Cléopâtre : The (un)making of

Par FAL : Furieuse de voir le Cléopâtre de Mankiewicz réduit à quelques formules passe-partout par nombre de journalistes – « L’un des films les plus chers de l’histoire du cinéma », « Le film qui faillit entraîner la faillite de la Fox »… – la Starfixienne Hélène Merrick a décidé de calmer son ire en écrivant elle-même un livre sur le sujet. Car si tout ce qu’on a pu dire sur la démesure de Cléopâtre est assez souvent vrai, on a tendance à oublier deux choses essentielles : ce film, à sa sortie en 1963, a drainé un public considérable, même si cela n’a pas suffi à renflouer les caisses de la 20th Century Fox ; et si certains beaux esprits, toujours à la même époque, ont jugé bon de faire les dédaigneux, on s’est peu à peu rendu compte depuis que ce Cléopâtre était probablement l’un des péplums les plus intelligents jamais tournés, en dépit de la folie qui a accompagné sa gestation et sa production. Loin d’esquiver le sujet et d’admirer béatement l’objet, Hélène Merrick a choisi au contraire, après des années de recherches tous azimuts, de nous offrir une espèce de journal de bord, un making of de plus de trois cents pages, relatant donc avec la plus grande précision toutes les différentes phases de l’entreprise, avec ses absurdités et ses incohérences.

Car, même si sa démesure, avec l’inflation galopante des budgets, nous paraît moins démesurée aujourd’hui qu’à l’époque – en dollars corrigés, le budget tournerait en gros aujourd’hui autour de 700 millions de dollars, soit le double de celui d’un F&F ou d’un Mourir peut attendre !, mais pour une durée (au départ) deux fois plus longue –, la succession des grandes et petites catastrophes qui ont frappé d’un bout à l’autre cet epic donne littéralement le tournis. D’ailleurs, disons-le, il est difficile de lire d’une seule traite l’ouvrage d’Hélène Merrick : si le style de celle-ci est aussi enlevé que de coutume, la succession des événements qu’elle narre semble souvent obéir à une logique de film d’horreur : telle décision ayant pour but d’enrayer la folie ne fait souvent qu’entraîner une folie supplémentaire. Cependant, comme face à tout film d’horreur, on ne tarde pas à rouvrir les yeux (les pages) pour voir jusqu’où la folie va aller trop loin.

Cleopatra (Cleopatre) de Joseph L. Mankiewicz – 1960

Il n’est évidemment pas question de tout raconter, ni même de tout résumer ici, mais rappelons simplement le début du tournage. Or donc, tout devrait commencer comme il se doit à Rome, puisque c’est dans cette ville que – César oblige – se déroule une partie de l’action et, surtout, dans cette ville que William Wyler a tourné un an plus tôt Ben-Hur, ce qui, en matière de péplum, n’est pas une si mauvaise référence. Mais Wyler n’avait pas eu à compter avec la chaude ambiance des Jeux Olympiques de 1960. Insonoriser des décors déjà construits ? Cela prendrait beaucoup trop de temps. On décide donc de se rabattre sur Londres, dans les studios de Pinewood. Mais à Londres, rien ne va. La pluie et le brouillard ne permettent pas de disposer du ciel bleu et de la lumière qui devraient normalement accompagner toute cette aventure méditerranéenne. Le réalisateur Rouben Mamoulian claque la porte. Entre en scène Joseph Mankiewicz, qui découvre qu’il n’a pas seulement un film à tourner, mais pratiquement tout un scénario à réécrire, ou même, plus exactement, à écrire ! Miss Taylor-Cléopâtre est alors victime d’une méningite qui lui fait frôler la mort…

Arrêtons là le massacre, mais sachez qu’il continue – on pourrait par exemple évoquer l’incompatibilité d’humeur entre les chevaux et les éléphants –, et jusqu’à la dernière minute. Quand Mankiewicz, qui dispose finalement d’un film de six heures, souhaite qu’il soit exploité en deux époques de trois heures chacune, le nouveau patron de la Fox, Darryl Zanuck, s’empare des bobines et réalise son montage : le film, désormais réduit à quatre heures, sera distribué « en un seul morceau ». Mankiewicz et Miss Taylor furent les premiers à dénigrer le produit fini. La presse emboîta joyeusement le pas. Et Mankiewicz ne se remit jamais totalement de cette longue épreuve. Il ne put tourner l’adaptation du Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell sur laquelle il travaillait avant qu’on ne l’appelle à la rescousse.

Et pourtant, comme nous l’avons dit, le miracle est là. Cléopâtre est l’un des rares péplums qui soient parvenus à concilier scènes spectaculaires, analyse politique et présence de vrais personnages. Peut-être est-ce d’ailleurs cette équation difficile qui fut la cause de ce gigantesque chaos que nous venons à peine d’esquisser. Mais une chose est sûre : la lecture de l’ouvrage d’Hélène Merrick donne envie de voir ou de revoir cette exceptionnelle épopée intimiste de quatre heures et douze minutes.

Frédéric Albert Lévy

Hélène Merrick, Cléopâtre. Écrituriales, 19€. Pour se procurer l’ouvrage, le plus simple est de le commander sur le site : https://www.ecrituriales.com/auteurs-m-z/helene-merrick/ 

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