JOKER, LE NOUVEAU BADMAN

Par FAL :

Les héros sont solitaires, mais ils n’en sont pas moins flanqués de « supporting actors » souvent presque aussi importants qu’eux. Que serait Sherlock Holmes sans Watson ? Tintin sans le capitaine Haddock ? Et aux alliés, il convient d’ajouter les adversaires : Jean Valjean ne serait pas Jean Valjean sans Javert ; Bond ne serait pas tout à fait Bond sans Blofeld. Toute cette dialectique est résumée en deux phrases dans le Batman de Tim Burton – dans cet échange entre Batman et le Joker, où l’on ne sait même plus qui fait écho à l’autre : « You made me. – No, you made me. »
​Le principe d’un film tout entier centré sur le Joker – tout aussi légitime que certains romans récents construits autour de Moriarty, l’ennemi juré de Sherlock Holmes – est donc loin d’être inintéressant. L’intrigue de « Joker » renvoie d’ailleurs à la fameuse phrase de Socrate « Nul n’est méchant volontairement ». Car la question posée ici est bien celle de la racine du mal chez un méchant.

​Mais peut-on pour autant appliquer à ce film, comme l’a fait un magazine français, l’adjectif « jubilatoire », pieusement repris sur l’affiche ? Jubilatoire, cette séquence où le Joker assassine sa mère en l’étouffant sous un oreiller ? Nous ne nous souvenons pas qu’une scène analogue, dans « 37°2 le matin », ait fait rire qui que ce soit. Jubilatoire, ce lynchage dans le métro de deux policiers honnêtes essayant d’arrêter un psychopathe responsable de plusieurs crimes ? Aux États-Unis, où Joker a déjà suscité bien des controverses, un certain nombre de spectateurs ont expliqué qu’ils étaient partis avant la fin. Qui oserait prétendre que c’est parce qu’ils « jubilaient » ?

​Le Joker est présenté ici comme une victime. Il ne devient le Joker que parce que la société fait de lui le Joker. Sa mère l’attachait à un radiateur et le battait, au point qu’une lésion cérébrale irréversible provoque périodiquement chez lui des crises de fou rire aussi interminables qu’inquiétantes et qui contribuent à l’isoler chaque jour un peu plus du reste des hommes. Un temps, le système qui a permis, sinon causé, ce naufrage entend s’amender en offrant au malheureux des séances de psychothérapie dans un dispensaire. Mais arrive le jour où la psychologue qui s’occupe de lui lui annonce que c’est la dernière fois qu’elle le voit : on se fiche éperdument des gens comme lui et, accessoirement, des gens comme elle ; il n’y a tout simplement plus de crédits.

​À partir de ce moment-là, étape par étape, la victime devient bourreau. American Psycho ? Rien à dire : c’est le sujet. Mais l’affaire se complique quand, non content de se venger à titre personnel, Joker (sans article, parce que ce surnom est désormais son nom) devient, plus ou moins malgré lui, le symbole de tous les laissés pour compte et se retrouve objectivement à la tête d’une gigantesque révolte populaire, avec un masque de clown comme signe de ralliement. New York brûle quand s’achève l’histoire. Si tant est que l’histoire s’achève, car une dernière scène, où l’on retrouve le Joker face à une psy, nous suggère qu’il est bien trop tard pour espérer pour lui quelque cure que ce soit.

​Nul doute qu’on pourra voir dans « Joker » un pamphlet anti-Trump, une mise en garde contre les conséquences dramatiques que risque d’avoir une politique qui, entre autres choses, a rayé d’un trait de plume toutes les avancées sociales qui commençaient à se dessiner aux États-Unis. Mais la progression de l’intrigue, le passage de la folie individuelle à la révolte de masse semble obéir à une mécanique si implacable que la mise en garde n’apparaît pas tant comme une mise en garde que comme l’annonce d’une fatalité.

​Et c’est là que l’affaire se complique dangereusement. Nul n’est méchant volontairement, ou, comme le disait Jean Renoir, chacun a ses raisons, certes, mais il ne faudrait pas que de telles formules impliquent une absence totale de liberté chez l’homme. D’abord parce que cela ôterait tout sens à la vie ; ensuite parce que l’Histoire nous a maintes fois montré que, face à une même situation, deux individus peuvent réagir de manière totalement différente. Il y a quelques jours, Hubert Reeves, l’écologiste québécois, expliquait que l’écologie ne l’intéressait pas si c’était le discours de prophètes de malheur se bornant à annoncer la fin du monde, mais qu’en revanche ce mouvement signifiait quelque chose si c’était vraiment un mouvement, autrement dit un effort raisonné pour mettre en place les moyens d’éviter précisément cette fin du monde.

​Batman, qui apparaît très brièvement dans « Joker » sans qu’on le voie jamais devenir Batman, pourrait lui aussi devenir un Joker lorsque ses parents se font assassiner sous ses yeux. Mais nous savons bien que, tout Dark Knight qu’il sera, il saura, comme les chauves-souris, trouver son chemin dans l’obscurité. Le film n’exclut pas cette option positive, estimant peut-être qu’elle est déjà connue de tous, mais il reste jusqu’au bout caractérisé par une ambiguïté bien peu jubilatoire. On eût aimé trouver au générique, comme conseiller au scénario, Winston Churchill, qui savait qu’un optimiste est « quelqu’un qui sait voir derrière chaque calamité une chance ». Pour ceux qui voudraient une référence plus moderne, il y a le nouveau « Terminator », dans lequel un résistant explique que si le destin existe, il est celui que nous écrirons nous-mêmes.

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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ESCALIER INTERDIT

Par FAL : A priori, le film britannique « Les Chemins de la Haute Ville », premier maillon au cinéma du mouvement « kitchen sink » de la fin des années cinquante et du début des années soixante, n’a pas grand-chose de starfixien. Cependant, outre le fait que rien de cinématographique n’est étranger à Starfix, un coup d’œil sur le générique a tôt fait de suggérer que le réalisme n’est pas loin de côtoyer ici l’horreur. Réalisateur : Jack Clayton, à qui l’on doit « Les Innocents » et « La Foire des ténèbres » ; directeur de la photographie : Freddie Francis, réalisateur, entre autres, de « Dracula et les femmes » et de « L’Empreinte de Frankenstein ».

​Mutatis mutandis, l’histoire n’est autre que celle d’un Rastignac anglais. « Stick to your people », autrement dit « N’essaie pas d’échapper à ton milieu », a dit à Joe Lampton l’oncle qui l’a élevé – les parents sont morts dans un bombardement – lorsque le jeune homme s’en est allé pour exercer son métier de comptable dans une ville bien plus grande et bien plus distrayante que la cité sinistrement industrielle où il est né. Et c’est le même conseil que lui donne un de ses collègues dans l’entreprise où il a été engagé, mais il n’en a cure. « Room at the Top » – titre original du film – ne désigne pas « une chambre au sixième étage », mais la place qu’il entend conquérir au sommet de la pyramide sociale. Persuadé que la guerre a effacé la distinction entre les classes, il décide de séduire la fille de l’homme le plus riche de la ville et, de fait, son charme opère assez vite. Mais la guerre a-t-elle vraiment tout effacé ? N’est-il pas contraint, par exemple, d’avouer que, s’il n’a jamais cherché à s’évader quand il était prisonnier, c’est parce que sa condition de prisonnier lui garantissait d’avoir à manger chaque jour, luxe qu’il n’était pas sûr de retrouver ailleurs, étant donné ses origines modestes ?

Fulgurante au départ, son ascension se fait donc de moins en moins rectiligne. Si, comme on l’a dit, il ne laisse pas indifférente la fille du potentat local, celle-ci, du fait de son éducation, ne lui tombe pas dans les bras illico presto. Alors, en attendant, il fait un « détour » par une femme mariée, inscrite au même club théâtre qu’eux. En attendant, vraiment ? Ce détour n’est peut-être pas tant un détour qu’une correction de trajectoire : n’est-il pas, au fond, bien plus amoureux de cette femme mûre que de la jeune fille, ne serait-ce que parce que, quoique pour des raisons différentes, elle est, comme lui, en marge ? Cette Française, venue à l’origine dans la ville pour enseigner le français, s’est mariée, on le devine, uniquement pour garantir son confort matériel. En outre, c’est bien moins lui qui la séduit que l’inverse : manière pour elle de se venger de son mari qui la trompe éhontément, mais qu’elle ne peut quitter pour la raison qu’on vient de dire ; manière, aussi et surtout, de défier un ennemi plus perfide encore que cet odieux époux volage : le Temps. Le rôle de cette Française a valu un Oscar à Simone Signoret. Ce n’était que justice : il fallait un vrai courage, que peu d’actrices botoxées auraient aujourd’hui, pour interpréter cette femme certes encore belle, mais pour combien de temps encore ? Son « aventure » avec Joe Hampton n’est certainement pas pour elle la première, mais elle sent bien que ce pourrait être la dernière… Le film ressort cette semaine dans une version restaurée en 4K : les jeux d’ombre et lumière dans le noir et blanc de Freddie Francis suggèrent magnifiquement l’angoisse de cette French lady à la beauté désormais vacillante.

​On sait que la tragédie est la lutte acharnée, mais parfaitement vaine, d’un individu pour éviter une catastrophe annoncée, et qui se produira quoi qu’il advienne. Mais l’ironie du destin dans « Les Chemins de la Haute Ville » est telle qu’on a affaire, pour ainsi dire, à une tragédie « puissance deux ». Le « héros » arrive à ses fins, mais, à la suite de circonstances que le spectateur découvrira par lui-même, il ne s’empare pas de la place – il est, ce qui bien différent et très humiliant – contraint d’y entrer par ceux qui l’occupent déjà. Il pénétrera dans le château, mais pour se retrouver serviteur des maîtres du château. Car, même dans la Haute Ville, il y a une partie basse.

Le film dit-il pour autant qu’à partir de demain, ce sera comme d’habitude ? Disons qu’il a l’ambiguïté propre à toute fable : la vision qui est donnée de la société anglaise dans « Room at the Top » est celle d’une société à jamais figée. Mais ce conservatisme repose, on l’a compris, sur une hypocrisie générale (dans cette société bien-pensante, les actes ne choquent personne, pas même « l’innocente » jeune fille, tant qu’ils restent dissimulés). En dénonçant ouvertement cette hypocrisie, « Room at the Top » était d’une certaine manière le prélude aux « swinging sixties ».

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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RAMBO : LAST BLOOD

Par Christophe Lemaire :

J’ai hésité (vu l’accueil critique) et j’y eusse été hier soir… et… mon dieu… quel grand plaisir coupable ! Car il est mathématiquement impossible que Stallone ait tourné ça au premier degré ! Les vingt dernières minutes, c’est du Tom & Jerry gore ! Du Itchy et Scratchy en version live ! A la fois absurde, glauque et hilarant. Je comprends que ça ne marche pas au box office vu que le bis- gore-réactionnaire-foutraquo/guerrier/redneck (et dégénéré) est aujourd’hui totalement impoli à sortir en salles. Du pur anti Christophe Honoré/Xavier Dolan/Benoit Jacquot quoi !

Que dire d’autres. On peut même pas en vouloir à la critique mainstream : c’est juste extra-terrestre pour eux. Un autre monde en quelque sorte. Rambo : Last Blood c’est une sorte de dernier baroud d’honneur (mais fait dans le déshonneur provocateur) d’un cinéma qui n’existera désormais plus que sur les fins fonds des chaines à péage.

Vous aimez ? Tant mieux ! Vous aimez pas ! Tant pis ! C’est pas grave. On est dans le pur cinoche de quartier fin de race. Et j’adore ça !

Christophe LEMAIRE

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PAS SAGE ET SOUTERRAIN

Par FAL :

On ne peut qu’être d’accord avec Christophe Lemaire lorsqu’il déclare dans sa note sur « Rambo V » que l’acte III du film n’est autre qu’un épisode de « Tom & Jerry », mais il convient de prendre en compte ce qui ressort de certains commentaires que cette note a suscités et de s’interroger sur les raisons pour lesquelles ce dessin animé « live » n’est pas vraiment drôle. Inutile de traiter Stallone de demeuré – nous savons bien que cette accusation est ridicule. Dénoncer alors l’ineptie de la mise en scène ? Peut-être… Mais est-ce si simple ? N’y a-t-il pas volonté délibérée de frustrer le spectateur ? Car, oui, toutes les exécutions des méchants sont montées si « cut » que, la plupart du temps, nous ne voyons pas bien – d’autant plus que tout se passe dans l’obscurité – comment fonctionnent les pièges tendus par Rambo. C’est cela qui serait drôle, ou sadique, comme on voudra – mais, en l’occurrence, c’est la même chose –, or c’est cela dont on nous prive. Nous est offert le résultat. Ce qui devrait suffire à nous remplir d’aise, mais est, au fond, le signe d’une impuissance : cette rapidité « d’exécution » est celle qu’on peut trouver uniquement dans un rêve. Dans la réalité, ce serait une tout autre affaire.

​Car il faut aussi dire un mot du second acte de « Rambo V », qui, lui, n’est assurément pas drôle du tout. Rambo déboule dans le bordel mexicain où sa nièce adoptive est retenue prisonnière, expédie ad patres la totalité des tenanciers et des clients (ce qui devrait réjouir le mouvement #MeToo), mais, lorsqu’il dit aux filles qu’elles sont libres et qu’elles peuvent s’enfuir, aucune d’elles ne le fait. Parce qu’elles savent qu’il n’a pas éliminé tous les méchants et que ceux qui restent ne manqueront pas de les tuer si elles cherchent à s’échapper. Ou, pire encore, parce que, comme le montre si bien La Fontaine dans sa fable « Le Loup et le Chien », l’esclave qui a été longtemps enchaîné reste esclave dans son esprit même quand on le débarrasse de ses chaînes.

​Un brin d’histoire ici s’impose. Le sous-titre de « Rambo V », « Last Blood », fait directement écho au titre original du premier « Rambo », qui n’était pas « Rambo », mais « First Blood », et « First Blood » s’inspirait d’un roman homonyme de l’écrivain canadien David Morrell. Au départ, « First Blood » était une nouvelle de quelques pages, composée par Morrell alors qu’il suivait des cours de composition littéraire dans une université américaine. Lorsqu’il la soumet à son writing instructor, celui-ci lui dit qu’il retrouve dans son histoire le ton d’un roman publié en mai 1939 par le Britannique Geoffrey Household, « Rogue Male ». En 1939, ou plutôt, qu’on en juge, dès 1939. Le héros de « Rogue Male » est un Anglais qui décide de venger la mort de la femme qu’il aimait (une espionne anglaise exécutée par les nazis) en allant abattre Hitler – celui-ci n’est jamais désigné nommément, mais aucun doute n’est permis – dans l’un de ses repaires. Il est capturé par les nazis au moment précis où il s’apprête à appuyer sur la détente, puis torturé et emprisonné. Par miracle, il parvient à s’évader et à rentrer en Angleterre, mais les nazis ne le lâchent pas pour autant. Il creuse alors une véritable tanière – inspiration plus que probable des galeries souterraines de l’acte III de « Rambo V » – où il se dissimule, et, quand le nazi qui le poursuit tue le chat qui était son seul compagnon et jette dans sa tanière le cadavre de l’animal pour lui montrer ce qui l’attend, il extrait les boyaux du corps du félin pour fabriquer une espèce d’arbalète grâce à laquelle il abat son adversaire. Ce roman a donné lieu à deux films, « Man Hunt » (« Chasse à l’homme ») de Fritz Lang, en 1941, et, en 1976, « Rogue Male », un téléfilm de Clive Donner, avec Peter O’Toole. Le Blu-ray anglais de ce téléfilm (il n’existe pas d’édition française) inclut une brochure dans laquelle David Morrell raconte en détail comment la lecture de ce livre de Household l’avait incité à développer sa nouvelle pour en faire un roman.
Seulement, répétons-le, le livre de Household a été publié dès 1939, mais nous savons bien que la « victoire » de son héros n’a en aucune manière empêché la Seconde Guerre mondiale. Parce qu’on n’en a jamais fini avec le mal et qu’il est comme une hydre dont les têtes repoussent l’une après l’autre. (On a à juste titre taxé « Rambo V » de racisme, puisque tous les méchants sont mexicains, et le fait que Rambo soit censé parler couramment espagnol ne suffit pas à le dédouaner, mais peut-être fallait-il introduire dans cette histoire la présence d’une frontière, précisément pour montrer que le mal se joue des frontières…)

​Voilà pourquoi il n’est pas interdit de voir dans la démesure grotesque de l’acte III de « Rambo V » un baroud d’honneur désespéré. Ou, redisons-le, un aveu d’impuissance. « Last Blood », oui, « last » parce qu’on voit mal comment Stallone – et c’est bien ce pour quoi il enrage – pourrait à son âge, même si ses adieux ont souvent été des adieux à la Jacques Brel, toujours recommencés donc, ajouter un sixième volet aux aventures de son héros.
​Mais James Bond will return.

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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SPOILER SYSTEM

Par FAL :

Je vais faire ici ce que je ne fais pratiquement jamais. Je vais parler à la première personne. Parce que le sujet me touche – et, soyons franc, m’exaspère – personnellement. Et ce sujet, c’est le SPOILER.

​Je ne peux qu’approuver l’équipe de Starfix quand elle fait précéder certains de mes textes de la mention « Attention Spoiler », puisque la meilleure défense, c’est l’attaque : si elle n’affiche pas cette « mise en garde », il y aura toujours un lecteur pour le faire en postant un commentaire cinq minutes après que mon texte aura été mis en ligne.

​Il n’en reste pas moins qu’on est là tout de go en pleine absurdie, puisque le fait de faire précéder un article de cette mention « Attention Spoiler » est déjà un spoiler en soi. Chaque lecteur a le droit de penser ce qu’il veut de ma prose, mais je préférerais que chacun la découvre « en toute innocence », sans cette appréhension, sans cette crispation que déclenche cet « Attention Spoiler » qui sonne comme « Attention Danger ».

​J’ai envie d’évoquer ici deux ou trois souvenirs très récents. J’ai lu il y a une quinzaine de jours « Maigret et la jeune morte ». Je puis vous assurer que je pourrais vous révéler le dénouement de ce « Maigret » sans que cela ait la moindre importance – il m’a d’ailleurs fallu me gratter la tête pendant dix minutes pour me souvenir de l’identité de l’assassin, que j’avais oubliée. L’intérêt du roman n’est pas là. Tout le monde, Simenon le premier, se fiche un peu de la conclusion de l’enquête dans un « Maigret ». L’essentiel est dans la manière dont Maigret mène son enquête, dont il découvre et nous fait découvrir certains lieux, certains milieux, certaines âmes.
​Y a-t-il aujourd’hui un seul lecteur qui achète « Le Meurtre de Roger Ackroyd » en ignorant que, dans ce roman d’Agatha Christie paru il y a maintenant près d’un siècle, l’assassin n’est autre que le narrateur lui-même ? Le plaisir de la lecture vient désormais précisément du fait qu’on sait déjà et qu’on peut vérifier si tout colle dans cette construction, puisqu’on sait déjà.

​Lorsque j’ai vu, il y a quelques semaines, le film de Nicolas Boukhrief « Trois jours et une vie », j’avais lu préalablement le roman de Pierre Lemaitre dont il s’inspire, mais aussi plusieurs versions du scénario. Eh bien, je ne suis pas loin de penser que j’ai trouvé plus d’intérêt et de plaisir à voir le film qu’un spectateur lambda qui débarquait, parce que je voyais chaque image comme la cristallisation miraculeuse de ce qui n’était jusque-là qu’une intrigue. Et comme, en l’occurrence, la cristallisation, autrement dit la mise en scène était parfaite, je suis allé voir le film une seconde fois.

​Il est temps, je crois, de laisser ici la parole à Robert Altman, l’homme de « M*A*S*H » et de « Short Cuts », qui me semble avoir réglé définitivement la question :
« Rien ne m’agace plus que ces gens qui vous répondent : “ Je l’ai déjà vu ” quand vous proposez d’aller voir un film. Si vous avez vu un film une fois et s’il présente quelque intérêt, vous ne l’avez pas vraiment vu. Parce que, si versé que vous soyez dans l’art et la technique du cinéma, la première fois que vous voyez un film, vous le voyez comme vous lisez un roman policier. Vous jouez au jeu des devinettes. “ Ah ! elle va le quitter. Tiens, elle ne le quitte pas… Ce doit être une lesbienne. Finalement, non. ” Vous passez toute la durée du film à corriger vos hypothèses. La deuxième fois, vous êtes prévenu ; vous ne tombez plus dans les pièges de l’intrigue ; vous pouvez regarder les coins du tableau, ses nuances – les choses qui, pour moi, font vraiment un film. Une telle attitude n’existe pas pour la musique ou pour la peinture. Les airs dont on se souvient sont des airs qu’on a entendus plus d’une fois. On voit et on revoit un tableau. Un échange s’établit entre le tableau et celui qui le regarde. Évidemment, on ne peut exiger du cochon de payant qu’il voie un film deux fois, mais s’il ne le fait pas, il manque quelque chose. »

Reste à savoir pourquoi et comment s’est installée cette phobie du spoiler chez le cochon de payant. Car il y a un demi-siècle, le mot même de « spoiler » n’existait pas, ni en français, ni en anglais. Bien sûr, on racontait l’histoire de cette ouvreuse qui, fâchée de n’avoir pas reçu de pourboire, glissait au spectateur qu’elle venait de placer : « C’est le juge qui a tué », mais ce n’était rien de plus qu’une histoire drôle. D’ailleurs, tous les cinémas étaient « permanents », et l’on ne comptait pas les spectateurs qui entraient au milieu du film pour « rembobiner » à la séance suivante. Personne ne se demandait si Robin allait ou non régler son compte au shérif de Nottingham et épouser Marianne à la fin ou si Emma Bovary allait ou non se suicider. La vérité était ailleurs…

Ce qui a changé la donne, c’est la prolifération d’informations en tout genre, en particulier avec l’arrivée d’Internet, qui fait qu’on peut désormais voir des séquences entières d’un film à l’avance. Auparavant, le spectateur n’avait que des affiches et que des photos à se mettre sous la dent/l’œil (v. le vol d’une de ces photos sur la devanture d’un cinéma dans une séquence des « 400 Coups »). Autrement dit, tant qu’il n’avait pas vu le film, il pouvait rêver. C’est sans doute cette part de rêve que revendiquent aujourd’hui les spoilerophobes. C’est vrai, il n’y a plus ces magnifiques affiches pleines de couleur et d’action qui pouvaient vous faire croire jusqu’à la dernière minute que le film que vous alliez voir était le plus grand film de tous les temps, même quand il s’agissait en définitive du pire navet de la série Z.
Mais l’on mélange ici deux choses : la communication et la critique. Car la critique, en tout cas celle qu’on m’a apprise à l’école et que j’entends pratiquer, n’est pas communication, mais conversation, ou, pour reprendre le mot d’Altman, « échange ». Si vous attendez du critique qu’il vous dise simplement si un film est bon ou mauvais, contentez-vous de consulter le tableau de cotation de « Première » ou de tout autre magazine de cinéma. C’est votre droit le plus strict, mais cette mentalité est un peu celle de l’élève qui, lorsque le prof de philo lui rend sa dissert’, ne s’intéresse qu’à la note. Si le prof a correctement fait son travail, c’est d’abord l’appréciation qu’il a mise sur la copie qui devrait focaliser l’attention.

Bien évidemment, le rôle d’un critique n’est pas de raconter un livre ou un film. Sa mission première est d’offrir au lecteur un éclairage différent sur quelque chose que celui-ci connaît déjà plus ou moins, d’attirer son attention sur un détail qui risquerait de lui échapper mais qui a son importance – en un mot, de lui faire gagner du temps. J’ai vu des films qui m’ont semblé parfaitement idiots au moment où je les ai vus, mais qui, à la réflexion, se sont révélés beaucoup plus riches que je ne le pensais. Par exemple, tout bien considéré, le salaud de l’histoire n’était pas aussi salaud qu’on aurait pu le croire… Mon devoir, me semble-t-il, est d’avertir le lecteur qu’il serait peut-être bon de ne pas partir du principe que le film qu’il va voir sera simplement pour lui un film de distraction. N’est-ce pas, d’ailleurs, chers amis, ce principe qui faisait la force de « Starfix » – et qui avait précédemment fait celle des « Cahiers » ? Chabrol, Rohmer & Co. ont montré, ou plus exactement révélé au public que les films d’Hitchcock n’étaient pas uniquement des divertissements, mais les œuvres d’un « auteur » appelé Hitchcock. « Starfix » s’appliquait à montrer que James Cameron réalisait autre chose que des séries B de science-fiction.
Seulement, pour montrer, pour démontrer cela, pour entamer cette discussion avec le lecteur, il convient, par la force des choses, de « révéler » certains éléments de l’œuvre dont on parle. Peut-on décemment évoquer le héros de « Joker » sans signaler qu’il trucide un certain nombre de gens ? Va-ton se contenter de dire qu’il a un gros chagrin ? L’important n’est pas ce qu’il fait, mais l’émotion, positive ou négative, que ce qu’il fait peut susciter chez un spectateur.

Je lis en ce moment un livre qui s’efforce de prouver, de la première à la dernière page, que Victor Hugo, qui est probablement l’écrivain que je préfère, n’était qu’un gros nul, qu’un faiseur, qu’un marchand de poudre de perlin-pinpin, qu’un imposteur qui s’attirait la sympathie du peuple en lui jetant constamment en pâture de dangereuses illusions. Évidemment, toutes ces accusations sont étayées par des références constantes à l’œuvre de Hugo… mais ce sont précisément ces références qui me confortent dans mon idée que Hugo est le meilleur. Je ne ferai donc pas de l’ouvrage en question mon livre de chevet, mais, d’une certaine manière, je suis reconnaissant à son auteur, puisque, loin de m’imposer ses idées sur Hugo, il m’aura permis de clarifier et de confirmer les miennes.

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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LA VÉRITÉ 66 LE MANS

Par FAL

Tout spectateur français doté d’un peu de mémoire, voyant sur une affiche le titre « Le Mans 66 », est enclin à penser qu’il s’agit là d’un remake du « Le Mans » tout court sorti en 1971, avec Steve McQueen dans le rôle principal et, accessoirement, François Fillon parmi les figurants. Mais « Le Mans 66 » a pour titre original « Ford v. Ferrari » et ne contient guère plus qu’un clin d’œil à McQueen (son nom est simplement mentionné au détour d’une réplique). Et si les 24 Heures du Mans jouent bien un rôle capital dans l’histoire, elles n’entrent en scène que dans le dernier chapitre.

Entre nous soit dit, il est heureux que ce « Le Mans 66 » ne soit pas un remake du film de Steve McQueen. Le comédien avait une telle passion pour les voitures qu’on a pu voir, il y a cinq ans, un long documentaire (présenté à Cannes) intitulé « Steve McQueen : The Man & Le Mans », mais il n’en reste pas moins que « Le Mans » fut l’un des plus gros échecs de sa carrière – c’est même, à vrai dire, le sujet central du documentaire en question… En fait, si la poursuite automobile s’est très vite imposée comme l’une des figures essentielles du cinéma d’action (v. par exemple « French Connection » ou, pour les fans de McQueen, « Bullitt », et ne parlons pas de « Mad Max »), il en va tout autrement de la course automobile. Voir deux heures durant sur un écran les mêmes véhicules tourner sur un circuit, cela devient très vite, nonobstant la vitesse à laquelle ils tournent, étrangement statique. La pluie, la nuit, un incident technique, un accident ici ou là… les assaisonnements traditionnellement utilisés pour maintenir l’attention du spectateur sont depuis longtemps éventés et rares sont les films centrés autour d’une course automobile dont le scénario obéisse à une véritable construction. « Michel Vaillant » était une catastrophe sans nom (la kolossale finesse de l’intrigue était à trouver dans une substitution de pilote permise par l’anonymat garanti par le casque et la combinaison…) ; quelques décennies plus tôt, « Grand Prix », avec Montand et Françoise Hardy, pédalait dans une choucroute triste ; quant à « Driven » de Stallone, même les plus fervents des stalloniens l’ont depuis longtemps oublié. Seul se détache de cette filmorosité le « Rush » de Ron Howard, qui traitait avant tout d’une rivalité entre deux personnalités opposées, James Hunt (incarné par Chris Hemsworth) et Nikki Lauda (Daniel Brühl). Et, aujourd’hui, ce « Le Mans 66 » (qui confirme, après, entre autres, « Copland », « Night and Day » et « Logan », l’intelligente polyvalence du réalisateur James Mangold).

L’originalité du scénario consiste ici à décaler les éléments traditionnels – à faire de la course automobile, non pas l’enjeu de l’histoire, mais son support (tout comme la boxe n’est que le support, pour ne pas dire le prétexte, de l’histoire dans les « Rocky »). Ou plus exactement le support de deux histoires qui sont toutes deux celle d’une reconquête.
​Tout commence par la mise à la retraite forcée d’un champion automobile interprété par Matt Damon. Inégalable, inégalé, mais ses ennuis cardiaques sont tels que son cœur est voué à lâcher d’un instant à l’autre s’il appuie un peu trop vite sur un accélérateur. Bien sûr, il peut « rester dans la course », mais à condition d’exercer des fonctions d’organisateur, de ne pas quitter le stand de ravitaillement. Et pourtant, tout en ne décollant pas de ce stand, il va d’une certaine manière continuer à vivre sa vie de pilote. Par procuration. En mettant à sa place son vieux copain (interprété par Christian Bale), aussi doué que lui, voire plus, mais condamné jusque-là, du fait de son caractère de cochon, à ne jamais être engagé dans une écurie. Sauf erreur, il n’y avait pas encore de communication radio entre le pilote et les responsables techniques dans les années soixante, mais qu’importe ? Il existe ici entre les deux hommes un véritable lien télépathique, qui, à certains moments, fait de « Le Mans 66 » presque un film fantastique à la James Cameron, Bale, si maverick soit-il, devenant comme l’avatar de Damon.

​L’autre histoire est celle de la lutte entre Ford et Ferrari annoncée dans le titre original. Il ne s’agit pas, pour chacune de ces deux marques, de gagner la course pour gagner la course, mais d’affermir son image, ou, si l’on veut, de remporter la seule victoire qui compte – la victoire sur soi-même. Si l’on prend comme critère le nombre de véhicules produits chaque année, Ferrari n’est qu’un moucheron par rapport à Ford. Mais c’est ce moucheron qui suscite l’admiration et le respect du grand public, parce qu’il est présent (et victorieux) dans les compétitions internationales. Si Henry Ford II veut acquérir pour sa firme la même reconnaissance et, accessoirement, redresser la courbe des ventes, en baisse depuis quelque temps, il doit amener tout son personnel à concevoir, fabriquer, créer de toutes pièces un modèle de Formule 1 qui impose le respect. Victoire sur soi-même, avons-nous dit ? Oui, parce que, comme l’a écrit un jour Victor Hugo, les guerres entre deux camps se doublent le plus souvent de guerres civiles à l’intérieur de chaque camp. Le pilote interprété par Christian Bale est sans nul doute le meilleur, mais chez Ford, certains cadres estiment que son look de beatnik va à l’encontre de l’image prestigieuse qu’on aspire à donner à la maison. Et les intrigues de palais sont finalement plus dangereuses que les chicanes des circuits.

​« Le Mans 66 » dure deux heures et demie. Il faudra bien que cette mode oversize cesse un de ces jours – certaines montagnes gagneraient beaucoup à n’être d’emblée que des souris –, mais la complexité du scénario (sans parler du soin apporté à la reconstitution des sixties) justifie ici cette longueur. Il y a même une lacune quelque peu gênante dans l’affaire. Les 24 Heures du Mans se courent à deux. Or c’est tout juste si l’on aperçoit pendant quelques secondes le coéquipier de Bale. Mais sans doute – et la dernière séquence est là pour dissiper certaines de nos illusions – le message le plus important de « Le Mans 66 » est-il que, team spirit ou non, un pilote de course est voué comme Lucky Luke à être à jamais « a poor lonesome cowboy ».

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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REDESSINE-MOI UN ROBOT

Rien n’indique que Claude Lelouch et James Cameron soient intimement liés, mais ils doivent avoir le même conseiller en communication. Il y a quelques mois en effet, le premier « vendait » « Les Plus Belles Années d’une vie », troisième volet d’« Un homme et une femme », en expliquant à qui voulait l’entendre qu’il fallait voir ce film en faisant totalement abstraction du second volet, « Un homme et une femme – Vingt ans déjà », qu’il avait tourné en 1986. Simple erreur de jeunesse, assurait-il… Aujourd’hui, James Cameron ne cesse de marteler qu’il faut voir le nouvel épisode de « Terminator » comme la suite directe des deux premiers et oublier les différents épisodes – avec ou sans Schwarzie – qui ont pu s’intercaler depuis.


Outre que cette MàJ digne de Big Brother ne doit pas trop faire plaisir aux réalisateurs responsables des épisodes en question, ce que Cameron se garde bien de dire, c’est que ce « Terminator : Dark Fate » n’est pas tant la suite que le remake des deux premiers « Terminator ». L’histoire ? On la connaît par cœur : un méchant venu du futur débarque aujourd’hui pour tuer dans l’œuf le Messie qui va dans le futur mener la lutte contre les méchants, mais ce méchant du futur est traqué par un gentil ou une gentille que les gentils du futur ont envoyé(e) pour l’empêcher d’éliminer leur Messie. L’honnêteté oblige à dire qu’il est probablement très difficile d’échapper à ce type de spirale dès lors qu’on prétend construire une intrigue sur un paradoxe temporel, mais le fait est là : tout cela sent d’emblée le réchauffé.
Les assaisonnements proposés pour relever le goût de ce plat très plat ne sont a priori guère convaincants. Le premier, c’est l’amplification. Multiplication des personnages, suivant le principe appliqué avec une assommante régularité dans la série des « X-Men » et dans bien d’autres : on a donc ici plusieurs Terminators, dont un qui, assez gratuitement, périodiquement se dédouble. Multiplication des effets spéciaux, mais on cherchera en vain ici une séquence aussi inventive que celle dans laquelle le linoleum se métamorphosait en Robert Patrick dans « Terminator II » ; on pourra simplement contempler d’un œil morne des carambolages sur des autoroutes dont l’accumulation, même si elle est le fait d’un méchant et même si it’s only a movie, semble traduire un souverain mépris de la vie humaine de la part des scénaristes.


Enfin, parce qu’il faut bien céder, n’est-ce pas ? aux impératifs de l’actualité et de la mode, une variation vertigineuse sur le personnage du Messie. Si la question de savoir si James Bond peut être noir ou/et de sexe féminin reste toujours en suspens, nous savons avec ce nouveau « Terminator » que, si John Connor n’a pas pu mener sa tâche jusqu’au bout, il y aura une Daniela Ramos, autrement dit une femme, et qui plus est hispanique – on parle de plus en plus espagnol dans les blockbusters américains, dans le dernier « Rambo » par exemple – pour poursuivre sa mission et sauver de l’extinction nos chers descendants.


Mais le film est en fait plus subtil qu’il n’en a l’air et il confirme que Cameron – qui ne l’a pas mis en scène, mais qui a coécrit le scénario – est un vieux fourbe, ou, plus simplement, un « auteur ». La véritable nouveauté intervient paradoxalement quand (ré)apparaît le personnage de Schwarzenegger : on aurait pu imaginer que les mêmes magiciens qui ont travaillé sur « Gemini Man » ou sur le nouveau Scorsese offriraient à Schwarzie une cure de jouvence lui permettant de conserver l’allure qu’il avait dans les deux premiers « Terminator ». Le Terminator de Schwarzie a ici les cheveux blancs et les rides de Schwarzie lui-même ; autrement dit, tout robot qu’il est, il a vieilli exactement de la même manière que Sarah Connor (saluons au passage le courage de Linda Hamilton, qui affiche ici, délibérément, un look beaucoup moins sexy que sexa). Justifié par des dialogues un peu pesants, ce vieillissement a déjà suscité quelques ricanants commentaires. Il n’en constitue pas moins le cœur du message du film, Message humaniste.


Cameron nous dit en effet, à travers le personnage de Schwarzenegger et à travers un autre, parfaitement symétrique, que nous avons tort de prêter attention à tous les oiseaux de malheur qui nous font redouter, dans un avenir proche, sinon immédiat, un monde dans lequel l’humanité sera totalement soumise aux machines. Car, si les machines prennent le pouvoir – ce qui, au demeurant, n’est pas à exclure –, elles ne pourront le faire qu’en s’humanisant. Et, comme dirait le poète latin Horace s’il était encore parmi nous, les hommes vaincus auront conquis leurs farouches vainqueurs.
Nous croyons apercevoir au fond de la salle des moues dubitatives. Revoyez donc « Titanic ». Revoyez son ouverture, autrement dit la reconstitution scientifique du naufrage sur l’écran d’un ordinateur, revoyez surtout la manière dont cette reconstitution est écartée d’un revers de main par l’héroïne qui, elle, va nous raconter la véritable histoire, celle des passagers. Bien évidemment, assez ironiquement, les deux heures trente qui suivent sont remplies d’effets spéciaux, bien plus élaborés que ceux de la reconstitution initialement proposée. Mais ce principe de réécriture, de remake toujours recommencé (on pourrait aussi gloser ici sur le sens même du mot Avatar), qui n’est au fond que celui de l’histoire de l’humanité, fait de Cameron un fils spirituel et sisyphéen de Beckett : « Try again. Fail better. »

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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