont des dresseurs de chevaux qui travaillent pour le cinéma et la télé. S’ajoute à cela, non loin de chez eux, un parc à thème très kitsch sur le thème du Far West.

Jordan Peele sur le tournage

Mises en scène mensongères ensuite : celle d’un film à effets spéciaux, pour lequel travaille le dresseur, avec cet écran vert devant lequel son cheval et lui sont en porte-à-faux ; celle d’une sitcom niaise (au cours d’un flash-back sur l’enfance d’un des protagonistes) ; celle du parc à thème ringard bien sûr ; sans oublier les multiples caméras ou écrans numériques dont se servent les protagonistes, donnant une vision forcément parcellaire de la réalité. Tout cela renvoie chez les Américains à une obsession de l’image, une image souvent embellie et donc trompeuse de leur pays, gangréné depuis le départ par le racisme.

Antidote à toute cette fausseté, à cette fuite de la réalité : le Noir, le Désert et le Monstre.

Le Noir : cinéaste militant à la Spike Lee, Peele imagine que cette famille de dresseurs afro-américains est la descendante du jockey noir photographié par Muybridge en 1878, « premier cascadeur du premier film de l’histoire du cinéma ». Un homme occulté par l’Histoire. Qui pense à ce jockey noir ? demande Peele. Qui le regarde vraiment dans cette fameuse série d’images en mouvement ? Eh bien, Peele, lui, le regarde, l’admire, et fait de son descendant (joué par Daniel Get Out Kaluuya) un héros, toujours filmé en travelling sur son cheval, mais cette fois en profondeur. Progrès du cinéma.

Le Désert : les hommes ont beau y implanter leurs artifices, le désert reste noble et vrai. Grâce au superbe cinémascope de Hoyte van Hoytema (le directeur photo de Nolan et de 007 SPECTRE), Peele n’oublie pas de le magnifier. Ce n’est pas tant pour rendre l’homme dérisoire que pour lui rappeler d’être à la hauteur. Seuls le jeune Noir et sa sœur (Keke Palmer) comprennent ce message.

Le Monstre : cette blanche entité, qui se cache dans un nuage, au-dessus des collines du grand Ouest, ne serait-elle pas, comme le monstre nébuleux de Planète interdite, l’émanation de la mauvaise conscience des pionniers (blancs) de la région, qui ont massacré les premiers habitants amérindiens ? Est-ce un hasard si elle n’aime pas qu’on la regarde ?… Quand on s’en approche, la bouche-sphincter de la créature ressemble à s’y méprendre à un écran de cinéma froissé, à un voile au bord du lambeau. Et dans ce trou béant semble s’engouffrer toutes les images mensongères de l’Amérique.

Muybridge avait probablement voulu un jockey noir pour garantir la clarté du contraste sur l’émulsion photographique. Pour Jordan Peele, c’est pareil : le Noir, le Désert et le Monstre blanc sont ses révélateurs.

Claude Monnier

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