Inunaki : Le Village oublié

Loup y es-tu ?

Par FAL : Il est très difficile de porter un jugement « objectif » sur un film fantastique japonais, dans la mesure où – pour employer un abominable sabir journalistique – le « curseur » marquant la frontière entre le naturel et le surnaturel n’est pas le même au Japon et en Occident. L’importance de la pensée animiste dans l’Empire du Soleil levant fait qu’on y admet beaucoup plus spontanément la présence d’esprits et de fantômes dans une histoire ayant officiellement pour cadre la vie ordinaire.

Cela dit, dans le cas d’Inunaki : Le Village oublié (disponible en VOD dès cette semaine et en B-r/DVD la semaine prochaine), il n’est pas interdit de penser que l’écart est moindre que d’habitude, au moins pour trois raisons. La première, c’est que le réalisateur de ce film, Takashi Shimizu, s’était lui-même chargé de réaliser, en 2004, le remake américain du premier épisode de sa série désormais célèbre The Grudge (Sarah Michelle Gellar, ex-Buffy, était l’héroïne de cette version made in USA). La seconde, c’est que la trame principale de l’histoire qui nous est contée n’est pas sans rappeler – et peu importe si cette ressemblance est fortuite – la vieille légende bretonne de la ville d’Is (ou Ys), qu’Ernest Renan résumait ainsi dans la préface de ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse :

Une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d’une prétendue ville d’Is, qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie par la mer. On montre, à divers endroits de la côte, l’emplacement de cette cité fabuleuse, et les pêcheurs vous en font d’étranges récits. Les jours de tempête, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues, le sommet des flèches de ses églises ; les jours de calme, on entend monter de l’abîme le son de ses cloches, modulant l’hymne du jour. Il me semble souvent que j’ai au fond du cœur une ville d’Is qui sonne encore des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui n’entendent plus. Parfois je m’arrête pour prêter l’oreille à ces tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies, comme des voix d’un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout, j’ai pris plaisir, pendant le repos de l’été, à recueillir ces bruits lointains d’une Atlantide disparue.

Autre ingrédient occidental : le titre international, autrement dit anglais, d’Inunaki est Howling Village. Comment ne pas penser au film de Joe Dante The Howling (Hurlements), sorti au début des années quatre-vingt, mais toujours présent dans les mémoires ? On croise d’ailleurs ici des chiens-loups, ou des loups tout court, au cours de l’enquête menée par une héroïne doublement psy, puisqu’elle exerce le métier de psychiatre tout en étant dotée de pouvoirs paranormaux. Et cette enquête, comme toute enquête véritable, est une enquête sur soi-même : contrairement à l’héroïne de Grave, dont on voudrait nous faire croire qu’elle a pu vivre pendant vingt ans au cœur d’une famille de cannibales sans jamais se douter de quoi que ce soit, celle du Village oublié sent bien qu’il y a dans l’histoire de sa famille quelque chose de chelou (de che-loup ?).

Inutile de nier qu’il y a dans ce film quelques images, voire quelques séquences saisissantes. Mais il en est du cinéma fantastique comme du cinéma comique : l’essentiel est dans le timing. Trop de séquences comiques finissent par ne plus faire rire du tout. Trop de séquences effrayantes finissent par laisser de marbre. Or, comme l’a dit fort justement un commentateur, on a vite l’impression, face à ce Village oublié, de se trouver devant un catalogue d’horror effects :  une pincée de found footage pour commencer, une brochette de fantômes comme plat principal, quelques loups carnassiers pour assaisonner le tout, et bien sûr beaucoup de bruits très inquiétants. Inutile d’ajouter que, le plus clair du temps, ou, plus exactement, le plus sombre du temps, on ne voit pas grand-chose – parce que c’est moins cher ou parce que la CGT ne cesse de couper l’électricité toutes les trois minutes. Ce recours systématique à l’obscurité dans les séries B d’épouvante commence à devenir pénible.

Quant au twist final, contentons-nous de dire, pour tous ceux que les spoilers incommodent, qu’il a un très fort goût de Réincarnations. Non, non, pas le Réincarnation du même Takashi Shimizu,mais Réincarnations au pluriel, alias Dead and Buried, de Gary Sherman, film sorti – comme c’est étrangement bizarre ! – en 1981. La même année que The Howling…

Frédéric Albert Levy

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Quelle joie de vivre

Par FAL : Nous ne verrons jamais le film qu’Alain Delon aurait dû tourner il y a deux ans sous la direction de Patrice Leconte – « Je crois, a expliqué le réalisateur quand le comédien s’est rétracté sans raison, que Delon a dû être un de ces enfants qui cassent leurs jouets au pied du sapin de Noël » –, mais, en cet été cinématographique de vaches maigres, il n’est pas interdit de se consoler, voire de gagner au change en retrouvant le jeune Delon grâce à une reprise.

Quelle joie de vivre est un film réalisé en 1960, juste après Plein Soleil, par René Clément. Celui-ci, comprenant qu’il ne trouverait aucun producteur pour l’aider à porter à l’écran, comme il rêvait depuis longtemps de le faire, le conte de Voltaire Candide, décida de réaliser son propre Candide, mais dans un contexte très italien – on croise dans Che gioia vivere Gino Cervi (le Peppone des Don Camillo)et Ugo Tognazzi, et si Delon, qui interprète le héros fort peu héros de l’histoire, est doublé dans la version « originale », il est clair qu’il fit l’effort de jouer l’essentiel de son rôle en italien.

1921. Ulisse et son ami Turiddu, qui n’ont pas de qualification particulière, aimeraient bien rester dans l’armée à l’issue de leur service militaire, puisque celle-ci leur offrirait le gîte et le couvert, mais l’armée ne veut plus d’eux. Ulysse, en trafiquant quelque peu son curriculum vitae, se fait engager dans une imprimerie tenue par un groupe d’anarchistes, cependant que son ami s’en va, lui, flirter avec les fascistes, qui commencent à s’organiser pour prendre le pouvoir l’année suivante. Ni l’un ni l’autre n’ont à vrai dire de conviction bien ancrée, mais il arrive à Ulisse, à la suite d’un concours de circonstances et à cause des beaux yeux de la fille de l’imprimeur (interprétée par Barbara Lass), un peu ce qui arrive à Vittorio De Sica dans le film de Rossellini Le Général Della Rovere : l’imposteur finit par être contraint de jouer vraiment le rôle qu’il entendait simplement faire semblant de jouer. Plus précisément, Ulisse comptait laisser les anarchistes et les fascistes régler leurs affaires entre eux, mais il n’avait pas prévu que ceux-ci allaient jouer les pompiers pyromanes, autrement dit allaient laisser ceux-là semer le désordre pour ensuite s’attribuer le mérite de rétablir l’ordre. Quand le désordre signifie attentats à la bombe risquant d’entraîner la mort d’innocents, Ulisse ne peut pas ne pas intervenir.

Le film est un peu long et se perd parfois dans des intrigues secondaires, mais cette longueur était nécessaire pour montrer comment l’imposteur est petit à petit pris à son propre piège et pour introduire, doucement mais implacablement, dans la meilleure tradition de la comédie italienne, un changement de ton. Très drôle au départ, la satire se fait de plus en plus grinçante et l’on ne sait pas si l’image finale doit être vue comme un simple clin d’œil destiné à nous faire sourire ou comme l’annonce de lendemains tragiques. En tout cas, la vision de la première partie de Quelle joie de vivre fait naître en nous un regret, celui d’avoir vu Delon se complaire dans des rôles de beau ténébreux. Il y avait en lui, indubitablement, une vis comica qu’à de très rares exceptions près (Doucement les basses) il n’a jamais exploitée. Dommage : il a été Delon, ce qui n’est pas si mal, mais il aurait sans doute pu être aussi notre Cary Grant.

Frédéric Albert Levy

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Oui à IP4 ! Non à 4DX !

Par FAL : Quand, en 2013, les critiques découvrirent The Grandmaster de Wong Kar Wai avec Tony Leung, ils crièrent au chef-d’œuvre. À juste titre : le film raconte, à travers le cas d’un individu, tout un pan de l’histoire de la Chine et du Japon. Toutefois, la plupart de ces laudateurs semblaient ignorer qu’Ip Man, maître de kung fu dont Bruce Lee avait été le disciple, avait déjà fait l’objet de plusieurs biopics et que, au moins dans deux d’entre eux, intitulés tout simplement Ip Man et Ip Man 2, il y avait dans le rôle principal un comédien bien plus convaincant que Tony Leung et tout aussi célèbre en Asie : Donnie Yen. Donnie Yen n’est peut-être pas un comédien de génie – encore qu’il sache, sous son impassibilité quasi-busterkeatonienne, faire passer toute une gamme d’émotions allant de l’humour à l’indignation –, mais il a cette supériorité sur Tony Leung qu’il peut être filmé en plan large dans les combats de kung fu, puisque, ayant pratiqué cette discipline depuis son enfance, il sait se battre et exécuter des figures ahurissantes. Réjouissons-nous cependant : il doit exister une justice céleste, puisque, en cet été cinématographiquement anémique et morose, Ip Man 4 : le Combat final est l’une des très rares grandes productions distribuées en salles et, qui plus est, avec succès. (Certaines séances affichent complet, bel exploit, même si complet, par les temps qui courent, signifie, comme on sait, à moitié complet.)

Il faut dire que ce quatrième volet, réalisé comme les précédents par Wilson Yip, est vraiment une excellente surprise. Sans redouter le pire, on pouvait a priori se poser des questions, au moins pour deux raisons : d’une part parce que le précédent volet de la série, dépourvu d’un véritable scénario, était loin de valoir les deux premiers ; d’autre part parce que, si bien sûr il convient d’admettre, par définition, certaines licences poétiques dans ce type d’entreprise, celle qui consiste à faire débarquer Ip Man aux États-Unis alors que le vrai Ip Man n’y avait jamais mis les pieds pouvait sembler quelque peu outrée.

Craintes infondées. Ip Man 4 marche à merveille. Parce que, même si Ip Man n’a jamais vécu l’aventure qu’on lui attribue ici, il vit à peu de chose près ce que son disciple Bruce Lee – qu’on croise d’ailleurs une ou deux fois dans le film – a réellement vécu. Et parce que, même si les ricaneurs n’auront aucun mal à relever tout un lot de personnages ou de situations qui relèvent du cliché – opposition père fils, hurlements d’un sergent de Marines bête et cruel (incarné avec toute la conviction nécessaire par Scott Adkins), demoiselle en détresse, progression ultra-videogamesque des combats… –, une espèce de miracle fait qu’on se retrouve devant un tout supérieur à la somme de ses parties, bien plus subtil qu’il n’en a l’air, et, au fond, quelque peu désabusé. Certes, le kung fu calme et tranquille d’Ip Man triomphera du karaté hystérique de l’odieux sergent de Marines, et l’idéologie penche ici assez nettement du côté chinois, mais là n’est pas vraiment la question. Le vrai sujet, toujours brûlant, d’Ip Man 4, c’est la difficulté d’intégration d’un individu dans un pays étranger et la découverte mélancolique, sinon amère, qu’ailleurs l’herbe n’est pas forcément plus verte. Ip Man donc, sachant que ses jours sont comptés puisque son médecin lui a appris qu’il avait un cancer, débarque aux États-Unis pour inscrire son fils dans un collège capable d’assurer à celui-ci un brillant avenir, mais il se heurte immédiatement d’un côté à la méfiance des Américains « de souche » (enfin, assez bêtes pour se croire tels, et assez vains pour oublier que toute leur infrastructure ferroviaire a été installée par des Chinois), de l’autre à l’opposition de la communauté chinoise déjà implantée, qui ne lui pardonne pas d’avoir formé un Bruce Lee, autrement dit un traître qui ne craint pas d’ouvrir des écoles où l’on enseigne les secrets des arts martiaux chinois aux Américains. Autant nourrir un serpent dans son sein ! Le grand mérite d’Ip Man 4 est, malgré son sous-titre, Le Combat final, de ne pas offrir de conclusion définitive.

Ce film est présenté dans certaines salles dites 4DX. Pour les gens d’un certain âge, cette invention absurde, apparue il y a trois ans, n’est qu’une version revue et augmentée de ce qui se nommait il y a une quarantaine d’années sensurround. En deux mots, cela signifie que, quand un avion, sur l’écran, traverse le ciel, vous recevez une bouffée d’air froid dans la figure ; que votre fauteuil se met à trembler sous vos fesses si le héros est dans une voiture (même si celle-ci roule à 5km/h sur une chaussée parfaitement plate) ; que vous recevez un coup dans la colonne vertébrale quand une porte claque… Un carton préalable a l’amabilité de déconseiller cette fabuleuse attraction (qui, soit dit en passant, entraîne un supplément de deux euros sur le prix du billet) aux femmes enceintes, aux cardiaques et aux gens qui souffrent du dos. Mais, même pour les bien-portants, tout cela est affligeant, et pour plusieurs raisons. D’abord parce que c’est ne pas comprendre que l’art en général, et l’art cinématographique en particulier, est et doit être suggestion ; que la poésie consiste à faire sentir le parfum d’une fleur simplement avec des mots ; que William Friedkin arrivait à nous faire partager la sensation de froid éprouvée par ses flics en planque dans French Connection sans pour autant demander aux ouvreuses d’abaisser la température de la salle… Si l’on pousse le système à la limite, il faudrait que chaque spectateur reçoive vraiment une balle entre les deux yeux avant même le prégénérique de chaque « James Bond », dans la séquence récurrente dite du gunbarrel ! Le mal est ici d’autant plus grave que l’effet d’identification qu’on prétend créer entre le spectateur et les personnages du film débouche pratiquement sur une négation du travail du metteur en scène, des chorégraphes de combats, des comédiens et des cascadeurs. En effet, pour apprécier comme il se doit les exploits physiques, acrobatiques, de ces derniers, il faudrait avoir soi-même un point de vue stable, fixe. Or, las ! toute cette sophistication technologique – pour laquelle distributeurs et exploitants ont dû investir une fortune – est au service d’une intelligence de pithécanthrope. Quand un personnage fait un saut en arrière, votre fauteuil recule. Quand il fait une cabriole, votre fauteuil hoquète… Assez ! L’immersion devient vite noyade. Le Grand 8 est une distraction parfaitement légitime et drôle, mais lorsqu’elle est savourée en soi et pour soi. On conçoit que le cinéma cherche en ce moment son vaccin contre le C-19, et l’on imagine que la mise en place du 4DX a été précédée d’études de marché approfondies, mais celles-ci ont dû faire fi des véritables amoureux du cinéma.

Frédéric Albert Levy

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UNDERGROUND FIGHTEUSE

Par FAL : Olga Kurylenko, la Bond Girl de Quantum of Solace, démontre dans The Courier qu’elle n’a pas besoin d’avoir Daniel Craig à ses côtés pour éliminer des hordes de méchants. The Courier n’est peut-être qu’une série B, qu’un « DTV », mais c’est un produit sans bavures, estampillé, qui plus est, du label #MeToo.

Plus de vingt-cinq « Bond » depuis Dr. No… Cela représente un contingent de James Bond Girls qu’on a parfois du mal à distinguer, mais Olga Kurylenko fait partie de celles qui se détachent nettement du lot. Au moins pour deux raisons. Sa participation à un « Bond », en l’occurrence Quantum of Solace, il y a douze ans, n’a pas, contrairement à ce qui s’est passé pour bien d’autres girls, sonné le glas de sa carrière : elle a tourné une bonne trentaine de films depuis, et dans des genres très différents (parmi les plus récents, on peut citer Les Traducteurs, avec Lambert Wilson). Mais surtout elle est et reste à ce jour la seule Bond Girl à ne pas avoir couché avec Bond, particularité que l’affiche du film suggérait en la montrant marchant à côté de Bond au milieu d’un désert, mais tous deux observant pieusement, et bien avant que l’Agent C-19 ne les force à le faire, une distanciation sociale. C’est que, voyez-vous, ils étaient tellement semblables – chacun entendant exercer une vengeance personnelle – que leur complicité dans cette aventure ne pouvait être que fraternelle (ou, si l’on préfère, sororale). La jeune femme incarnée par Olga Kurylenko était, certes, défendue par Bond, mais elle était aussi parfaitement capable de se défendre par elle-même. Peu de comédiennes savent traduire de façon convaincante cette oscillation entre rôle passif et rôle actif dans un même personnage. Miss Kurylenko sait. Elle sait faire passer sur son visage, selon les moments, innocence naïve ou rage impitoyable.

Et c’est probablement ce qui lui a valu d’être choisie pour interpréter l’héroïne de The Courier, qui, dans l’édition Blu-ray qui sort ces jours-ci chez Metropolitan Filmexport, garde en France son titre anglais original et unisexe (le féminin coursière est encore trop récent en français pour être inclus dans un titre, voire dans des sous-titres, et jusqu’au bout on dira le coursier, même si le candidat est une candidate…). Car l’héroïne de The Courier est une héroïne malgré elle. Simplement chargée au départ de livrer dans un local situé au fond d’un parking souterrain un paquet du contenu duquel elle ignore tout, elle découvre à la dernière minute que ledit paquet va servir à libérer un gaz mortel destiné à éliminer le seul témoin – caché dans ces profondeurs par mesure de sécurité – dont la justice dispose pour faire tomber une version moderne d’Al Capone. Mais, petit détail qui a son importance et que le méchant et ses sbires ignorent, cette coursière anonyme a fait partie des forces d’intervention spéciales de l’armée britannique et, si elle a démissionné à la suite d’un drame personnel, ses compétences intellectuelles et physiques n’en restent pas moins intactes. Elle sait, entre autres, même à l’intérieur de l’espace réduit d’un parking, réaliser de vertigineuses figures avec sa moto.

Commence alors une espèce de pièce classique en un acte, appliquant, à quelques détails près, la fameuse règle des trois unités : unité d’action, puisqu’il s’agit de protéger jusqu’au bout le témoin craintif et godiche contre les méchants de plus en plus méchants qui déboulent par vagues successives ; unité de temps, puisque nous suivons les événements en live ; et unité de lieu, puisque tout va se jouer à l’intérieur du parking souterrain. Bref, The Courier est une version revue et féministement corrigée du finale du dernier Rambo. À ceci près que Rambo avait préparé le (sou)terrain, alors qu’ici l’héroïne doit improviser et s’affirmer à chaque instant comme une disciple de Géo Trouvetou : vous n’imaginez pas, par exemple, ce qu’on peut faire avec un essuie-glace arraché au pare-brise d’une voiture lorsqu’il s’agit de modérer les ardeurs d’un méchant… Et lorsqu’on est poursuivi par un drone muni d’un bouquet de fusils crachant le feu tous azimuts, il faut bien se contenter des moyens du bord pour le réduire en miettes. Bref, on retrouve là une technique de détournement des objets qui rappelle les meilleurs moments de certains « Bond » (souvenez-vous par exemple de cette scène où Roger Moore réglait son compte à un serpent grâce à un spray de toilette transformé en lance-flammes).

Tout cela serait un peu mécanique (va-t-on nier que la construction du scénario est celle d’un videogame ?) si notre héroïne n’était la plupart du temps flanquée du témoin qu’elle doit protéger et si, dans la meilleure tradition des buddy movies, nous ne constations une évolution – ponctuée de one-liners assez drôles – chez l’un et chez l’autre. Le témoin craintif prend peu à peu de l’assurance et finit par être aussi redoutable que son ange-gardien féminin. Et l’ange-gardien(ne), qui au départ ne pouvait qu’être affligé(e) par la lenteur pathologique des réactions de ce mollasson, finit par éprouver pour lui une réelle tendresse en le voyant se transformer peu à peu en frère d’armes. Quant à l’Al Capone contemporain, interprété par Gary Oldman, on a déjà compris que, malgré ses sourires satisfaits, il n’échappera pas à la prison. Oldman était évidemment plus subtil quand il interprétait Churchill dans Les Heures sombres, mais il a estimé à juste titre que ce Courier s’inscrivait dans la rubrique entertainment. En cette période de confinement, il n’est pas mauvais de rappeler qu’un super-héros ou qu’une super-héroïne n’a pas besoin de faire le tour du monde pour nous distraire.

Frédéric Albert Levy

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LA GUERRE DANS LA TOILE

Par FAL : Ceux à qui le nom d’Eran Riklis ne dit rien ou pas grand-chose verront probablement dans Spider in the Web, ne serait-ce qu’à cause de son titre passe-partout, un film d’espionnage de série B ne renouvelant en aucune façon le genre.

Pour ceux qui connaissent les films précédents de Riklis, l’affaire est un peu plus compliquée, précisément parce que cette araignée s’inscrit dans une toile généreuse et humaniste que ce réalisateur israélien s’applique à tisser depuis plusieurs décennies. Car, s’il est israélien, il est d’abord et avant tout universel (il a passé son enfance au Brésil et a fait ses études de cinéma à Londres, entre autres), et la manière dont il filme dans ce dernier film la Belgique et les Pays-Bas prouve une capacité d’adaptation stupéfiante, même si l’on imagine que des assistants étaient là pour préparer le terrain.

Israélien, donc, mais n’hésitant pas à travailler avec des scénaristes et avec des comédiens palestiniens, et déclinant de film en film, avec différentes variations, un seul et même thème : « Mon ennemi, mon frère. » Dans Les Citronniers, qui reste à ce jour son plus grand succès commercial, une complicité tacite, télépathique presque, s’établissait entre la femme d’un ministre israélien et sa voisine palestinienne, contrainte par les services de sécurité israéliens d’abattre tous les citronniers de sa plantation. Mon Fils était construit autour d’une substitution organisée par une mère israélienne dont le fils succombait à une maladie dégénérative : prenait alors l’identité de celui-ci un camarade palestinien qui de ce fait s’engageait dans l’existence avec quelques chances supplémentaires. Cup Final racontait la naissance de ce qu’il faut bien appeler une véritable amitié entre un soldat israélien et le chef du commando palestinien qui l’avait enlevé : l’action se passait pendant la guerre du Liban, mais aussi pendant la coupe du monde de football en Espagne, et les deux hommes découvraient peu à peu, malgré eux, qu’ils partageaient la même passion pour ce sport et, surtout, qu’ils étaient tous les deux supporters de l’équipe d’Italie. Arrêtons là ces exemples, mais on pourrait en trouver d’autres dans L’Affaire Mona Lina, dans Playoff, dans Zaytoun…

Riklis est assez peu connu en France, alors même qu’il s’applique à faire passer son message politique à travers des histoires toujours accessibles au grand public (il disait comprendre cette jeune spectatrice qui avait débarqué à l’avant-première de Mon Fils avec un carton de popcorn dans les mains : « Elle était venue là pour passer un bon moment et elle avait raison »), mais ce refus de réaliser ce qu’il nomme en riant « des films de festival », autrement dit des films présentés uniquement dans des festivals, est à l’origine d’un profond malentendu : accessibilité au grand public ne saurait être, aux yeux de bien des critiques, que le signe d’un optimisme béat. Il est vrai que plusieurs films de Riklis ont un peu la structure d’un conte, mais les happy ends chez lui sont toujours à moitié happy. Parce l’ombre de la mort, qui plane dès le début, n’est jamais totalement écartée, que cette mort soit réelle ou symbolique. L’enfant palestinien qui, dans Zaytoun, avait trouvé un ami en la personne d’un pilote de chasse israélien est libéré par la Croix Rouge, mais il repart vers Chatila ; personne ne sait – pas même Riklis lui-même – si la séquence finale de L’Affaire Mona Lina qui nous fait assister à l’arrivée au Canada de l’héroïne palestinienne avec son jeune fils est réelle ou fantasmatique ; le plan final des Citronniers met en scène un personnage qui, tirant les rideaux d’une fenêtre, découvre que la seule perspective qui lui est désormais offerte est un mur de béton. Enfin, le principe de reconnaisance de l’Autre qui est au cœur de tous ces films ne s’applique pas toujours dans le sens positif : la brutalité des services de sécurité israéliens obligeant l’héroïne palestinienne des Citronniers à abattre tous ses arbres trouve son pendant dans l’attitude des autorités palestiniennes qui – dignité oblige, n’est-ce pas ? – interdisent à la malheureuse d’accepter les indemnités financières que lui propose l’État hébreu. Et peu importe si cela doit la conduire à mourir de faim…

Toutes ces histoires étaient loin d’annoncer des lendemains qui chantent, mais les parenthèses ou, si l’on préfère, les trêves qu’elles dessinaient laissaient espérer qu’il pourrait y en avoir d’autres. Et c’est cette lueur qui nous est refusée dans Spider in the Web, pour une raison toute simple, déjà dite dans ce titre finalement beaucoup moins passe-partout qu’il n’en a l’air : la stratégie de l’araignée est suicidaire, puisque l’araignée est elle-même la première prisonnière de sa toile. En clair : le Mossad n’hésitera pas à liquider ses propres agents s’il estime qu’ils remplissent mal leurs missions, et les Syriens, de leur côté, appliqueront des méthodes analogues, toute faiblesse étant considérée comme une traîtrise. L’action, dont on nous dit qu’elle s’inspire de faits authentiques, a pour protagoniste Aldereth (Ben Kingsley), qui assure être sur la trace d’une organisation responsable d’un trafic d’armes chimiques dans un pays du Moyen Orient, mais que les services secrets israéliens soupçonnent de gonfler artificiellement ses dossiers depuis un certain temps, pour se rendre intéressant, pour détourner à son profit – car l’heure de la retraite approche – les fonds qui lui sont alloués et peut-être aussi, allez savoir, parce qu’il finit par éprouver une sympathie réelle pour ses informateurs de l’autre bord. On lui impose donc un chaperon en la personne de Daniel (Itay Tiran), un jeune agent qui hésitera d’autant moins à le liquider si besoin est qu’on lui a assuré que son père – agent du Mossad lui aussi – est mort parce qu’il avait été trahi par ce vieil homme. Mais dans le monde de l’espionnage – non pas celui de Ian Fleming, mais celui de John le Carré dont ce film se réclame dès le début  à travers une référence assez longue au roman La Constance du jardinier –, la notion de trahison est souvent bien floue, et, en l’occurrence, il n’est pas exclu que, nonobstant tous ses bobards passés, la nouvelle piste que prétend suivre Aldereth en se faisant fort de manipuler la très séduisante Angela (Monica Bellucci) soit une vraie piste. Elle se révélera même beaucoup plus vraie que lui-même ne s’y attendait. Trop vraie, puisque tout est faux, même les amis les plus fidèles.

Au fond, donc, rien de bien nouveau chez Riklis, si ce n’est un renversement de l’équation de base : « Mon ennemi, mon frère » devient « Mon frère, mon ennemi ». Bref, l’optimisme relatif de l’humaniste semble avoir cédé la place à un pessimisme absolu. Si l’on veut être plus précis, justice est faite quand l’histoire s’achève, mais justice est faite trop tard, et l’histoire n’est donc pas près de s’achever. S’il convient de voir dans Spider in the Web une métaphore du conflit israélo-arabe et, plus largement, de l’état du monde actuel, elle est porteuse d’une sinistrose peut-être légitime, mais que, par les temps qui courent, le grand public préfère écarter en revoyant de vieux « de Funès » à la télévision.

Frédéric Albert Levy

PS – Il est douteux que ce film soit jamais distribué en salles en France, mais on peut le trouver sans trop de difficulté en DVD et sur certaines plates-formes VOD.

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LES HUIT VISAGES DE JAMES BOND

Par Claude Monnier : Je profite que mon voisin FAL ne me voie pas (il est confiné dans la page précédente) pour vous toucher deux mots du livre qu’il vient de publier, en compagnie de deux compères : Tony Crawley (ex-correspondant de Starfix) et Kévin Bertrand Collette (ex-journaliste de Mad Movies). Le sujet ? Vous l’avez deviné grâce au titre de cet article. Oui, les fans de Starfix le savent bien : FAL est tombé dans James Bond quand il était petit. Depuis, il ne cesse de s’interroger sur la potion magique d’EON productions. La question pourrait se résumer à ceci : qu’est-ce que James Bond ? Question inépuisable puisqu’il s’agit d’un mythe. FAL y avait en partie répondu dans un bel essai, profond et littéraire, publié en 2017 : Bond, l’espion qu’on aimait (éditions Hors Collection). Je dis en partie car il y a toujours quelque chose à dire sur Bond, notamment parce que chaque nouvel épisode ajoute une tête à cette hydre cinématographique (pour nous, en cette année épidémique, Mourir peut attendre). Il n’y a pas à tergiverser : avec Bond, on respire l’air du mont Olympe. Ce personnage restera le beau héros de notre ère, la société de consommation, comme Charlot, autre personnage en costume noir, était le pauvre héros de l’avant-guerre. Ce n’est pas un hasard si, dans ce livre, FAL réhabilite grandement Roger Moore. C’est un juste retour des choses : de tous les interprètes de Bond, Roger Moore est celui qui a le plus l’aspect d’une statue antique ; son jeu marmoréen crée une sensation de vide et de malaise, rappelant que si 007 plaît à tous les habitants de la planète, c’est parce qu’il est un personnage aussi « creux » que Tintin. Creux, et donc remplissable à volonté, comme un puits sans fond.

En étudiant méthodiquement chaque interprète de 007, Les huit visages de James Bond nous font comprendre l’étrangeté réelle de cette série où, à chaque fois qu’on coupe un membre (Connery, Lazenby, Moore, etc.), il repousse intact. Hydre purement cinématographique en effet, car la série littéraire de Ian Fleming, remarquablement écrite au demeurant, était tout de même plus « terre à terre », moins énigmatique : Bond y était encore tout simplement un être humain (ce qui possède un autre charme, évidemment). Avec le cruel Sean Connery et le saint Roger Moore, 007 acquiert au cinéma une perfection et une irréalité divines. Et pour le public, aller voir un Bond est vite devenu une procession. Nous nous agenouillons devant l’autel du parfait Spectacle. Du reste, la beauté olympienne de Roger Moore, son air imperturbable au milieu du chaos, le rapprochent du Sphinx. Et pour FAL, dont on reconnaît aisément l’écriture spirituelle au fil des pages, Bond est bien ce sphinx redoutable qui nous pose une énigme à l’entrée de la Cité (du cinéma) : quelle est la créature qui, chaque jour, change de visage, tout en gardant la même apparence ? Les huit visages de James Bond sont peut-être la réponse à cette énigme…

Les Huits visages de James Bond, Editions de l’Histoire, mars 2020, 240 pages, 19 €.

                                                                                                                                Claude Monnier

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FUNNY GIRL ?

Par FAL : Donc, à l’issue de la cérémonie des Césars, Madame Florence Foresti a instagraphé qu’elle était écœurée. À vrai dire, on la comprend, puisqu’on était écœuré bien avant elle. Et même plus qu’écœuré quand, pour amuser la galerie, elle avait expliqué à son compère que, s’il voulait devenir un mythe, il lui suffisait de se suicider à trente-cinq ans, comme Patrick Dewaere. On admettra à la rigueur – nous disons bien : à la rigueur – que ce genre de « bon mot » puisse se tenir lors d’un dîner privé face à deux ou trois personnes, mais quand c’est devant des millions de spectateurs, ce bon mot relève de l’abjection pure et simple. Madame Foresti n’a-t-elle pas songé une seconde qu’il y avait aujourd’hui parmi nous des parents de Dewaere, ou tout simplement des gens qui avaient vécu ou travaillé avec lui et qui n’auraient pas particulièrement envie de rire en entendant son flot rance verbal ? Mais sans doute a-t­‑elle pour livre de chevet Le Magasin des suicides de Jean Teulé, ce grand chef-d’œuvre de la littérature contemporaine dans lequel l’auteur trouve malin de situer le magasin du titre juste à côté d’une rue Bérégovoy. L’obsession américaine du « politiquement correct » est excessive, mais certains « humoristes » français devraient parfois s’en inspirer un peu dans leur cahier des charges.

Le cas Polanski proprement dit mérite incontestablement discussion, puisqu’il touche à la question parfaitement insoluble des rapports entre l’homme et l’œuvre (cf. nos petites remarques sur le sujet : https://blog.starfix.fr/2019/12/09/the-devils-island/). On peut fort bien comprendre que certaines voix aient appelé au boycott. Encore eût-il fallu que le timing soit convaincant et qu’on boycotte d’emblée. À partir du moment où Polanski avait été sélectionné, il était dans la logique des choses qu’il puisse être élu. Et Madame Foresti et d’autres comme elle savaient bien que cette possibilité, pour ne pas dire cette probabilité (puisque J’accuse avait été sélectionné dans plusieurs catégories), existait. Il s’agit là, ni plus ni moins, d’une question de droit. Imagine-t-on un examen auquel un candidat pourrait se présenter, mais devrait être recalé quoi qu’il advienne ? Madame Foresti n’avait qu’à refuser de s’asseoir à la table de jeux si elle pensait que les dés étaient pipés. Elle n’avait qu’à ne pas présenter la cérémonie. Quand, dès les premières secondes, elle soulignait le fait qu’elle était courageuse, elle aurait dû avoir en tête l’impératif catégorique du titre du film d’Yves Robert Courage, fuyons. Fuir n’est courageux que si c’est avant la bataille. La France, quoi qu’on en dise, est à bien des égards un pays bien peu cartésien.

FAL

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LE CAS RICHARD JEWELL : DÉLIT DE FACIÈS

Par Claude Monnier : L’affiche proclame, à raison : « Un grand Eastwood ». Mais si le nom d’Eastwood n’apparaissait pas au générique, si nous ne savions pas que ce film est l’œuvre d’un vieil homme de quatre-vingt-dix ans, serions-nous aussi enthousiastes ? Force est de reconnaître que oui. Car Le Cas Richard Jewell possède vraiment quelque chose de troublant et de profond.

Ce film est en effet une fable, c’est-à-dire un récit moral qui s’inscrit tout à la fois dans l’actualité et dans l’éternité : Le Cas Richard Jewell raconte comment un homme peut perdre son honneur, sa réputation, comment la fausse rumeur peut plonger un innocent dans un véritable cauchemar. Parce qu’il a sauvé des centaines de vies en découvrant une bombe en marge des J.O. d’Atlanta en 1996, le jeune agent de surveillance Richard Jewell est dans un premier temps considéré comme un héros ; mais comme le FBI n’a aucune piste et que Jewell est un petit bonhomme obèse, pas très « beau », obsédé par la sécurité, la police, les armes à feu, et, comble de l’horreur, qu’il vit seul avec sa mère, le FBI et les médias vont le soupçonner d’être un type mal dans sa peau cherchant la reconnaissance, autrement dit d’avoir lui-même posé la bombe pour ensuite « faire semblant » de la découvrir et devenir ainsi un héros célèbre. On voit tout le trouble d’un tel dispositif : tout est dans le regard de l’Autre… et ce regard peut être tordu !

Par sa structure classique et efficace (le calme, la tempête, puis le retour au calme), le film montre superbement les caprices du destin et de la foule, deux entités dévorantes qui peuvent à tout moment se retourner comme un gant. Et le fait que l’épisode de la bombe se déroule la nuit, avec une caméra sans cesse en mouvement, par opposition aux scènes diurnes et calmes, presque ouatées, d’introduction et de conclusion, ne fait que renforcer cette sensation de cauchemar soudain et étouffant. Car si, dans le droit français, il faut prouver la culpabilité de l’accusé, dans le droit américain, il faut prouver son innocence. Ce n’est pas tout à fait la même chose, l’innocence étant au fond quelque chose d’abstrait, d’impalpable, et cela confère paradoxalement à l’Amérique, terre de libertés, une ambiance kafkaïenne, angoissante : aux yeux de l’Institution, tout homme est donc potentiellement coupable. D’ailleurs, à un moment, l’assistante de l’avocat de Jewell, d’origine russe, a cette réplique superbe : « Là d’où je viens, quand un homme est traité en coupable, c’est qu’il est innocent. » Manière pour Eastwood le libertaire de renvoyer dos à dos la dictature communiste et l’appareil d’Etat américain (couplé aux médias) qui a une fâcheuse tendance, à certaines périodes, à tomber facilement dans la « chasse aux sorcières » et les « fake news ». Manière aussi pour le cinéaste de dire que dans la société, la vérité est malléable : quand une foule a envie de conspuer et de condamner, peu importe que l’homme dont elle s’empare soit innocent ou coupable. N’oublions pas que le film préféré d’Eastwood est L’Etrange Incident de William Wellman, sur la bêtise du lynchage au Far West.

Mais Le Cas Richard Jewell est encore plus profond que cela et remet carrément en question un siècle de représentation du héros (notons qu’Eastwood avait commencé cette remise en question en tant qu’acteur dans les Sergio Leone). Jewell est prêt à sacrifier sa vie pour les autres et c’est un homme d’une grande bonté avec son entourage. Autrement dit, il a tous les attributs du parfait héros hollywoodien. Le problème, pour le public, est qu’il ne ressemble pas à Gary Cooper, à John Wayne, à Bruce Willis ou à Brad Pitt. Qu’il n’est pas « charismatique ». Ce manque de « charisme » va se retourner contre lui et il faudra toute l’opiniâtreté, la modestie et la dignité des « petits », des « sans grade » (Jewell lui-même, sa mère, son avocat déchu et la compagne de celui-ci) pour vaincre le regard injuste des « puissants ». C’est une vision fordienne humble, émouvante, chaleureuse, qui s’oppose salutairement à la prolifération des surhommes sur nos écrans.

Mais on aurait tort de se moquer du public intolérant qui a commis ce « délit de faciès », qui n’a pas su voir quel véritable héros était Jewell et qui a jugé cet homme sur ses apparences. Ce serait trop facile et Eastwood va plus loin que cela, par la dimension méta cinématographique qu’il donne à son œuvre (voir ici la prolifération des écrans dans l’écran, des cadres dans le cadre) : si le film nous trouble, c’est qu’il nous fait comprendre, par cette mise en abyme, que ce public, cette foule, c’est nous. Oui, vous et moi, chers lecteurs. Car, soyons honnêtes, avons-nous envie de voir un film dont le héros ne ressemble pas à DiCaprio ? Apparemment non, car Le Cas Richard Jewell, malgré sa qualité et son intrigue prenante, a été un échec aux USA : dans tous les sens du terme, il n’attire pas les foules. Par ailleurs, avons-nous cherché, même en sortant du film et en ayant été impressionnés par sa performance, le nom du comédien qui joue Richard Jewell ? Avons-nous même fait l’effort de retenir son nom, alors qu’on a retenu immédiatement celui de Brad Pitt dès sa première apparition, en tant que second rôle, dans Thelma et Louise ? Sommes-nous scandalisés que ce comédien, Paul Walter Hauser (c’est son nom), n’ait pas été nommé aux Oscars alors qu’il est bouleversant et qu’il joue si authentiquement son rôle qu’on ne voit plus du tout le comédien, mais uniquement Richard Jewell ? Non, à dire vrai, cela ne nous est pas venu à l’esprit. Après tout, vous comprenez, Paul Walter Hauser n’est pas très « charismatique »…

Claude Monnier

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STAR WARS IX : À LA FIN ÉTAIT LE VERBE

Par Nicolas Rioult : (Pour Dylan Nash) Dyade. Ce terme revient à plusieurs reprises. Il est utilisé par le sénateur Palpatine pour désigner l’association a priori antagoniste de Kylo Ren et Rey afin de former une seule unité. J’avoue que je ne connaissais pas ce mot avant d’entrer dans la salle pour découvrir le chapitre final de Star Wars – L’Ascension de Skywalker. C’est, il me semble, la première fois que je l’entendais. Je vous prie de m’excuser d’avance pour mon inculture puisque je vois que tout le monde l’utilise dans les articles consacrés au film comme si c’était un le mot le plus usuel de la voie lactée. Le dictionnaire me dit que cela vient, comme on s’en doute un peu, du grec duas, dualité. Dyade. C’est un beau mot surtout pour désigner la relation entre Kylo et Ren assez difficilement résumable à la vue des épisodes précédents. C’est mieux que couple, ennemis, nemesis – que sais-je encore ? Après tout, Kylo Ren contient Rey dans son nom et leur union était déjà onomastique.

Les mots sont un appel au voyage et ouvrent les portes de la perception. Ce n’est pas pour rien que l’artefact le plus identifiable de Star Wars est son déroulant inaugural qui sonne comme un appel au voyage cosmique, à l’aventure stellaire, à la découverte des galaxies lointaines et de leurs habitants. Par ce prologue littéraire, nous sommes tout ouïe pour écouter l’histoire que le conteur va nous narrer. Le déroulant n’est pas seulement une contextualisation de l’histoire pour ceux qui auraient oublié les faits de l’épisode précédent. Au contraire, en général et ici plus particulièrement, c’est une façon de rebattre les cartes et de remettre presque tout à zéro. Ainsi, c’est comme un coup de dés et sans alerte de « spoiler » qu’on nous annonce le retour inattendu du sénateur Palpatine. L’incipit étrange nous avait pourtant avertis. « The dead speak. » Les morts vont donc revenir ; L’Ascension de Skywalker sera un film de fantômes. Mais ce sera aussi un film de paroles et donc de mots.

Je comprends qu’on puisse être déçu par la façon dont le récit prend souvent le contrepied de l’audacieux Derniers Jedi, qui jubilait à tirer un trait sur le passé. Mais pouvait-il en être autrement ? J.J. Abrams pouvait-il pousser le nihilisme plus loin ? L’Ascension de Skywalker sera donc différent, et conté à sa façon, c’est-à-dire de façon plus positive et moins méta ; ce qui n’empêche pas les visions inoubliables comme ce duel au sabre-laser sur fond de mer déchaînée.

Il y a quelque chose de l’ordre du récit oral ancestral dans lequel le récitant réinterprète les événements ou les personnages selon sa sensibilité. Cette nouvelle trilogie manque – qui sait ? – de cohérence (des spécialistes confirmeront cette intuition tandis que d’autres prendront le contrepied). Peu m’importe : j’aime que chaque épisode puisse ainsi se voir de façon indépendante, comme si le narrateur changeait ce que bon lui semble pour rendre l’histoire unique à son auditoire présent. C’est d’autant plus stupéfiant que le carnet de route de ce volet ultime devait mettre fin à une saga monumentale. Et pourtant, nulle lourdeur ou figure obligée, L’Ascension de Skywalker est léger comme l’air et se défait de ses obligations à la vitesse de la lumière. Les morceaux de bravoure s’enchaînent comme dans les serials d’antan (ceux-là mêmes que Spielberg et Lucas ont cherché à dupliquer dans nombre de leurs films) ; J.J. Abrams préfère fabriquer un McGuffin de toutes pièces, trouver une planète cachée où stationne la flotte ennemie, plutôt que de chercher à relier des fils trop épars. Certains rechignent, crient à la fainéantise, pourtant Star Wars c’est aussi ça, non ? Le plaisir immédiat de la vitesse et de la célérité nous faisant bondir de planète en planète, chacune portant des noms propices à la rêverie.

Les fantômes, donc… Abrams fait revenir les morts : Han Solo, le père de Ben aka Kylo Ren. Luke vient réconforter Rey et l’incite à ne pas baisser les bras. Kylo Ren est lui-même presque un spectre et quand il rend visite à Rey, c’est souvent par projection alors qu’il est sur autre planète à des milliers de kilomètres d’elle. Il y a un cinéaste auquel ces séquences font penser. C’est Alejandro Jodorowsky et ses derniers films en date, La danza de la realidad et Poesia sin fin. Les fils jouaient les pères, les pères jouaient les grands-parents, la catharsis familiale prenait soudainement la forme de réunions physiques intenses. Ces séquences de L’Ascension de Skywalker ont cette puissance concrète des retrouvailles par-delà le temps parce que la présence des morts est aussi intense, sinon plus, que celle des vivants. La quête des origines de Rey est une quête psychanalytique. Il y a du Dune dans ce film, ce projet rêvé si longtemps par Jodorowsky : la séquence d’entrainement de Rey face à un robot volant, la mention du trafic de l’épice par la contrebandière dont on ne voit jamais le visage, le ver géant croisé sur une planète lors d’une poursuite, cet art des masques très théâtral (Kylo Ren retrouve son casque pendant une bonne partie du métrage). Mais il y a surtout ce plaisir du Verbe, qu’on doit à l’auteur Frank Herbert, cet art de désigner les choses et les gens par la seule force du mot. De Dyade à Dune il n’y a qu’un saut dans l’hyper-espace. Dans Dune, le roman, tout était double. La planète éponyme n’était par exemple quasiment jamais désignée ainsi dans le texte, mais par son autre nom, Arrakis (1). Ici, ce sont tous les personnages qui forment des paires jumelles : Finn et Poe, C-3PO et R2-D2, BB-8 et D-O. Après tout, il y a bien deux soleils sur Tatooine.

La dernière réplique du film est celle dans laquelle Rey choisit son patronyme d’adoption, « Rey Skywalker », perpétuant la lignée des Skywalker alors qu’elle vient d’une autre branche généalogique et fait un beau bras d’honneur aux thuriféraires des liens du sang. Le film trouve ainsi in fine, dans son dernier plan et ses dernières paroles, son explication.

Les morts parlent, mais à travers les vivants. Et les mots.

Nicolas Rioult

Un grand merci à Claude Jean Monnier.

(1) Cf. la monographie de Michel Chion consacrée à David Lynch qui évoque longuement cette double association des mots.

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STAR WARS : L’ÉTERNEL RETOUR

Par Claude Monnier : Malgré le délai impossible que la firme Disney lui a imposé (deux ans, de l’écriture du scénario aux milliers d’effets spéciaux à imaginer !), le réalisateur J. J. Abrams a réussi à construire avec ce nouveau Star Wars un film intéressant, une manière d’opéra fondé sur le thème mythique de la dyade. Tout, dans ce neuvième épisode, s’articule en effet sur le chiffre deux, ce qui détruit immédiatement l’argument de « l’improvisation » ou de la « maladresse » lancé par certains spectateurs, des spectateurs superficiels qui n’ont pas pris le temps de regarder le film.

La dyade, ou paire, désigne ici, vous l’aurez compris, le couple Rey/Kylo Ren qui rejoue sans le savoir, dans cette galaxie lointaine, très lointaine, la rivalité entre Diane et Apollon ou Etéocle et Polynice (chez les Grecs), Romulus et Rémus (chez les romains), Abel et Caïn (chez les judéo-chrétiens), rivalité mythique que l’on retrouve encore plus loin dans le Temps chez les divinités égyptiennes et encore plus loin dans l’espace chez les divinités indiennes ou chinoises. Les hommes semblent fascinés depuis toujours par ces aimants qui s’attirent irrésistiblement, se confondent un instant et se repoussent violemment, reproduisant de manière épique nos conflits intérieurs. Abrams fait donc tout un travail sur la symétrie qui passe injustement inaperçu lors d’une première vision, une vision je le répète superficielle qui peut donner l’image d’un metteur en scène irréfléchi à l’esbrouffe gratuite. Ainsi la séquence d’ouverture (Kylo Ren dans l’antre des Sith) est reproduite au plan près à la fin, cette fois avec Rey : même parcours initiatique vers le Mal absolu. Classique me direz-vous. Oui, classique, répondrais-je, mais dans l’acception durable, éternelle, du mot. Dans le même ordre d’idée, Abrams réalise de très beaux plans larges « en miroir », comme ce plan montrant Rey et Kylo Ren de part et d’autre d’une plaine désertique, tentant de maîtriser un vaisseau dans le ciel, leurs deux forces s’annulant ; ou ce plan montrant leur combat au sabre-laser noyé au milieu d’un double fracas : les vagues gigantesques d’une planète-océan et les vestiges éclatés de l’Etoile Noire (soit une planète dans une planète). Notez que le fracas des vagues, symbole de leurs tourments spirituels, s’estompe à la fin du duel, une fois l’abcès crevé : les plans sont de plus en plus rapprochés, l’eau devient floue à l’arrière-plan et la violence sonore s’atténue.

La quête identitaire de Rey et Kylo Ren se joue également en deux moments répétés : Rey est interrogée deux fois sur son patronyme (dans le premier tiers du récit et dans l’épilogue), et cette question est posée à chaque fois dans le désert, symbole mystique de perte de soi et de reconquête intérieure chez les prophètes du monothéisme ; Kylo Ren, pour sa part, revit dans ce film sa confrontation œdipienne  avec le Père (voir l’épisode VII), et Abrams la reprend plan par plan, réplique par réplique ; une scène de fantôme, à la douleur sourde, qui fait référence à Hamlet en plein blockbuster tonitruant ! Comme pour de nombreuses autres scènes « théâtrales » du film (en général celles liés aux morts), ce dispositif « scénique » permet au cinéaste malicieux de ramener le public populaire devant ce qu’il fuit le plus : le théâtre élisabéthain et l’opéra du XIXe siècle : lumières fortement symboliques, capes et gestuelles grandiloquentes, coup de théâtres éhontés (voir par exemple le destin du général Hux) ! Manière de dire au grand public : voyez, vous aussi vous aimez le théâtre et l’opéra !

Le plus intéressant est que cette construction sur le chiffre deux s’étend sur les autres éléments du récit : parcours parallèle entre d’un côté Rey et de l’autre le duo Finn/Poe, Finn et Poe qui finissent par former un couple de généraux, l’un officiant au sol, l’autre dans le ciel, les deux hommes faisant chacun de leur côté une rencontre plus ou moins « amoureuse ». Sans oublier les paires de droïdes, les anciens bien sûr (C-3PO et R2-D2) et les nouveaux (BB-8 et D-O). Avez-vous remarqué d’ailleurs cette image apparemment anodine : le petit D-O tournant en boucle autour de BB-8 ? Jolie métaphore en vérité : l’un tourne autour de l’autre, comme une planète autour de son soleil, dans une forme d’éternel retour.  Image malicieuse qui résume profondément ce qu’est Star Wars, c’est-à-dire un récit qui fait vibrer en nous la corde cosmique, sœur jumelle de la corde mythologique, vibrations que ressentent plus ou moins consciemment les spectateurs depuis presque cinquante ans et qui expliquent le succès phénoménal, on pourrait dire sociologique, de cette série de films. Significativement, la dernière image de L’Ascension de Skywalker, et donc de toute la saga, reprend celle, célèbre, des deux soleils de Tatooine dans l’épisode IV, mais cette fois amplifiée par la présence, non loin de là, des deux jumeaux mythiques Luke et Leia. Comme si George Lucas avait pressenti, en montrant Luke solitaire et rêveur devant deux soleils côte à côte, que son histoire allait aboutir, à la fin des fins, à la réunion de deux jumeaux dans le ciel. Peut-être, qui sait ?… En tout cas, Abrams boucle joliment la boucle et redonne un nouveau sens à cette image séminale de 1977 : Luke n’était pas tant en manque du Père que de sa sœur jumelle et cherchait inconsciemment à la rejoindre.

Signalons en outre le thème du clonage, autre manifestation, cette fois scientifique, du double gémellaire dans la trame du film. Le clonage est la méthode artificielle développée par les Sith pour vaincre la mort, le côté obscur les empêchant de faire comme les Jedi : faire un avec le cosmos, revenir de l’au-delà sous forme d’esprits lumineux, atteindre l’immortalité en toute sagesse et en toute bienveillance. C’est ainsi que Palpatine, dans son égoïsme et son mauvais karma (ce qui est d’ailleurs la même chose d’un point de vue bouddhiste), est condamné à vouloir revivre ce qu’il a déjà vécu : tel un vampire, il veut aspirer la vitalité des jeunes à son profit, pour étendre son emprise, comme Disney veut faire revivre artificiellement le Star Wars des origines pour accroître son capital et étendre son empire, en séduisant les nouvelles générations. Mais cette résurrection du passé n’est valable que si elle est faite dans un souci de transmission envers les jeunes. Servir les jeunes et non se servir d’eux. Il n’est pas sûr que la firme à la souris ait bien saisi la métaphore de son cinéaste contrebandier !

Finissons par le début. « Les morts parlent ! » annonce le déroulant qui ouvre le film, première phrase fort critiquée par ailleurs, alors qu’elle résume bien l’essence du récit : la hantise, le retour aberrant des spectres qui viennent nous parler : non seulement Palpatine, Solo et Luke, tous morts dans la fiction, mais aussi, plus inquiétant, Carrie Fisher, morte dans la réalité et qui joue encore Léia ! Faire revivre les fantômes du passé, pourquoi pas ? Mais si les bons reviennent, les méchants aussi. En regard du monde actuel, le message politique d’Abrams est cette fois très clair : les fantômes du fascisme sont de retour, nous sommes de la génération des petits-enfants ; que choisissons-nous de faire ?…

                                                                                                                             Claude Monnier

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