« Sur le globe d’argent » : le chef-d’œuvre de Zulawski


Par Claude Monnier : Peu à peu, après des années de purgatoire, les films de Zulawski refont surface dans le monde de l’édition. Et l’on s’aperçoit que, loin d’avoir vieilli comme on pouvait le craindre, ils sont au contraire d’une modernité foudroyante…

Rareté parmi les raretés, « Sur le globe d’argent » est ressorti cette année chez Le Chat qui fume, dans une copie HD à se damner. « Sur le globe d’argent », c’est le projet le plus ambitieux de Zulawski, une fresque de science-fiction entreprise en Pologne au milieu des seventies. L’histoire de cosmonautes (puisqu’on est dans les pays de l’Est) quittant une Terre post-apocalyptique et espérant fonder une nouvelle civilisation sur une planète lointaine et sauvage. Sur place, de génération en génération, ce sera le retour au primitivisme, au fanatisme religieux, au culte du chef, à la guerre… Il est fou de se dire que Zulawski a réalisé ce film au moment où George Lucas réalisait « Star Wars », les deux cinéastes travaillant sans le savoir dans la même direction : le futur à rebours, aux antipodes de « 2001 ». Disons simplement que Zulawski est un Lucas qui serait resté concentré pendant trois heures sur les Jawas et les Hommes des sables ! Et il est tout aussi fou de se dire que Zulawski devançait d’un an ou deux Coppola dans sa folie démiurgique d’« Apocalypse Now ». En effet, ayant eu les grands moyens de la part du gouvernement polonais, Zulawski et son équipe se sont laissés emporter par le sujet, ont pété les plombs (et le budget), se sont isolés pendant des mois au fin fond de l’Europe orientale, et ont créé dans des conditions extrêmes les images les plus folles. Cette démesure et ce délire sont évidemment responsables de la catastrophe qui attendait le film : interruption du tournage et destruction des décors par les autorités communistes, alors que Zulawski avait déjà emmagasiné 80 % du film… Dix ans plus tard, en 1987, un gouvernement polonais plus clément redonna à Zulawski l’occasion de finir son film, qui dormait dans les boîtes. Devant l’impossibilité manifeste de reprendre le tournage (vieillissement ou décès de certains acteurs et techniciens), le cinéaste décida de faire tout de même le montage, commanda une musique (sublime) à son ami Andrzej Korzynski et remplaça les parties non filmées du script par de longs travellings chaotiques sur la Pologne de 1987. Idée judicieuse, en forme de paradoxe temporel, qui semble nous dire que ce futur fou, oppressant, se déroule en même temps que ce présent tout aussi fou et oppressant. Que l’un engendre l’autre, dans une forme une boucle maudite.

D’ailleurs, ce qui impressionne le plus avec ce « Globe d’argent », c’est son aspect atemporel, sa forme non datable : toute la première partie est fondée sur le principe, novateur à l’époque, du found footage. Nous ne voyons que les visions subjectives des cosmonautes, enregistrées depuis leur combinaison spatiale. Par ce principe du found footage affolé, Zulawski nous communique remarquablement le vertige de ces voyageurs sur cette planète inconnue. Des voyageurs perdus qui se regardent… et donc nous regardent. Quant à l’esthétique gris-bleutée et minérale de l’image, elle annonce carrément « Prometheus » avec 35 ans d’avance. Il n’est pas impossible que Scott se soit inspiré de Zulawski, puisque « Sur le globe d’argent », depuis sa réapparition à Cannes en 1988, a beaucoup plu dans certains cercles anglo-saxons. Du reste, les Ingénieurs n’ont-ils pas quelque chose de « polonais » ?

Pour le reste du film, c’est-à-dire l’introduction (où les Terriens découvrent les bandes vidéo de l’équipage, après plusieurs décennies) et la seconde partie (où Marek, un autre cosmonaute débarqué plus tard, se prend pour un Dieu), Zulawski adopte son style habituel : chorégraphies fiévreuses au grand angle, travellings de fou, mouvements de grue impressionnants (dont un par-dessus des pieux de dix mètres plantés sur la plage !). Si vous voulez une petite idée de ce à quoi ressemble « Sur le globe d’argent », imaginez un film de SF dans la veine des Humanoïdes Associés, filmé par le Welles de « La Soif du Mal ». Dans les seventies, personne ne filmait comme Zulawski. Et ce film de 1977, achevé en 1987, a l’air de sortir de 1997. Vertige du spectateur face à ce paradoxe temporel…

« Sur le globe d’argent », qui a connu une longue éclipse, doit reprendre la place qui est la sienne dans l’histoire du cinéma. 

Claude Monnier

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