Le Dernier empereur : retour d’un chef-d’œuvre en coffret collector

Par Claude Monnier : Metropolitan frappe un grand coup avec cette édition du Dernier empereur : restauration 4K immaculée, à la colorimétrie non modifiée, format scope enfin respecté (fini la copie au format raboté voulue autrefois par Storaro pour le marché vidéo), making of inédit du tournage, plus un livret extrêmement complet du starfixien Nicolas Rioult…

Revoir Le Dernier empereur dans ces conditions, c’est opérer instantanément un voyage dans le temps : nous nous retrouvons tout à coup à la fin de l’année 1987, au moment où le film fait l’événement, multipliant les unes de magazine, obtenant au total plus de quatre millions d’entrées sur notre territoire. Cette fin 1987 n’est d’ailleurs pas avare en grands films « d’époque », à l’imagerie somptueuse : Les Incorruptibles et Le Sicilien, sortis quelques semaines avant, illuminent encore nos rétines… Une sorte de « connexion italienne » (ou semi-italienne), due au hasard du calendrier, entre De Palma, Cimino et le duo Bertolucci-Storaro, avec pour points communs un héritage des beaux-arts qui semble couler naturellement dans leurs veines, une fluidité envoûtante de la caméra, une influence directe de la grâce viscontienne.

Parmi ces trois sommets de cinéma (au moins formellement pour Le Sicilien), le cas du Dernier empereur reste tout de même à part. Nous parlions il y a quelques mois de la période 1975-1982 comme de la plus belle période du cinéma américain, avec son cortège impressionnant d’anti-héros au sein d’une mise en scène grandiose. Il est évident que, même s’il n’est pas américain, Le Dernier empereur est un des… derniers « descendants » de cette période bénie, elle-même héritière du séminal Lawrence d’Arabie. A ce titre, Puyi est aussi impénétrable et froid que le colonel Lawrence (la présence de Peter O’Toole, hautain, taciturne, est évidemment un troublant clin d’œil, comme si Lawrence en personne scrutait son « double »). Pire que Lawrence toutefois : Puyi a beau traverser une bonne partie du « Novecento » au sommet de son Etat, il n’accomplit rien. Par la force des choses, il fait même du surplace, allant de prison en prison, au départ prison dorée (le fameux palais impérial de Pekin), au final prison réelle (le camp de rééducation sous Mao). Puyi est impénétrable mais tout laisse à penser qu’il est creux, victime de lavages de cerveaux successifs : celui des eunuques impériaux, celui des Japonais, puis celui des communistes. Puyi est bien « le conformiste » ultime. Seule la musique tendue et triste de Sakamoto nous indique ce qui arrive au reste de son âme, symbolisée ici par un petit criquet dans une boîte.

Bernado Bertolucci sur le tournage

On pourrait penser que ce film pose au chef-d’œuvre, comme Le Conformiste d’ailleurs, mais c’est justement cela, l’essence des deux films : la prétention, l’apparat ; celui du fascisme mussolinien dans l’un, celui de l’impérialisme ancestral dans l’autre. En contemplant Le Dernier empereur, on ne peut bien sûr que s’extasier : « Oh, ces belles couleurs rouges ! ces beaux jaunes ! ces beaux costumes ! ces beaux décors dorés ! Oh, ces beaux figurants bien disciplinés ! » Mais évidemment, ce beau étouffe Puyi, il l’endort et l’emprisonne encore plus. Ce beau a toute la méticulosité maniaque d’une maison de poupée. Ces couleurs chaudes sont d’un froid glacial. Ces mouvements de figurants sont stériles (pensons au cercle absurde des eunuques qui suivent Puyi et son petit frère dans la cour). C’est pourquoi le film échappe à l’académisme : il constitue en lui-même un commentaire acerbe sur l’Académie et la Tradition. Comme nous le rappelle Nicolas Rioult, Bertolucci n’était pas un disciple de Pasolini pour rien ! Le « secret » de Bertolucci, c’est qu’il déteste cette fausse grandeur. Remarquez comme le mouvement fluide de sa caméra finit toujours par buter sur des impasses, sur des lignes de fuite entravées. Jusqu’au dernier plan du film, où un travelling suit fluidement des dizaines de touristes avides dans le palais impérial pour s’arrêter sur le trône « prestigieux ». Mouvement trompeur vers le dérisoire. Vers le vide. Métaphore poignante de l’ambition humaine.

Au Dernier empereur, Bertolucci aurait pu donner sans problème le titre de son film précédent : la tragédie d’un homme ridicule.

Claude Monnier

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