Vivre

Par FAL : L’œuvre de Kurosawa ayant donné lieu à de très nombreuses et très épaisses études critiques, il serait ridicule de prétendre en proposer une définition en deux lignes, mais on peut raisonnablement affirmer que le thème d’une diversité des points de vue remettant sérieusement en question l’idée d’une réalité objective est un thème qu’on retrouve dans presque tous ses films. Sous différentes formes, bien sûr, tant au niveau de la mise en scène qu’au niveau du scénario. Kurosawa évite par exemple systématiquement le principe « manichéiste » du champ-contrechamp, préférant toujours avoir ses deux personnages en même temps sur l’écran pour montrer graphiquement qu’un point de vue n’exclut pas forcément l’autre. Quant aux sujets eux-mêmes, faut-il rappeler ici que Kurosawa est « l’inventeur » des situations « à la Rashomon », ou encore que le thème du double – copie à la fois conforme et non-conforme d’un premier personnage – est chez lui quasi obsessionnel ? Cette dualité a pour conséquence la présence, même dans ses films les plus sombres, de moments humoristiques, si l’on pense avec Paul Reboux que l’humour consiste à parler à la légère de choses graves et gravement de choses légères. Autrement dit, là encore, à nier toute valeur objective à la réalité.

C’est sans doute cet aspect qui a poussé les Anglo-Saxons à tourner aujourd’hui un remake de Vivre (Ikiru, 1952), où la diversité des points de vue est d’autant plus frappante qu’elle se joue à l’intérieur d’un seul et même personnage qui, du jour au lendemain, est amené à remettre en question toute son existence.

Le héros de Vivre, interprété par Takashi Shimura, est un fonctionnaire qui passe sa vie à trier des dossiers dont il ne fait rien dans les bureaux d’une administration du genre ministère des travaux publics. « Celui-là peut attendre… Celui-ci aussi. » J’m’en-fichisme ? Non. Aveuglement sur soi-même, la stérilité finissant par être implicitement considérée comme un gage de sérieux. Mais deux événements concomitants vont lui ouvrir les yeux. Le premier, c’est le bref passage dans son service d’une jeune employée qui, refusant d’être prise au piège de cette routine pétrifiante, se hâte d’aller chercher du travail ailleurs. Le second événement, c’est l’annonce par son médecin qu’il n’a plus que quelques mois à vivre.

Cette absence d’avenir lui fait prendre alors conscience de l’effrayante vacuité de son passé. Alors, dans le peu d’avenir qui lui reste, il va s’efforcer de faire ce qu’il n’a au fond jamais fait – agir ! Paradoxalement, le zombie qu’il a toujours été (la jeune employée lui avoue que c’est ainsi qu’elle le surnommait) va, à l’approche de la mort, se mettre à vivre. Il y a dans ces piles poussiéreuses un dossier déposé depuis des lustres par un groupe de mères de famille qui réclament que le terrain vague insalubre de leur quartier soit transformé en jardin d’enfants. Eh bien, faisons de ce projet une réalité, même si le bureau A se déclarera incompétent et réorientera vers le bureau B, qui réorientera vers le bureau C (jusqu’à ce que l’on revienne, bien sûr, au bureau A). Notre homme est de la maison. Il connaît bien cette politique pour l’avoir pratiquée lui-même. Mais il en connaît aussi les failles qui lui permettront d’avancer.

C’est donc cette histoire que le réalisateur sud-africain Oliver Hermanus a décidé de transposer dans l’Angleterre des années cinquante, avec l’aide, pour le scénario, du romancier Kazuo Ishiguro (auteur des Vestiges du jour). Inutile de crier a priori au sacrilège – comment ? remaker Kurosawa ! Non : le film original s’inspirait lui-même de la nouvelle de Tolstoï La Mort d’Ivan Ilitch et les Japonais eux-mêmes n’ont pas craint de remaker au moins deux films de l’Empereur, et non des moindres, La Forteresse cachée et Entre le ciel et l’enfer. En outre, Ishiguro, écrivain anglais mais d’origine japonaise, pouvait mieux que personne jouer sur la diversité des points de vue.

Les gens qui n’ont jamais vu le film original de Kurosawa ne manqueront pas de se laisser séduire par Vivre, version 2022. Reconstitution historique convaincante, mise en scène sans bavures. Et puis qui, franchement, pourrait ne pas être profondément ému par cette histoire de résurrection ante mortem (qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la conversion de Scrooge dans le Christmas Carol de Dickens [1])? Bill Nighy, qui reprend ici le rôle qu’interprétait Takashi Shimura et dont la filmographie comptait déjà un film intitulé, de façon quasi prémonitoire, Il était temps (2012), vient d’être nommé pour les Golden Globes et ne manquera pas de récolter d’autres distinctions.

Mais Bill Nighy a un défaut, à savoir la vivacité dans son œil, bien trop grande pour qu’on puisse admettre sans difficulté qu’il pouvait vraiment être ce fonctionnaire zombiesque de la première partie. Le retournement du personnage est là, mais de manière nettement moins saisissante que dans l’original, d’autant plus que le scénario étire pesamment certaines scènes pour lesquelles Kurosawa avait préféré la suggestion. Il faut par exemple dans la dernière séquence faire intervenir un bobby pour nous expliquer à quel point le fonctionnaire défunt était content de voir que son dossier de construction d’un terrain de jeux n’était pas resté lettre morte. Kurosawa disait la même chose sans rien dire, en faisant apparaître dans un plan très bref le fantôme de son héros, encore plus vivant mort que vivant, regardant avec satisfaction le terrain de jeux.

Living est donc un film parfaitement estimable, mais espérons ici que l’une de ses vertus sera de donner au moins à une partie du public l’envie de voir ou de revoir Ikiru.

Frédéric Albert Lévy

[1] Et ce n’est évidemment pas par hasard que les distributeurs français ont choisi de sortir le film en cette fin d’année.

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