PAS SAGE ET SOUTERRAIN

Par FAL :

On ne peut qu’être d’accord avec Christophe Lemaire lorsqu’il déclare dans sa note sur « Rambo V » que l’acte III du film n’est autre qu’un épisode de « Tom & Jerry », mais il convient de prendre en compte ce qui ressort de certains commentaires que cette note a suscités et de s’interroger sur les raisons pour lesquelles ce dessin animé « live » n’est pas vraiment drôle. Inutile de traiter Stallone de demeuré – nous savons bien que cette accusation est ridicule. Dénoncer alors l’ineptie de la mise en scène ? Peut-être… Mais est-ce si simple ? N’y a-t-il pas volonté délibérée de frustrer le spectateur ? Car, oui, toutes les exécutions des méchants sont montées si « cut » que, la plupart du temps, nous ne voyons pas bien – d’autant plus que tout se passe dans l’obscurité – comment fonctionnent les pièges tendus par Rambo. C’est cela qui serait drôle, ou sadique, comme on voudra – mais, en l’occurrence, c’est la même chose –, or c’est cela dont on nous prive. Nous est offert le résultat. Ce qui devrait suffire à nous remplir d’aise, mais est, au fond, le signe d’une impuissance : cette rapidité « d’exécution » est celle qu’on peut trouver uniquement dans un rêve. Dans la réalité, ce serait une tout autre affaire.

​Car il faut aussi dire un mot du second acte de « Rambo V », qui, lui, n’est assurément pas drôle du tout. Rambo déboule dans le bordel mexicain où sa nièce adoptive est retenue prisonnière, expédie ad patres la totalité des tenanciers et des clients (ce qui devrait réjouir le mouvement #MeToo), mais, lorsqu’il dit aux filles qu’elles sont libres et qu’elles peuvent s’enfuir, aucune d’elles ne le fait. Parce qu’elles savent qu’il n’a pas éliminé tous les méchants et que ceux qui restent ne manqueront pas de les tuer si elles cherchent à s’échapper. Ou, pire encore, parce que, comme le montre si bien La Fontaine dans sa fable « Le Loup et le Chien », l’esclave qui a été longtemps enchaîné reste esclave dans son esprit même quand on le débarrasse de ses chaînes.

​Un brin d’histoire ici s’impose. Le sous-titre de « Rambo V », « Last Blood », fait directement écho au titre original du premier « Rambo », qui n’était pas « Rambo », mais « First Blood », et « First Blood » s’inspirait d’un roman homonyme de l’écrivain canadien David Morrell. Au départ, « First Blood » était une nouvelle de quelques pages, composée par Morrell alors qu’il suivait des cours de composition littéraire dans une université américaine. Lorsqu’il la soumet à son writing instructor, celui-ci lui dit qu’il retrouve dans son histoire le ton d’un roman publié en mai 1939 par le Britannique Geoffrey Household, « Rogue Male ». En 1939, ou plutôt, qu’on en juge, dès 1939. Le héros de « Rogue Male » est un Anglais qui décide de venger la mort de la femme qu’il aimait (une espionne anglaise exécutée par les nazis) en allant abattre Hitler – celui-ci n’est jamais désigné nommément, mais aucun doute n’est permis – dans l’un de ses repaires. Il est capturé par les nazis au moment précis où il s’apprête à appuyer sur la détente, puis torturé et emprisonné. Par miracle, il parvient à s’évader et à rentrer en Angleterre, mais les nazis ne le lâchent pas pour autant. Il creuse alors une véritable tanière – inspiration plus que probable des galeries souterraines de l’acte III de « Rambo V » – où il se dissimule, et, quand le nazi qui le poursuit tue le chat qui était son seul compagnon et jette dans sa tanière le cadavre de l’animal pour lui montrer ce qui l’attend, il extrait les boyaux du corps du félin pour fabriquer une espèce d’arbalète grâce à laquelle il abat son adversaire. Ce roman a donné lieu à deux films, « Man Hunt » (« Chasse à l’homme ») de Fritz Lang, en 1941, et, en 1976, « Rogue Male », un téléfilm de Clive Donner, avec Peter O’Toole. Le Blu-ray anglais de ce téléfilm (il n’existe pas d’édition française) inclut une brochure dans laquelle David Morrell raconte en détail comment la lecture de ce livre de Household l’avait incité à développer sa nouvelle pour en faire un roman.
Seulement, répétons-le, le livre de Household a été publié dès 1939, mais nous savons bien que la « victoire » de son héros n’a en aucune manière empêché la Seconde Guerre mondiale. Parce qu’on n’en a jamais fini avec le mal et qu’il est comme une hydre dont les têtes repoussent l’une après l’autre. (On a à juste titre taxé « Rambo V » de racisme, puisque tous les méchants sont mexicains, et le fait que Rambo soit censé parler couramment espagnol ne suffit pas à le dédouaner, mais peut-être fallait-il introduire dans cette histoire la présence d’une frontière, précisément pour montrer que le mal se joue des frontières…)

​Voilà pourquoi il n’est pas interdit de voir dans la démesure grotesque de l’acte III de « Rambo V » un baroud d’honneur désespéré. Ou, redisons-le, un aveu d’impuissance. « Last Blood », oui, « last » parce qu’on voit mal comment Stallone – et c’est bien ce pour quoi il enrage – pourrait à son âge, même si ses adieux ont souvent été des adieux à la Jacques Brel, toujours recommencés donc, ajouter un sixième volet aux aventures de son héros.
​Mais James Bond will return.

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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SPOILER SYSTEM

Par FAL :

Je vais faire ici ce que je ne fais pratiquement jamais. Je vais parler à la première personne. Parce que le sujet me touche – et, soyons franc, m’exaspère – personnellement. Et ce sujet, c’est le SPOILER.

​Je ne peux qu’approuver l’équipe de Starfix quand elle fait précéder certains de mes textes de la mention « Attention Spoiler », puisque la meilleure défense, c’est l’attaque : si elle n’affiche pas cette « mise en garde », il y aura toujours un lecteur pour le faire en postant un commentaire cinq minutes après que mon texte aura été mis en ligne.

​Il n’en reste pas moins qu’on est là tout de go en pleine absurdie, puisque le fait de faire précéder un article de cette mention « Attention Spoiler » est déjà un spoiler en soi. Chaque lecteur a le droit de penser ce qu’il veut de ma prose, mais je préférerais que chacun la découvre « en toute innocence », sans cette appréhension, sans cette crispation que déclenche cet « Attention Spoiler » qui sonne comme « Attention Danger ».

​J’ai envie d’évoquer ici deux ou trois souvenirs très récents. J’ai lu il y a une quinzaine de jours « Maigret et la jeune morte ». Je puis vous assurer que je pourrais vous révéler le dénouement de ce « Maigret » sans que cela ait la moindre importance – il m’a d’ailleurs fallu me gratter la tête pendant dix minutes pour me souvenir de l’identité de l’assassin, que j’avais oubliée. L’intérêt du roman n’est pas là. Tout le monde, Simenon le premier, se fiche un peu de la conclusion de l’enquête dans un « Maigret ». L’essentiel est dans la manière dont Maigret mène son enquête, dont il découvre et nous fait découvrir certains lieux, certains milieux, certaines âmes.
​Y a-t-il aujourd’hui un seul lecteur qui achète « Le Meurtre de Roger Ackroyd » en ignorant que, dans ce roman d’Agatha Christie paru il y a maintenant près d’un siècle, l’assassin n’est autre que le narrateur lui-même ? Le plaisir de la lecture vient désormais précisément du fait qu’on sait déjà et qu’on peut vérifier si tout colle dans cette construction, puisqu’on sait déjà.

​Lorsque j’ai vu, il y a quelques semaines, le film de Nicolas Boukhrief « Trois jours et une vie », j’avais lu préalablement le roman de Pierre Lemaitre dont il s’inspire, mais aussi plusieurs versions du scénario. Eh bien, je ne suis pas loin de penser que j’ai trouvé plus d’intérêt et de plaisir à voir le film qu’un spectateur lambda qui débarquait, parce que je voyais chaque image comme la cristallisation miraculeuse de ce qui n’était jusque-là qu’une intrigue. Et comme, en l’occurrence, la cristallisation, autrement dit la mise en scène était parfaite, je suis allé voir le film une seconde fois.

​Il est temps, je crois, de laisser ici la parole à Robert Altman, l’homme de « M*A*S*H » et de « Short Cuts », qui me semble avoir réglé définitivement la question :
« Rien ne m’agace plus que ces gens qui vous répondent : “ Je l’ai déjà vu ” quand vous proposez d’aller voir un film. Si vous avez vu un film une fois et s’il présente quelque intérêt, vous ne l’avez pas vraiment vu. Parce que, si versé que vous soyez dans l’art et la technique du cinéma, la première fois que vous voyez un film, vous le voyez comme vous lisez un roman policier. Vous jouez au jeu des devinettes. “ Ah ! elle va le quitter. Tiens, elle ne le quitte pas… Ce doit être une lesbienne. Finalement, non. ” Vous passez toute la durée du film à corriger vos hypothèses. La deuxième fois, vous êtes prévenu ; vous ne tombez plus dans les pièges de l’intrigue ; vous pouvez regarder les coins du tableau, ses nuances – les choses qui, pour moi, font vraiment un film. Une telle attitude n’existe pas pour la musique ou pour la peinture. Les airs dont on se souvient sont des airs qu’on a entendus plus d’une fois. On voit et on revoit un tableau. Un échange s’établit entre le tableau et celui qui le regarde. Évidemment, on ne peut exiger du cochon de payant qu’il voie un film deux fois, mais s’il ne le fait pas, il manque quelque chose. »

Reste à savoir pourquoi et comment s’est installée cette phobie du spoiler chez le cochon de payant. Car il y a un demi-siècle, le mot même de « spoiler » n’existait pas, ni en français, ni en anglais. Bien sûr, on racontait l’histoire de cette ouvreuse qui, fâchée de n’avoir pas reçu de pourboire, glissait au spectateur qu’elle venait de placer : « C’est le juge qui a tué », mais ce n’était rien de plus qu’une histoire drôle. D’ailleurs, tous les cinémas étaient « permanents », et l’on ne comptait pas les spectateurs qui entraient au milieu du film pour « rembobiner » à la séance suivante. Personne ne se demandait si Robin allait ou non régler son compte au shérif de Nottingham et épouser Marianne à la fin ou si Emma Bovary allait ou non se suicider. La vérité était ailleurs…

Ce qui a changé la donne, c’est la prolifération d’informations en tout genre, en particulier avec l’arrivée d’Internet, qui fait qu’on peut désormais voir des séquences entières d’un film à l’avance. Auparavant, le spectateur n’avait que des affiches et que des photos à se mettre sous la dent/l’œil (v. le vol d’une de ces photos sur la devanture d’un cinéma dans une séquence des « 400 Coups »). Autrement dit, tant qu’il n’avait pas vu le film, il pouvait rêver. C’est sans doute cette part de rêve que revendiquent aujourd’hui les spoilerophobes. C’est vrai, il n’y a plus ces magnifiques affiches pleines de couleur et d’action qui pouvaient vous faire croire jusqu’à la dernière minute que le film que vous alliez voir était le plus grand film de tous les temps, même quand il s’agissait en définitive du pire navet de la série Z.
Mais l’on mélange ici deux choses : la communication et la critique. Car la critique, en tout cas celle qu’on m’a apprise à l’école et que j’entends pratiquer, n’est pas communication, mais conversation, ou, pour reprendre le mot d’Altman, « échange ». Si vous attendez du critique qu’il vous dise simplement si un film est bon ou mauvais, contentez-vous de consulter le tableau de cotation de « Première » ou de tout autre magazine de cinéma. C’est votre droit le plus strict, mais cette mentalité est un peu celle de l’élève qui, lorsque le prof de philo lui rend sa dissert’, ne s’intéresse qu’à la note. Si le prof a correctement fait son travail, c’est d’abord l’appréciation qu’il a mise sur la copie qui devrait focaliser l’attention.

Bien évidemment, le rôle d’un critique n’est pas de raconter un livre ou un film. Sa mission première est d’offrir au lecteur un éclairage différent sur quelque chose que celui-ci connaît déjà plus ou moins, d’attirer son attention sur un détail qui risquerait de lui échapper mais qui a son importance – en un mot, de lui faire gagner du temps. J’ai vu des films qui m’ont semblé parfaitement idiots au moment où je les ai vus, mais qui, à la réflexion, se sont révélés beaucoup plus riches que je ne le pensais. Par exemple, tout bien considéré, le salaud de l’histoire n’était pas aussi salaud qu’on aurait pu le croire… Mon devoir, me semble-t-il, est d’avertir le lecteur qu’il serait peut-être bon de ne pas partir du principe que le film qu’il va voir sera simplement pour lui un film de distraction. N’est-ce pas, d’ailleurs, chers amis, ce principe qui faisait la force de « Starfix » – et qui avait précédemment fait celle des « Cahiers » ? Chabrol, Rohmer & Co. ont montré, ou plus exactement révélé au public que les films d’Hitchcock n’étaient pas uniquement des divertissements, mais les œuvres d’un « auteur » appelé Hitchcock. « Starfix » s’appliquait à montrer que James Cameron réalisait autre chose que des séries B de science-fiction.
Seulement, pour montrer, pour démontrer cela, pour entamer cette discussion avec le lecteur, il convient, par la force des choses, de « révéler » certains éléments de l’œuvre dont on parle. Peut-on décemment évoquer le héros de « Joker » sans signaler qu’il trucide un certain nombre de gens ? Va-ton se contenter de dire qu’il a un gros chagrin ? L’important n’est pas ce qu’il fait, mais l’émotion, positive ou négative, que ce qu’il fait peut susciter chez un spectateur.

Je lis en ce moment un livre qui s’efforce de prouver, de la première à la dernière page, que Victor Hugo, qui est probablement l’écrivain que je préfère, n’était qu’un gros nul, qu’un faiseur, qu’un marchand de poudre de perlin-pinpin, qu’un imposteur qui s’attirait la sympathie du peuple en lui jetant constamment en pâture de dangereuses illusions. Évidemment, toutes ces accusations sont étayées par des références constantes à l’œuvre de Hugo… mais ce sont précisément ces références qui me confortent dans mon idée que Hugo est le meilleur. Je ne ferai donc pas de l’ouvrage en question mon livre de chevet, mais, d’une certaine manière, je suis reconnaissant à son auteur, puisque, loin de m’imposer ses idées sur Hugo, il m’aura permis de clarifier et de confirmer les miennes.

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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LA VÉRITÉ 66 LE MANS

Par FAL

Tout spectateur français doté d’un peu de mémoire, voyant sur une affiche le titre « Le Mans 66 », est enclin à penser qu’il s’agit là d’un remake du « Le Mans » tout court sorti en 1971, avec Steve McQueen dans le rôle principal et, accessoirement, François Fillon parmi les figurants. Mais « Le Mans 66 » a pour titre original « Ford v. Ferrari » et ne contient guère plus qu’un clin d’œil à McQueen (son nom est simplement mentionné au détour d’une réplique). Et si les 24 Heures du Mans jouent bien un rôle capital dans l’histoire, elles n’entrent en scène que dans le dernier chapitre.

Entre nous soit dit, il est heureux que ce « Le Mans 66 » ne soit pas un remake du film de Steve McQueen. Le comédien avait une telle passion pour les voitures qu’on a pu voir, il y a cinq ans, un long documentaire (présenté à Cannes) intitulé « Steve McQueen : The Man & Le Mans », mais il n’en reste pas moins que « Le Mans » fut l’un des plus gros échecs de sa carrière – c’est même, à vrai dire, le sujet central du documentaire en question… En fait, si la poursuite automobile s’est très vite imposée comme l’une des figures essentielles du cinéma d’action (v. par exemple « French Connection » ou, pour les fans de McQueen, « Bullitt », et ne parlons pas de « Mad Max »), il en va tout autrement de la course automobile. Voir deux heures durant sur un écran les mêmes véhicules tourner sur un circuit, cela devient très vite, nonobstant la vitesse à laquelle ils tournent, étrangement statique. La pluie, la nuit, un incident technique, un accident ici ou là… les assaisonnements traditionnellement utilisés pour maintenir l’attention du spectateur sont depuis longtemps éventés et rares sont les films centrés autour d’une course automobile dont le scénario obéisse à une véritable construction. « Michel Vaillant » était une catastrophe sans nom (la kolossale finesse de l’intrigue était à trouver dans une substitution de pilote permise par l’anonymat garanti par le casque et la combinaison…) ; quelques décennies plus tôt, « Grand Prix », avec Montand et Françoise Hardy, pédalait dans une choucroute triste ; quant à « Driven » de Stallone, même les plus fervents des stalloniens l’ont depuis longtemps oublié. Seul se détache de cette filmorosité le « Rush » de Ron Howard, qui traitait avant tout d’une rivalité entre deux personnalités opposées, James Hunt (incarné par Chris Hemsworth) et Nikki Lauda (Daniel Brühl). Et, aujourd’hui, ce « Le Mans 66 » (qui confirme, après, entre autres, « Copland », « Night and Day » et « Logan », l’intelligente polyvalence du réalisateur James Mangold).

L’originalité du scénario consiste ici à décaler les éléments traditionnels – à faire de la course automobile, non pas l’enjeu de l’histoire, mais son support (tout comme la boxe n’est que le support, pour ne pas dire le prétexte, de l’histoire dans les « Rocky »). Ou plus exactement le support de deux histoires qui sont toutes deux celle d’une reconquête.
​Tout commence par la mise à la retraite forcée d’un champion automobile interprété par Matt Damon. Inégalable, inégalé, mais ses ennuis cardiaques sont tels que son cœur est voué à lâcher d’un instant à l’autre s’il appuie un peu trop vite sur un accélérateur. Bien sûr, il peut « rester dans la course », mais à condition d’exercer des fonctions d’organisateur, de ne pas quitter le stand de ravitaillement. Et pourtant, tout en ne décollant pas de ce stand, il va d’une certaine manière continuer à vivre sa vie de pilote. Par procuration. En mettant à sa place son vieux copain (interprété par Christian Bale), aussi doué que lui, voire plus, mais condamné jusque-là, du fait de son caractère de cochon, à ne jamais être engagé dans une écurie. Sauf erreur, il n’y avait pas encore de communication radio entre le pilote et les responsables techniques dans les années soixante, mais qu’importe ? Il existe ici entre les deux hommes un véritable lien télépathique, qui, à certains moments, fait de « Le Mans 66 » presque un film fantastique à la James Cameron, Bale, si maverick soit-il, devenant comme l’avatar de Damon.

​L’autre histoire est celle de la lutte entre Ford et Ferrari annoncée dans le titre original. Il ne s’agit pas, pour chacune de ces deux marques, de gagner la course pour gagner la course, mais d’affermir son image, ou, si l’on veut, de remporter la seule victoire qui compte – la victoire sur soi-même. Si l’on prend comme critère le nombre de véhicules produits chaque année, Ferrari n’est qu’un moucheron par rapport à Ford. Mais c’est ce moucheron qui suscite l’admiration et le respect du grand public, parce qu’il est présent (et victorieux) dans les compétitions internationales. Si Henry Ford II veut acquérir pour sa firme la même reconnaissance et, accessoirement, redresser la courbe des ventes, en baisse depuis quelque temps, il doit amener tout son personnel à concevoir, fabriquer, créer de toutes pièces un modèle de Formule 1 qui impose le respect. Victoire sur soi-même, avons-nous dit ? Oui, parce que, comme l’a écrit un jour Victor Hugo, les guerres entre deux camps se doublent le plus souvent de guerres civiles à l’intérieur de chaque camp. Le pilote interprété par Christian Bale est sans nul doute le meilleur, mais chez Ford, certains cadres estiment que son look de beatnik va à l’encontre de l’image prestigieuse qu’on aspire à donner à la maison. Et les intrigues de palais sont finalement plus dangereuses que les chicanes des circuits.

​« Le Mans 66 » dure deux heures et demie. Il faudra bien que cette mode oversize cesse un de ces jours – certaines montagnes gagneraient beaucoup à n’être d’emblée que des souris –, mais la complexité du scénario (sans parler du soin apporté à la reconstitution des sixties) justifie ici cette longueur. Il y a même une lacune quelque peu gênante dans l’affaire. Les 24 Heures du Mans se courent à deux. Or c’est tout juste si l’on aperçoit pendant quelques secondes le coéquipier de Bale. Mais sans doute – et la dernière séquence est là pour dissiper certaines de nos illusions – le message le plus important de « Le Mans 66 » est-il que, team spirit ou non, un pilote de course est voué comme Lucky Luke à être à jamais « a poor lonesome cowboy ».

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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REDESSINE-MOI UN ROBOT

Rien n’indique que Claude Lelouch et James Cameron soient intimement liés, mais ils doivent avoir le même conseiller en communication. Il y a quelques mois en effet, le premier « vendait » « Les Plus Belles Années d’une vie », troisième volet d’« Un homme et une femme », en expliquant à qui voulait l’entendre qu’il fallait voir ce film en faisant totalement abstraction du second volet, « Un homme et une femme – Vingt ans déjà », qu’il avait tourné en 1986. Simple erreur de jeunesse, assurait-il… Aujourd’hui, James Cameron ne cesse de marteler qu’il faut voir le nouvel épisode de « Terminator » comme la suite directe des deux premiers et oublier les différents épisodes – avec ou sans Schwarzie – qui ont pu s’intercaler depuis.


Outre que cette MàJ digne de Big Brother ne doit pas trop faire plaisir aux réalisateurs responsables des épisodes en question, ce que Cameron se garde bien de dire, c’est que ce « Terminator : Dark Fate » n’est pas tant la suite que le remake des deux premiers « Terminator ». L’histoire ? On la connaît par cœur : un méchant venu du futur débarque aujourd’hui pour tuer dans l’œuf le Messie qui va dans le futur mener la lutte contre les méchants, mais ce méchant du futur est traqué par un gentil ou une gentille que les gentils du futur ont envoyé(e) pour l’empêcher d’éliminer leur Messie. L’honnêteté oblige à dire qu’il est probablement très difficile d’échapper à ce type de spirale dès lors qu’on prétend construire une intrigue sur un paradoxe temporel, mais le fait est là : tout cela sent d’emblée le réchauffé.
Les assaisonnements proposés pour relever le goût de ce plat très plat ne sont a priori guère convaincants. Le premier, c’est l’amplification. Multiplication des personnages, suivant le principe appliqué avec une assommante régularité dans la série des « X-Men » et dans bien d’autres : on a donc ici plusieurs Terminators, dont un qui, assez gratuitement, périodiquement se dédouble. Multiplication des effets spéciaux, mais on cherchera en vain ici une séquence aussi inventive que celle dans laquelle le linoleum se métamorphosait en Robert Patrick dans « Terminator II » ; on pourra simplement contempler d’un œil morne des carambolages sur des autoroutes dont l’accumulation, même si elle est le fait d’un méchant et même si it’s only a movie, semble traduire un souverain mépris de la vie humaine de la part des scénaristes.


Enfin, parce qu’il faut bien céder, n’est-ce pas ? aux impératifs de l’actualité et de la mode, une variation vertigineuse sur le personnage du Messie. Si la question de savoir si James Bond peut être noir ou/et de sexe féminin reste toujours en suspens, nous savons avec ce nouveau « Terminator » que, si John Connor n’a pas pu mener sa tâche jusqu’au bout, il y aura une Daniela Ramos, autrement dit une femme, et qui plus est hispanique – on parle de plus en plus espagnol dans les blockbusters américains, dans le dernier « Rambo » par exemple – pour poursuivre sa mission et sauver de l’extinction nos chers descendants.


Mais le film est en fait plus subtil qu’il n’en a l’air et il confirme que Cameron – qui ne l’a pas mis en scène, mais qui a coécrit le scénario – est un vieux fourbe, ou, plus simplement, un « auteur ». La véritable nouveauté intervient paradoxalement quand (ré)apparaît le personnage de Schwarzenegger : on aurait pu imaginer que les mêmes magiciens qui ont travaillé sur « Gemini Man » ou sur le nouveau Scorsese offriraient à Schwarzie une cure de jouvence lui permettant de conserver l’allure qu’il avait dans les deux premiers « Terminator ». Le Terminator de Schwarzie a ici les cheveux blancs et les rides de Schwarzie lui-même ; autrement dit, tout robot qu’il est, il a vieilli exactement de la même manière que Sarah Connor (saluons au passage le courage de Linda Hamilton, qui affiche ici, délibérément, un look beaucoup moins sexy que sexa). Justifié par des dialogues un peu pesants, ce vieillissement a déjà suscité quelques ricanants commentaires. Il n’en constitue pas moins le cœur du message du film, Message humaniste.


Cameron nous dit en effet, à travers le personnage de Schwarzenegger et à travers un autre, parfaitement symétrique, que nous avons tort de prêter attention à tous les oiseaux de malheur qui nous font redouter, dans un avenir proche, sinon immédiat, un monde dans lequel l’humanité sera totalement soumise aux machines. Car, si les machines prennent le pouvoir – ce qui, au demeurant, n’est pas à exclure –, elles ne pourront le faire qu’en s’humanisant. Et, comme dirait le poète latin Horace s’il était encore parmi nous, les hommes vaincus auront conquis leurs farouches vainqueurs.
Nous croyons apercevoir au fond de la salle des moues dubitatives. Revoyez donc « Titanic ». Revoyez son ouverture, autrement dit la reconstitution scientifique du naufrage sur l’écran d’un ordinateur, revoyez surtout la manière dont cette reconstitution est écartée d’un revers de main par l’héroïne qui, elle, va nous raconter la véritable histoire, celle des passagers. Bien évidemment, assez ironiquement, les deux heures trente qui suivent sont remplies d’effets spéciaux, bien plus élaborés que ceux de la reconstitution initialement proposée. Mais ce principe de réécriture, de remake toujours recommencé (on pourrait aussi gloser ici sur le sens même du mot Avatar), qui n’est au fond que celui de l’histoire de l’humanité, fait de Cameron un fils spirituel et sisyphéen de Beckett : « Try again. Fail better. »

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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