Ferrari : comme un homme libre ?

Par Claude Monnier : C’est ainsi. Dans la patrie de la cinéphilie, il faut se résoudre à voir le nouveau Michael Mann sur un petit écran. Conditions idéales, vous vous en doutez, pour un tel maître du cinémascope…

Cet enfermement de Mann dans la petite lucarne reflète ironiquement le sujet du film (et de toute son œuvre) : comment l’Homme cherche à s’évader, en vain. En 1957, Enzo Ferrari (Adam Driver) est en effet prisonnier d’un mariage moribond avec une épouse acariâtre et financièrement puissante, Laura (Penélope Cruz), prisonnier de ses créanciers, prisonnier de sa réputation et de la concurrence acharnée des autres écuries. Prisonnier surtout de sa propre dépression, ayant perdu depuis peu son premier enfant. Et sa liaison secrète avec Lina Lardi (Shailene Woodley), lui ayant donné un second fils « illégitime » qu’il doit cacher aux yeux du monde (nous sommes en Italie), renforce sa mauvaise conscience. Pour Ferrari, le seul moment d’évasion est donc la course folle sur la piste, à tombeau ouvert. Mais même dans ce domaine, est-il si libre que cela ? D’une part, il ne peut « s’évader » dans la vitesse que par procuration, via ses jeunes champions, étant lui-même trop âgé ; d’autre part, et c’est tout le dispositif formel du film, une piste de compétition n’est jamais qu’une boucle fermée, même si elle est à l’échelle d’une région entière comme dans la célèbre Mille Miglia, ici superbement reconstituée. Les paysages ont beau être ouverts et splendides, l’évasion y est illusoire et mène parfois plus vite que prévu à la mort (voir l’horrible accident final, proche du film d’horreur, avec ces victimes qui semblent « encastrées » dans le sol, comme dans La Forteresse noire).

Michael Mann pendant le tournage de « Ferrari » à Modène, en Italie.
© (Photo Lorenzo Sisti).

On pourrait y voir bien sûr un trop grand pessimisme de la part du cinéaste (le film s’ouvre et se ferme sur une tombe… toujours la boucle) mais les choses sont plus complexes : derrière leur aspect sombre, tous les films de Mann sont des odes à la liberté, des hommages souvent lyriques à la noblesse de l’individu. Certes, l’individu se sait condamné en ce monde, mais il se bat stoïquement jusqu’au bout. C’est ainsi que Laura refuse d’abdiquer dans son mariage. La confrontation franche avec l’autre est son mode de survie. Et Ferrari, compétiteur né, accepte ce duel de bonne grâce.

Même dans l’âpre adversité, il n’y a pas chez Mann de sentiment d’inutilité ou d’absurdité. Que ce soit chez l’homme ou chez la femme (voir le sublime monologue de Lina devant un miroir), seuls prévalent le stoïcisme et la dignité. 

Claude Monnier

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