Just a Gigolo

Par FAL : La version de Just a Gigolo proposée sur le Blu-ray publié par L’Atelier d’Images est présentée comme la « version longue », mais les choses sont un peu plus compliquées. Il semble qu’il existe – ou qu’il ait existé – au moins trois versions du film. Initialement distribué fin 1978 à Berlin – lieu de l’intrigue et lieu du tournage –, il s’imposa immédiatement comme un immense échec critique et commercial. On essaya de rattraper la mayonnaise en réalisant un nouveau montage. Peine perdue : l’accueil en Grande-Bretagne trois mois plus tard fut aussi catastrophique. Pour les États-Unis, ce fut encore un nouveau montage. Et la France dut attendre sept ans pour pouvoir juger sur pièce, avec en plus un certain flou artistique sur le titre français, Gigolo (tout court) ou C’est mon gigolo. (1)

Tout cela suffit à expliquer pourquoi certaines séquences de ce film semblent avoir été montées à la hache, mais rien au départ n’annonçait pareille débâcle (pour reprendre le mot d’un critique de l’époque). Certes, Just a Gigolo était à certains égards un exploitation movie, puisque, comme on ne disait pas encore, il entendait surfer sur la vague berlinoise lancée cinq ans plus tôt par le Cabaret de Bob Fosse, mais il entendait le faire avec du sérieux, de la rigueur, des moyens et des comédiens connus et reconnus (au moins dans les années soixante-dix) : David Hemmings (également ici metteur en scène), Sydne Rome, Curd Jürgens, Kim Novak, Maria Schell et, dans le rôle du gigolo, David Bowie, qui s’était fait remarquer deux ans plus tôt au cinéma dans L’Homme qui venait d’ailleurs et qui, ce qui ne gâtait rien, venait d’enregistrer son dernier disque à Berlin.

Mais il y avait aussi celle que le générique annonçait « with great pride » [sic] : Marlene Dietrich. Au terme d’interminables négociations, Dietrich avait accepté de reprendre son métier de comédienne en interprétant une patronne de bordel, et c’est d’ailleurs la perspective de lui donner la réplique qui avait poussé Bowie à accepter de jouer l’un de ses gigolos.

Seulement, Bowie ne rencontra jamais Dietrich. Celle-ci, qui avait élu domicile à Paris, refusa de faire le voyage jusqu’à Berlin et l’on bidouilla donc à Paris un coin de studio avec trois pots de fleurs pouvant passer pour un élément du décor berlinois et, si elle a bien sur l’écran une scène avec Bowie, ils ne sont jamais tous les deux ensemble dans un même plan, tout étant tourné en champ-contrechamp. On imagine que même les spectateurs les plus ignares en matière de grammaire cinématographique ont dû sentir qu’il y avait là quelque chose qui ressemblait à une supercherie. (2)

Cependant, la cause de l’échec de Just a Gigolo est sans doute à trouver plus profondément dans son sujet même, ou plus exactement dans la manière dont il a été traité. Le sujet, c’est un peu Rambo avant la lettre, avec pour décor l’Allemagne des années vingt : l’impossibilité d’un officier qui n’arrive pas à retrouver sa place dans la société après la Première Guerre mondiale et qui, victime de sa naïveté, finit par devenir gigolo. On comprendra aisément que gigolo ne rime pas ici avec rigolo, mais nombre de scènes avec maris rentrant plus tôt que prévu et surprenant leur épouse en flagrante des lits semblent tout droit sorties d’une pièce de Feydeau.

Qu’à cela ne tienne : Hemmings, au moment de la sortie de Just a Gigolo, avait expliqué qu’il avait voulu tourner un film ironique sur une période de décadence, dans laquelle le héros interprété par Bowie ne serait qu’un symbole. Ironie suprême : ce gigolo finit victime d’une balle perdue au milieu d’un affrontement entre extrême droite et extrême gauche dont il n’avait personnellement rien à faire. Mais – peut-être parce que Bowie est trop convaincant, trop attendrissant dans son personnage de naïf ? – le parti pris ironique n’est pas tenu de bout en bout, et le public se retrouve dans ce cas de figure qui garantit à coup sûr l’échec d’un film au cinéma : face à certaines scènes, il ne sait pas s’il a ou non le droit de rire (3). Malaise assuré, engendrant un ennui certain, ou même indifférence pure et simple.

Un must, bien sûr, pour les fans de Bowie, mais qui confirme, comme l’explique Océane Zerbini dans le bonus, que, paradoxalement, c’est presque toujours en interprétant des personnages secondaires – dans Labyrinthe, Furyo, Les Prédateurs… – que Bowie a trouvé ses grands rôles.

Frédéric Albert Lévy

(1) C’est sans doute parce que le titre original n’avait pas été gardé pour la France qu’Olivier Baroux et Kad Merad ont pu sortir en 2019 (et dans l’indifférence générale) leur Just a Gigolo.

(2) On pourra rapprocher cette séquence d’une séquence de Casino Royale, version parodique de 1968, dans laquelle Orson Welles et Peter Sellers se donnent la réplique autour d’une table de jeux. On les voit ensemble dans deux brefs plans, résultat d’un premier et dernier jour de tournage. Les deux comédiens s’entendirent si mal qu’ils refusèrent de se retrouver ensemble sur un même plateau. Et l’on dut donc s’en remettre pour la suite au dieu Champ-Contrechamp.

(3) Jean-Jacques Beineix imputait l’échec de Mortal Transfert (son dernier film de fiction pour le cinéma) au fait que le public n’avait pas compris qu’il s’agissait d’une comédie. Mais c’est le même Beineix qui s’étonnait qu’on puisse trouver comique la (longue) séquence de 37°2 le matin dans laquelle le gendarme interprété par Vincent Lindon chante la chanson d’Yves Duteil « Prendre un enfant ».

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