2024-2025 : bilan et perspectives

Par Claude Monnier : Le domaine de prédilection de Starfix a toujours été le film commercial audacieux. C’est bien le point commun entre Sam Raimi, George Romero, Brian de Palma, Kathryn Bigelow ou Paul Verhoeven. Et c’est bien ce que les starfixiens recherchent encore aujourd’hui. Ce type de cinéma est encore présent, même s’il est plus rare qu’autrefois, à cause de la « dysnéification » et/ou « marvélisation » de l’industrie. Profitant de cette raréfaction, certaines séries télé ont pris le relais du divertissement audacieux. Tant mieux pour elles. Mais ce qui nous intéresse ici, ce ne sont pas The Crown et Breaking Bad, aux réalisateurs interchangeables (citez-nous un nom !), ce sont les cinéastes qui parviennent à mettre la beauté, l’intelligence et l’originalité (autrement dit : l’œuvre d’art) au cœur d’un film-spectacle grand public, d’une durée contrainte de deux ou trois heures.

Dans ce cadre, il ne faut pas être passéiste : l’année 2023 nous a offert d’excellents films, voire de futurs classiques : The Fabelmans, Babylon, Oppenheimer, Le Garçon et le Héron, Killers of the Flower Moon, Napoléon. Tous ces films auraient fait, à bon droit, la couverture de Starfix dans les années quatre-vingt. Et sans préjuger outre mesure, 2024 nous offrira d’autres spectacles audacieux comme Ferrari, Dune 2e partie, Retour à Silent Hill, Furiosa, Juror n°2 ou Mégalopolis.


Toutefois, se fait jour un problème pour le moins préoccupant. Vous aurez sans doute remarqué qu’à part exception (Damien Chazelle), les films que nous attendons impatiemment chaque année sont le fait de cinéastes qui ont entre cinquante et… quatre-vingt-dix ans ! Ceux qui sont allés voir le dernier Miyazaki lors de sa sortie, en novembre dernier, ont probablement été témoins de ce phénomène : une salle comble, fébrile, voulant de toute force être subjuguée par la magie d’un vieux maître. Quitte à être un peu déçu à l’arrivée, la salle ayant éprouvé assez peu d’émotions. C’est qu’en effet un vieux maître ne se rend pas toujours où on l’attend… et ne veut pas toujours nous subjuguer. En l’occurrence, Le Garçon et le Héron, film à l’évidence magistral, se veut délibérément silencieux, triste et cérébral, rejetant ostensiblement l’humour ou les envolées épiques.

« Il faut chérir les vieux maîtres » disait Orson Welles ; et il avait raison. C’est pour cela que Mégalopolis, au même titre que Le Garçon et le Héron, est attendu comme le messie. Nous espérons un nouveau Parrain ou un nouvel Apocalypse Now et c’est même Coppola, peut-être imprudemment, qui nous l’annonce depuis des années.

Mais au fond, n’est-ce pas un problème de compter à ce point sur les vieux cinéastes ? Quand ces derniers disparaîtront, qui prendra le relais ? Qui nous fait rêver aujourd’hui, parmi les jeunes ? Quels sont les équivalents, aujourd’hui, de ces cinéastes trentenaires ou quadragénaires qui nous chamboulaient quasiment à chaque film dans les années soixante-dix et quatre-vingt, grâce à leurs films de plus en plus ambitieux : les Coppola, les Spielberg, les Scorsese, les De Palma ? On nous répondra justement : Chazelle, Nolan, Villeneuve. Oui, ils s’en rapprochent mais pas tout à fait cependant. Ces (relativement) jeunes cinéastes sont excellents, et c’est déjà beaucoup, mais ils ont un côté un peu laborieux, un peu… « lourd ». Il leur manque une flamme, celle du génie.

Ainsi, il faut s’y faire : la vieille garde des seventies ne meurt pas et ne se rend pas. A part De Palma, elle a une longévité exceptionnelle. C’est un phénomène générationnel, voire biologique : dans les années soixante, John Ford, du haut de ses 70 ans, était déjà un vieillard usé. Regardez Scott ou Spielberg au même âge ! Mais, de fait, les cinéastes des seventies commencent à ressembler à ces vieux rois qui ne veulent pas abdiquer, rejetant dans l’ombre les héritiers qui rongent leur frein.

Faudra-t-il que ces vieux rois meurent pour enfin délivrer les princes et leur permettre, le deuil passé, de donner leur pleine mesure ?…

Claude Monnier

Le mook Starfix 2023 est toujours disponible dans les librairies et FNAC. N’hésitez pas à le demander à votre libraire si ce n’est pas le cas (attention il n’est pas dispo en kiosque et dans les réseaux magazines). Sinon vous pouvez le commander sur le Pulse Store

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Silent Night, le nouveau John Woo

Par Nicolas Rioult : John Woo revient à l’essence du cinéma des origines. Non que Silent night soit en noir et blanc : c’est un film en couleur. Mais dans des couleurs pastel étranges qui le drapent d’un voile onirique. Pas plus qu’il n’est muet. Quoique.

« Cet enfant sur la paille endormi, c’est l’amour infini. »

Le « high concept » du projet est qu’il ne comporte aucun dialogue, puisque non seulement son héros malheureux a été rendu incapable de parler après avoir reçu une balle dans la gorge, mais en plus, tous les autres personnages ne parlent pas non plus. Ils ne sont pas aphones, mais ils sont filmés avant d’avoir prononcé leurs répliques, ou après. Dans un souci d’équité, tout le monde a été calé sur le handicap du malheureux héros. Toutefois, John Woo ne s’arcboute pas maniaquement sur cette contrainte stimulante. La preuve ? On entend ici et là des messages radio de la police et les rugissements des acteurs dans les scènes de combat.

John Woo sur le tournage de Silent Night © Photo : Carlos Latapi / Lionsgate

Et sans dialogue ne veut pas dire pour autant silencieux. Il y a de la musique, des chansons, des armes à feu qui crépitent et le moteur V8 de l’Interceptor qui vrombit. Silent Night mixe Mad Max, Punisher, voire le très beau Peppermint de Pierre Morel, auquel il ressemble beaucoup, et cinq cents DTV. Où l’on voit qu’il suffit d’un rien pour qu’une banale histoire de vengeance vue trop de fois devienne soudain une épure du cinéma d’action ASMR. John Woo, confiant en son style, ne compense jamais l’absence de dialogue par trop de bruit : chaque son est mûrement pensé et placé là où il faut pour assurer une efficacité maximale. Silent Night porte bien son titre : c’est un des films d’action les plus calmes jamais faits d’un point de vue sonore. Tout est doux, ouaté, et quand les gunfights s’engagent, le cinéaste chinois de retour aux USA fait durer les plans comme nul autre pour laisser l’action s’épanouir dans le cadre. Il y a quelque chose de l’ordre du geste pictural – pas étonnant que l’inoubliable femme du héros (Catalina Sandino Moreno [1]), pourtant esquissée en quelques plans diaphanes, soit peintre à ses heures perdues. La caméra du cinéaste a la souplesse et la grâce du pinceau sur la toile. Le tatouage du méchant sur son visage est, au choix, un dripping à l’encre (de Chine ?), de l’art abstrait ou du gribouillage semblable à ceux qu’on fait quand on essaie de faire fonctionner son stylo à bille sur une feuille. Dans tous les cas, il est sauvage et inoubliable.

Silent Night est un film intimiste (et triste), jusqu’à l’action qui semble se dérouler entre une rue et cet immeuble décrépi trônant tel un phare au milieu de la ville. C’est le repaire du méchant, là où se déroulera l’affrontement final. On est un peu surpris de voir Woo placer dans son loft aux murs ornés de fresques une œuvre d’art contemporain façon Atomium de Bruxelles, avec des boules métalliques en rotation entre elles. La fin fera même penser à l’Orb de Twin Peaks avec cette âme enfantine encapsulée dans une sphère, à mettre en miroir du ballon de baudruche de la scène d’ouverture pour signifier qu’une vie vient d’être enlevée, dans un hommage visuel au Ballon rouge d’Albert Lamorisse. On se rappelle alors que Silent Night est un film de Noël : cette tour est le sapin, l’œuvre d’art ses boules, et ce petit film-monde a la puissance évocatrice d’une comptine pour enfants narrée à la nuit tombée.

Nicolas Rioult

[1] Elle était l’héroïne de Maria, pleine de grâce ; la statue de la vierge à la fin de The Killer prend vie dans Silent Night.

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Bug de William Friedkin ressort en Blu-ray

Par Claude Monnier : L’œuvre entière de William Friedkin est une plongée dans la folie de l’homme en général… et de l’homo americanus en particulier. Ce qui marque la première partie de sa carrière, c’est l’ampleur, l’audace et le réalisme avec lesquels il embrasse cette folie : de French Connection à Police Fédérale Los Angeles, en passant par L’Exorciste ou Sorcerer, on a l’impression que Friedkin le conquérant veut faire chavirer le monde, par un style syncopé qui balaie tout sur son passage. C’est bien cela qui manque à ses films dans la seconde partie de sa carrière, à partir de La Nurse (1990) : certains possèdent de l’ampleur dans la mise en scène (Jade, L’Enfer du devoir, Traqué) mais ils ne possèdent pas l’audace, l’originalité.

Cette originalité, Friedkin la retrouve heureusement dans son diptyque de fin de carrière, adaptant le dramaturge Tracy Letts : Bug (2006), l’histoire d’un couple de marginaux sombrant dans la paranoïa totale, se croyant victime d’une invasion d’insectes, et Killer Joe (2011), l’histoire d’un tueur réactionnaire qui s’incruste dans une famille de paumés, s’imposant comme « patriarche ». L’audace est telle qu’elle nous fait oublier le manque d’ampleur formelle, dû aux budgets serrés et aux origines théâtrales des deux projets. Cela dit, malgré l’étroitesse du lieu principal (un deux pièces dans un motel minable de l’Oklahoma), le filmage de Bug est plutôt virtuose : multiples travellings aériens qui isolent le motel dans le désert, angles multiples, plongées et contre-plongées qui cernent le couple dans leur espace confiné et médiocre, le tout nous donnant constamment l’impression de voir des prisonniers sur le qui-vive, surveillés par un maton. Evidemment, la prison, c’est l’American Way of Life, avec comme seul horizon spirituel la moquette usée, l’air conditionné et la superette du coin.

Si Friedkin nous donne une première moitié volontairement banale et réaliste (la rencontre de deux âmes blessées et solitaires, Agnès et Peter), c’est pour mieux nous affoler ensuite par une accélération du récit, au moment où le couple s’enfonce dans la folie totale. Dès lors, l’ambiance devient quasiment fantastique : décor de SF (le couple ayant recouvert son habitat de feuilles d’aluminium, pour « brouiller la surveillance du gouvernement ») et « héros » scarifié qui ressemble de plus en plus à Jeff Goldblum dans La Mouche… C’est à la fois pathétique, effrayant et hilarant. D’ailleurs, Friedkin nous dit dans les nombreux bonus du disque qu’il faut prendre le film comme une comédie noire sur l’Amérique, sur sa paranoïa et sur le complotisme absurde d’une partie de la population (le film prend encore plus de résonnance aujourd’hui). Certes, et il est d’ailleurs vrai qu’on ne peut s’empêcher de rire aux éclats, au milieu de l’horreur de type Psychose, lorsque le héros explique à sa compagne éberluée que l’homme qu’il vient de trucider n’est qu’un cyborg-espion de la CIA avec du sang synthétique ! Le spectateur ne sait plus sur quel pied danser et c’est ce que veut Friedkin.

William Friedkin et Michael Shannon

Pour autant, n’allez pas croire que le cinéaste se moque cyniquement de ses personnages. La manière dont il dirige et transfigure ses deux interprètes (Ashley Judd et Michael Shannon), qui vont jusqu’au bout d’eux-mêmes et se mettent à nu à tous les sens du terme, est assez bouleversante. C’est d’ailleurs cela le trouble profond de Bug : la folie des personnages se confond totalement avec la folie latente des deux comédiens… et sans doute celle de Friedkin (car ce duo est en fait un trio) : sous l’œil exclusif du cinéaste, Ashley Judd extériorise une bonne fois pour toutes son enfance douloureuse, Michael Shannon extériorise une bonne fois pour toutes son enfance bourgeoise et trop sage. Un jusqu’auboutisme (la dernière scène, bon sang !…) qui explique qu’aujourd’hui encore, les deux comédiens semblent ne s’être jamais remis de ce film.

Claude Monnier

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Columbo, l’intrégale en Blu-ray

Patrice Girod : La série Columbo revient, dans un coffret de 22 Blu-ray, entièrement remasterisée… mais est-il encore nécessaire de présenter cette série, une des plus cultes qui existent ?

Peter Falk et John Cassavetes

Diffusée pour la première fois en 1968 aux États-Unis, elle connut tout de suite un succès planétaire. L’interprétation de Peter Falk du lieutenant Columbo n’est pas étrangère à ce succès, donnant à ce personnage d’anti-héros une sympathie instantanée. Contrairement à Dirty Harry et son 357 Magnum, Columbo est plutôt pacifiste, et sa force c’est de faire briller la brigade criminelle de Los Angeles en élucidant les homicides sans arme.

Tournage d’un épisode de Columbo réalisé par Patrick McGoohan

Les créateurs de la série Richard Levinson et William Link eurent l’idée originale de baser le point de vue de l’enquête policière non pas du côté de la police, mais au contraire, du côté du meurtrier. Ce faisant, le spectateur devient témoin du meurtre dès le début de l’épisode, ne cherchant donc pas à comprendre pourquoi le meurtrier a tué sa victime, mais plutôt savoir comment l’inspecteur Columbo va arriver à coincer le criminel. C’est cette structure innovante pour l’époque qui fit la renommée de la série dans plus de 180 pays et qui continue de nous fasciner tout autant aujourd’hui.

Steven Spielberg, Jack Cassidy et Peter Falk durant le tournage de l’épisode « Le Livre témoin » ( “Murder by the Book).

Columbo s’apparente donc plus à un psychiatre plutôt qu’à un inspecteur, interrogeant inlassablement le présumé coupable afin de le faire « accoucher » de son meurtre. Columbo, c’est un peu la « Maïeutique », l’art de l’accouchement des idées : « On est au courant de ce qu’on devrait pas savoir ». Columbo très rapidement trouve des faisceaux d’indices qui l’amène à comprendre qui est le meurtrier, et son unique but est de repousser ce dernier dans ses retranchements afin de mettre en évidence l’implacable culpabilité de ce dernier !

Peter Falk (Columbo) et Robert Conrad (Milo Janus)

Les saisons 1 à 9 de cette série accueillent pléthore de « guest stars » de l’époque dont Patrick McGoohan, Janet Leigh, Johnny Cash, Vincent Price, William Shatner, Ross Martin, Leonard Nimoy, Clive Revill, Robert Vaughn, Robert Conrad, Robert Culp, Donald Pleasance, Martin Landau ou John Cassavetes…. Face à eux, un Peter Falk qui incarne un Columbo à la perfection, avec une gestuelle, une démarche inoubliable et des mimiques incomparables ! La série est pleine de charmes car chaque épisode est accompagné de musiques tonitruantes aux thèmes mémorables comme on savait les faire dans les années 70. À la baguette, Billy Goldenberg, Gil Melle et Dick Benedictis qui donnent à la série une tension et une couleur sonore unique. On notera d’ailleurs l’idée géniale et expérimentale de Billy Goldenberg d’incorporer, dans l’épisode de Spielberg où le meurtrier est un écrivain, le bruit d’une machine à écrire afin d’en faire la rythmique du morceau. Inoubliable !!

Steven Spielberg et Peter Falk

Techniquement cette édition Blu-ray marque un véritable progrès avec des masters restaurés. Les saisons 1 à 7 (1971 -1978, soit 45 premiers épisodes) sont disponibles en HD au format d’image originel 1.33/1 mais surtout les saisons 8 à 18 (1989-2003) sont disponibles pour la première fois en HD au format 1.78:1. Car à ce jour ces dernières n’étaient visibles que dans une édition 4/3 de piètre qualité (y compris sur Amazon). C’est donc un vrai plaisir de les découvrir ou redécouvrir d’une telle qualité. Au niveau audio c’est du Dolby digital stéréo 2.0 Français et anglais.

Le célèbre imperméable de Columbo était de marque espagnole (Cortefiel) et il était ensuite vieilli par le costumier Lorry Richter

Dans ce coffret limité à 2000 ex, il y a aussi un Blu-ray de bonus avec tout d’abord deux épisodes : Rançon pour un homme mort (épisode pilote n°2) en version courte dans sa version française originale de 1973 (80min 42s) ainsi que Symphonie en noir (saison 2 – épisode 1) en version longue et en version originale sous-titrée français (95min 41s). Également le documentaire Encore une dernière chose avec les experts Alain Carrazé et Romain Nigita qui reviennent sur les origines de la série, la structure narrative unique, sa production… et enfin un épisode du youtubeur Les Chroniques du Mea.

Tournage de la série Columbo en extérieur

Ce coffret limité à 2000 exemplaires comporte un livret de 60 pages qui contient différents textes sur le mythe Columbo et un guide complet des 69 épisodes et ses anecdotes.

Coffret Blu-ray Columbo édité par l’Atelier d’Images

Un coffret à 149 euros, qui « comme dirait ma femme » est bien évidemment recommandable voir indispensable pour tous les amateurs de cette série culte.

Patrice Girod

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Napoléon, Kubrick, Scott, Spielberg ou le ruban de Möbius

Par Claude Monnier : Depuis quelques temps, Steven Spielberg semble vouloir se mettre en danger, en choisissant volontairement des projets « casse-gueule ». Par exemple, faire un remake d’un classique absolu, encore dans la mémoire du grand public (le West Side Story de Wise et Robbins) ou bien se lancer dans son projet le plus intime et douloureux, son autobiographie filmée, si longtemps retardée. A l’arrivée, deux quasi-chefs-d ’œuvre : West Side Story (2021) et The Fabelmans… et, hélas, deux bides au box-office américain.

Mais cela ne lui suffit pas. Plutôt que de se lancer dans un nouveau film de SF qui lui permettrait de reconquérir aisément le public, Spielberg a décidé de se lancer… dans la production (et peut-être la réalisation) du « plus grand film jamais fait » : le légendaire Napoléon de Stanley Kubrick ! Rien que ça.

Illustration de Max Brown

Cependant, deux écueils de taille se présentent déjà :

Le premier est qu’un Napoléon grandiose, celui de Ridley Scott, vient à peine de sortir en cette fin d’année 2023 et sera encore bien ancré dans les mémoires dans deux ans (durée probable pour la réalisation du projet de Spielberg). Le public risque d’être réticent à se « taper encore du Napoléon ».

Le deuxième est que… le Napoléon de Kubrick a peut-être déjà été réalisé : c’est le Napoléon de Scott.

Archives Stanley Kubrick (éditions Taschen)

En effet, si l’on consulte l’ouvrage « Napoléon » des Archives Stanley Kubrick (aux éditions Taschen), on s’aperçoit que le film de Scott reprend beaucoup d’éléments du projet de Kubrick. A commencer par la structure. Si Kubrick démarrait son récit plus tôt que Scott (à l’enfance de Napoléon), les deux scénarios se rejoignent totalement dans la volonté d’embrasser toute la vie de l’Empereur, y compris la vie sentimentale. Chez Kubrick comme chez Scott, on voit nettement un rejet du flash-back (depuis Sainte-Hélène par exemple), procédé qui aurait été pratique pour justifier l’aspect parcellaire du récit, mais qui aurait été par trop « cliché ». Le défi pour les deux cinéastes est bien celui d’une condensation linéaire et équilibrée. Tout repose (ou devait reposer pour Kubrick) sur le montage.

Pour cette vision forcément elliptique de la vie de Napoléon, la durée estimée par Kubrick (qui minuta chaque page de son scénario) était d’environ trois heures ; c’est en moyenne celle de Scott (deux heures trente pour la version courte projetée en salles ; quatre heures pour la version longue qui sera diffusée sur Apple +). Pour compenser les nombreuses ellipses, Kubrick prévoyait une narration légèrement ironique en voix-off, idée qu’il reprit dans Barry Lyndon, en 1975. Scott préfère quant à lui une voix-off plus personnelle, plus émotionnelle, celle de la correspondance amoureuse entre Napoléon et Joséphine. C’est un gros point d’écart avec la version Kubrick mais, indirectement, cela remplit souvent la même fonction pratique : fluidifier les transitions, résumer en quelques mots une longue campagne militaire dont on ne voit que quelques images (par exemple l’Egypte ou la Russie).

Steven Spielberg, en pause après le tournage de Ready Player One à Londres, visita la maison Kubrick. Après le dîner en famille, il passa du temps dans les archives pour consulter les dossiers sur Napoléon, avec la responsable des archives Jane Crawford !

Dans ses notes d’intention, Kubrick désirait insister sur la relation entre Napoléon et Joséphine, qui était selon lui « une des plus grandes passions obsessionnelles de tous les temps ». C’est bien l’axe choisi par Scott et son scénariste David Scarpa. Kubrick désirait en outre présenter le coup de foudre pour Joséphine lors d’une fête orgiaque, en insistant sur le côté provincial et intimidé de Bonaparte. La scène est reprise chez Scott. Pour la tromperie de Joséphine avec le capitaine Hippolyte Charles, Kubrick prévoyait une pièce ovale tout en miroirs réfléchissants, pour montrer le narcissisme érotique du couple. C’est trait pour trait la même scène chez Scott et c’est d’ailleurs la plus belle image du film, d’une perfection maniaque et glacée typiquement kubrickienne. Perfection qu’on trouvait déjà dans son premier film, Duellistes (1977), qui découlait directement de Barry Lyndon, qui lui-même découlait du Napoléon avorté de 1969-1971. La boucle est bouclée !

Si Spielberg mène à terme son projet, il devra forcément passer par l’étrange ruban de Möbius créé par Scott. Mais n’a-t-il pas lui-même créé son propre ruban, avec sa reprise d’A.I. en… 2001 et son remake hallucinant de Shining dans Ready Player One ?

Stanley Kubrick

L’autre grand problème d’un film sur Napoléon, c’est évidemment le choix du comédien pour le rôle-titre. Comme l’a déclaré Kubrick à Michel Ciment (Kubrick, Michel Ciment, Calmann-Lévy, 2004, p. 197), il faudrait, dans l’idéal, commencer le tournage avec un comédien jeune (et maigre) pour jouer Bonaparte, et le poursuivre avec un autre comédien, âgé (et gras), pour jouer l’Empereur. Soit ce qu’a fait, à lui seul, De Niro pour Raging Bull, en interrompant volontairement le tournage de Scorsese pour quelques mois. Mais à l’époque où Kubrick envisage le tournage, il ne connaît pas De Niro, qui de toutes façons n’est pas encore assez mature pour un tel rôle. Dommage ! On peut penser que Kubrick aurait approuvé le choix de Joachin Phoenix, puisqu’il aimait beaucoup les acteurs « grimaçants » et « névrotiques » comme James Cagney, Al Pacino ou Jack Nicholson  –  ce dernier ayant été envisagé un temps pour incarner Napoléon. Si Phoenix est contestable en jeune Bonaparte, n’ayant pas pu maigrir (et rajeunir) pour le rôle, il est en revanche remarquable en Napoléon 1er.

En dehors de l’existence du film de Scott, un autre écueil pour Spielberg sera donc le choix du comédien principal. Un beau défi, cela dit. Comédiens, à vos rangs !

Chose plus préoccupante, en revanche : le choix de faire le film sous forme d’une mini-série pour HBO : certes, Kubrick avait bien déclaré à Ciment (ibid.) que pour embrasser la vie de Napoléon, un « feuilleton de vingt heures », « à l’ampleur d’un roman », serait l’idéal, mais ce n’était qu’une hypothèse. Ou alors les archives Kubrick n’ont pas tout dit et celui-ci a élaboré en secret un autre scénario auquel Spielberg a eu un accès. Mais nous avons vu que le script de 1969-1971 pour la MGM a été conçu pour un film de trois heures et non pour une série (et entre nous soit dit, nous voyons mal Kubrick faire de la télé !). Le génie de Kubrick était entre autres dans l’ellipse. Nul doute que son Napoléon aurait été magistral à cet égard. Il semble que Spielberg, en « étirant la durée » sur plusieurs heures, aille contre la nature elliptique et « compacte » du projet originel. Mais à voir les réactions de rejet d’une partie du public vis-à-vis des ellipses de Scott, peut-être est-ce un choix pertinent…

Évidemment, aucune inquiétude concernant le box-office du Napoléon de Spielberg : il n’y en aura pas ! Mais c’est bien la seule chose raisonnable dans ce projet gigantesque.

Claude Monnier

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Napoléon, le film événement de Ridley Scott

Par Claude Monnier : Comme Blücher à Waterloo, la promotion du dernier Ridley Scott nous a pris en traître. Depuis des semaines, elle nous a vendu un film bourrin, un Napoléon à la sauce blockbuster, et Scott lui-même n’a pas été le dernier à nous « tromper sur la marchandise » : dans les multiples interviews express qu’il enchaîne depuis un mois, il vante sans arrêt son extrême efficacité, ses onze caméras simultanées, filmant les batailles comme un match de foot, en deux temps trois mouvements… Traîtrise, disons-nous, puisqu’une fois dans la salle, on se retrouve pendant deux heures trente face à un petit frère superbe de Barry Lyndon ! Oui, vous avez bien lu : un bijou glacé, sur une civilisation profondément perverse, mortuaire, cachant son instinct de mort derrière une façade admirablement policée.  Surtout, chose frappante, cette production Apple + n’a absolument rien d’américain : lorsqu’on met régulièrement une musique de type Henry Purcell sur ses images pleines de distinction, volontairement lentes, comme figées dans le Temps, en montrant ostensiblement qu’on préfère filmer, avec un soin maniaque, les détails d’un salon Premier Empire plutôt que les champs de bataille, il est clair qu’on ne se met pas dans la poche le public du Middle West ! Ni les journalistes apparemment, ceux-ci passant leur temps à jacasser sur les batailles ou les infidélités historiques, refusant de voir ce qu’ils ont sous les yeux : un film rare, un film réflexif, presque un film des seventies. Mais sans doute cette attitude est-elle elle-même une tactique, pour vendre leur sacro-saint journal ?… Tout le monde trompe tout le monde, n’est-ce pas ? Cela tombe bien, c’est ce que dénonce le film.

Comme Duellistes, film symétrique, Napoléon est construit sur l’alternance, propre à la vie de soldat, entre les longues phases de combat et les longues phases de repos. Mais si, dans Duellistes, les phases de repos étaient souvent chaleureuses, sources de réconfort pour le héros Armand D’Hubert (réconfort auprès de ses amis, de sa sœur, puis de son épouse), les phases de repos de Napoléon ne sont que la continuation de la guerre… par d’autres moyens, pour reformuler et inverser l’expression de Clausewitz. Le Napoléon de Joachin Phoenix est clairement montré comme une sorte d’autiste, obsédé par la tactique militaire. Et, dans la vie civile, il est incapable de concevoir les rapports humains autrement que comme une joute. Problème : il épouse une femme forte, une femme retorse, Joséphine de Beauharnais (Vanessa Kirby), qu’il n’arrivera jamais vraiment à « gagner ». Face à elle, il s’effondre régulièrement. C’est que Napoléon n’aime pas trop le face à face. Comme tout « autiste », il préfère l’éviter. Il préfère prendre de côté (Austerlitz) ou par derrière (Toulon). Et lorsqu’il copule frénétiquement avec Joséphine, c’est par derrière, pas par devant. Sans doute ne veut-il pas voir son sourire moqueur… Ironie suprême et suprême tactique de Scott, qui a calculé la moindre position dans ses plans. Remarquez que, pour parler aux gens, Napoléon se met souvent de trois-quarts. Rarement de face. Et quand il se plie malgré tout au face à face, il perd : c’est la conversation ouverte avec son aide de camp, où il apprend l’infidélité de son épouse. C’est l’invasion de Moscou, où le choc frontal tant recherché avec le Tsar est annulé par ce dernier, laissant Napoléon triompher sans gloire et s’installer dérisoirement sur un petit trône vide. C’est surtout évidemment la bataille de Waterloo, où l’Empereur irrité fonce vers Wellington, en négligeant Blücher qui arrive sur le côté. A force, ses adversaires ont assimilé ses méthodes.

Ce n’est pas un hasard si, à la fin, dans la cabine du navire de Wellington, Napoléon est coincé sur un sol froid au motif d’échiquier. L’Empereur n’est plus qu’un pion, mis sur la touche. Echec et mat. A Sainte-Hélène, désabusé, il n’a plus qu’à « tomber dans l’image », à s’effacer, comme la momie du pharaon retrouvée dans la grande pyramide. Cette momie, double inanimé d’une civilisation disparue, était son présage.

Image silencieuse, mystérieuse, mélancolique, qui revient dans bien des films du cinéaste. Et qui montre la vraie nature de ses œuvres.

Claude Monnier

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Ridley Scott, la bio par Gilles Penso

Par FAL : Ceux qui connaissent un peu Gilles Penso ne seront pas étonnés qu’il s’intéresse à Ridley Scott. Peut-être, octogénaire, restera-t-il à prendre le soleil au bord d’une piscine, mais pour l’instant, comme Scott, il n’arrête pas : montage de bonus de Blu-rays, réalisation de documentaires, encyclopédie in English sur Phil Tippett (l’un des maîtres des effets spéciaux de Star Wars, de RoboCop et de bien d’autres films), biographies. Oui, Gilles Penso est sur tous les fronts.

Il nous avait donné il n’y a pas si longtemps un essai sur Spielberg. À l’occasion de la sortie de Napoléon, il revient aujourd’hui à la charge avec un Ridley Scott, mais dans un esprit sensiblement différent. Son Spielberg était une biographie en partie fantasmée et s’affirmant comme telle ; ce Scott se présente plutôt comme une suite de ce qu’on pourrait appeler des making of si ce terme n’était pas réservé aux documentaires vidéo. Des Duellistes jusqu’à Gladiator 2, que nous devrions découvrir bientôt, aucun film n’est omis. Chaque chapitre s’ouvre avec le récit ou la reproduction des dialogues d’une scène déterminante de chaque film. Puis l’on passe à la manière dont il a été conçu, mis en scène et accueilli par la critique et par le public.

Disons-le tout de suite, on pourra être surpris, voire un brin frustré, de ne trouver dans cette présentation chronologique aucun jugement tranché de Gilles Penso sur tel ou tel film de Scott. S’il dégage dans son introduction deux thèmes majeurs du réalisateur – la guerre sous ses différentes formes, et la femme indépendante –, il n’établit jamais un classement entre les différents films, même s’il est évident qu’une filmographie qui compte aujourd’hui une trentaine de titres ne saurait être d’un niveau parfaitement homogène. On dirait que Scott – c’est toute la différence avec son maître Kubrick, qui pouvait passer des années avant de réaliser un film – a parfois tourné simplement pour le plaisir (le besoin ?) de tourner. Il se fâchait d’ailleurs contre ceux qui, ayant vu Alien et Blade Runner, le soupçonnaient d’avoir comme un penchant pour la science-fiction. Non, aucun sujet, comme il allait le prouver à maintes reprises, ne lui était a priori étranger. Mais cette polyvalence, qu’on pourrait mettre en rapport avec sa méthode consistant à filmer presque toutes les scènes avec trois ou quatre caméras (voire douze dans certains cas !), n’est-elle pas la marque d’un technicien suprêmement doué plutôt que celle d’un auteur (en anglais dans le texte) ?

Le titre plaisamment donné par Gilles Penso à son chapitre d’introduction, « Le talentueux Monsieur Ridley », est on ne peut plus juste. Scott est indubitablement l’un des réalisateurs les plus talentueux au monde –l’homme capable de régler magistralement des situations incroyablement compliquées (tournage au Japon de Black Rain malgré les infinies tâtillonneries de l’administration locale, bouclage des scènes avec Oliver Reed après la mort d’Oliver Reed dans Gladiator, remplacement in extremis de Kevin Spacey par Christopher Plummer dans Tout l’argent du monde), mais, quand on a l’esprit un peu mal tourné, on ne peut s’empêcher, en voyant le mot talent, de se rappeler deux citations assez voisines. La première est du peintre Ingres : « Avec le talent, on fait ce qu’on veut. Avec le génie, on fait ce qu’on peut. » L’autre est du poète anglais Owen Meredith : « Le talent fait ce qu’il veut ; le génie fait ce qu’il doit. »

Gilles Penso, Ridley Scott, le dernier empereur d’Hollywood, L’Écran fantastique Collections. 24,90€

L’ennui avec Scott – et c’est pourquoi Gilles Penso a raison d’observer d’un bout à l’autre une sage objectivité –, c’est que rien n’est simple. S’il faisait vraiment tout ce qu’il voulait, il aurait chaque fois rendez-vous avec le succès. Mais un film comme Blade Runner, qui a déçu tout le monde à sa sortie pour être peu à peu, et à juste titre, portée aux nues, montre que Scott a le défaut des grands artistes : il est souvent en avance sur son temps. Et il a réussi ce miracle très rare qui consiste à rester indépendant à l’intérieur du système.

Frédéric Albert Lévy

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Ça retourne !

Par FAL : L’ouvrage de Philippe Lombard intitulé Ça retourne ! passe en revue les suites et les remakes, avoués ou non, officiels ou pirates, dont l’histoire du cinéma est remplie. Ce peut être évidemment purement anecdotique et l’on a parfois affaire à de simples escroqueries. Les distributeurs italiens, par exemple, essayèrent de faire passer le film de Douglas Trumbull Silent Running pour une suite de 2001 en le rebaptisant 2002 : la seconda odissea. En Italie encore, on n’hésita pas à tourner de faux Trinità avec des sosies de Terence Hill et Bud Spencer. No comment.

Mais il est des cas plus dignes d’intérêt, dans lesquels se dessinent, à travers une longue période, une ascension et une chute. La Planète des singes – de Franklin Schaffner – était un film admirable. Le second volet, Le Secret de la planète des singes, de Ted Post, se présentait comme un astucieux palimpseste du premier. Le troisième, Les Évadés de la planète des singes, bouclait plaisamment la boucle. Mais les choses se gâtèrent sérieusement avec les épisodes 4 et 5, du besogneux J. Lee Thompson, sans parler de la série télévisée qui suivit. Les filons ne sont pas tous inépuisables.

Philippe Lombard

Même chose pour les Justicier dans la ville, tous idéologiquement fort discutables bien sûr, mais qui ne manquaient pas d’une certaine énergie au départ. Ils se sont conclus dans le grotesque, avec, dans les volets 4 et 5, un Bronson vieux, bouffi – quantum mutatus ab illo, aurait dit Virgile – et, en un mot (anglais), embarrassing. On pourrait aussi évoquer les différents avatars d’Emmanuelle, l’héroïne finissant sa carrière française dans l’espace (sa réincarnation sous les traits de diverses interprètes à la suite de Sylvia Kristel se justifiant officiellement par des opérations de chirurgie esthétique) et se doublant d’une sœur italienne presque jumelle en la personne d’Emanuelle (avec un seul -m, pour éviter toute accusation de plagiat) interprétée par Laura Gemser, laquelle refuse absolument d’évoquer aujourd’hui ce passé auréolé d’une gloire incertaine. Quant à Superman (version Christopher Reeve), malgré toutes ses bonnes intentions, il n’avait vraiment plus grand-chose de super dans le pathétique Superman IV produit par la Cannon. Et qui se souvient encore de la prequel de Butch Cassidy et le Kid ?

Mais tout n’est pas si simple. Tout ne suit pas toujours une pente descendante. Il est des suites et des remakes dont on s’accorde à dire qu’ils valent bien les originaux. Quand Capra refait lui-même son Lady for a Day, il rate magistralement son coup, le remake étant aussi languissant que l’original était dynamique. Mais quand Leo McCarey refait son Elle et lui, ou Hitchcock L’Homme qui en savait trop, ils savent offrir au spectateur un mélange magistral de déjà-vu et de nouveauté. Le Parrain II de Coppola est, de l’avis général, aussi impressionnant que le I. Et beaucoup d’amateurs des aventures d’Indiana Jones considèrent que le meilleur chapitre de la série est le troisième – La Dernière Croisade. Il peut même se produire des miracles : la nouvelle série des Planète des singes, lancée en 2011, après une parenthèse de quatre décennies, est d’une intelligence qui fait oublier l’insigne faiblesse des deux derniers volets de la première. Et Tarantino a prouvé à plusieurs reprises qu’on pouvait être original en recyclant des matériaux déjà existants.

Philippe Lombard, Ça retourne ! – La Folle Histoire des sagas, suites et remakes du cinéma. Éditions Tengo, 22.€

N’est-ce pas là, au fond, ce que, sous son apparente légèreté, nous rappelle l’ouvrage de Philippe Lombard ? Ce que l’on nomme création n’est jamais, lorsqu’on parle d’art (ou d’art cinématographique), création ex nihilo. Les pièces de Racine, de Corneille et de Molière, les fables de La Fontaine étaient-elles autre chose que des remakes d’œuvres d’auteurs anciens ?Proust a peut-être le mieux résumé la chose, quand il dit – dans son Contre Sainte-Beuve – qu’il n’y a pas des poètes, mais un seul et unique poète qui se réincarne de poète en poète, chacun ne faisant qu’ajouter une pierre à un édifice déjà présent, mais perpétuellement en construction.

Frédéric Albert Lévy

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Hommage à Michel Ciment (1938-2023)

Par Claude Monnier : Michel Ciment, qui vient de s’éteindre à l’âge de 85 ans, était un gentleman. Par son flegme imperturbable et son regard légèrement ironique, il aurait pu être Anglais. Connu pour sa participation régulière au Masque et la Plume, Ciment était avant tout le pilier du magazine Positif depuis plus de cinquante ans. A la limite, on peut voir Positif comme son œuvre : grâce à cette revue, il a érigé un véritable monument « marmoréen » à ce que le cinéma a offert de mieux durant ces dernières décennies : alors que, au tournant des seventies, Les Cahiers du cinéma, magazine concurrent, sombraient dans un maoïsme insupportable et illisible, Positif, sous la houlette de Ciment, restait imperturbable et consacrait des dossiers impeccables (analyses + interviews) à ce qu’on allait appeler plus tard le Nouvel Hollywood, tout en louant régulièrement les grands cinéastes italiens, polonais ou japonais. Positif, c’est la cinéphilie parfaite, respectant aussi bien George Lucas que Comencini. Positif, c’est le rangement classique, sans débordement certes, mais dans « classique », il y a « classe ». Le magazine était donc à l’image de son directeur.

Le seul défaut cinéphile du classieux Michel Ciment… c’est d’avoir ignoré Spielberg. C’est sans doute à cause de Ciment, et de sa méfiance envers le papa d’E.T, qu’il n’y a pas eu une seule couverture de Positif consacrée à Spielberg en cinquante ans… jusqu’à celle de The Fabelmans en février 2023 ! Monumentale erreur, comme dirait Jack Slater… Par ailleurs, dans son ouvrage sur la critique de cinéma en France, paru en 1997, Ciment ignorait également Starfix. Mais personne n’est parfait, n’est-ce pas ?

Malcom McDowell et Michel Ciment

Trêve de chicanerie. Plus que tout, à nos yeux, Michel Ciment était l’auteur des deux plus beaux livres de cinéma jamais publiés, si l’on excepte le Hitchcock/Truffaut : le Kubrick de 1980 et le Boorman de 1985. Edition luxueuse grand format sur papier glacé (merci Calmann-Lévy), reproduction couleur de photogrammes en pleine page, contenu d’une richesse ébouriffante : interviews multiples des deux maîtres, analyses profondes de leurs films, et divers témoignages marquants… Etant donné le prix actuel du papier et la marginalisation de la littérature cinéma, ce genre d’ouvrage luxueux est désormais quasiment impossible. C’est pourquoi il faut chérir ces deux éditions (de préférence les originales).

Michel Ciment et Marisa Berenson

Finissons, si vous le permettez, par une anecdote personnelle. Je n’ai rencontré qu’une seule fois Michel Ciment, à l’occasion de son émission Projection privée : la première chose qui m’a frappé, c’est son exquise amabilité (vu son parcours, il aurait pu être hautain) et son regard bleu acier. Ce n’était pas un regard sévère. C’était le regard perçant d’un humaniste qui cherchait à comprendre les autres, et toujours avec humour.

Michel Ciment et John Boorman

La deuxième chose est plus futile, quoique… En effet, j’ai eu l’étrange l’impression, en serrant la main de Michel Ciment… de n’être plus qu’à une poignée de main de Stanley Kubrick (ou de son fantôme), Ciment ayant eu en effet un contact privilégié et rare avec ce géant du cinéma. Être à une poignée de main de Stanley Kubrick, quel vertige pour un humble cinéphile !…

Merci monsieur Ciment. 

Claude Monnier

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Quoi de neuf, Pussycat ?

Prod DB © Famous Artists Productions / DR QUOI DE NEUF PUSSYCAT (WHAT’S NEW, PUSSYCAT) de Clive Donner 1965 USA avec Peter O’Toole et Romy Schneider

Par FAL : Sur le boîtier, un sticker nous promet « toute la folie de années soixante ». Dans la très complète analyse qui nous est proposée comme bonus, le journaliste Philippe Guedj précise toutefois qu’il y a « à boire et à manger » dans cette folie. C’est que, comme le disait moins diplomatiquement un critique américain il y a maintenant un peu plus d’un demi-siècle, Quoi de neuf, Pussycat ? (qui vient d’être réédité chez Rimini) fait partie de ces films dont on sent qu’ils ont fait beaucoup rire ceux qui les ont faits, mais qui font un peu moins rire le public. Embarras plus grand encore quand on les revoit quelques décennies après leur sortie, l’audace d’hier n’étant plus aujourd’hui que lourdeur.

Sans doute convient-il d’abord de préciser que cette folie des années soixante n’a pas été celle de tout le monde et que, si ces années ont pu être celles d’une certaine « libération », ceux qui y étaient savent bien que la planète Terre ne se résumait pas à Carnaby Street et aux mini-jupes de Mary Quant. Sachez, jeunes gens, que tout le côté « Hellzapoppin » de Quoi de neuf, Pussycat ? tient autant du fantasme que de la réalité historique.

De quoi est-il question ? D’un beau garçon (Peter O’Toole) sincèrement amoureux d’une jeune fille (Romy Schneider), mais qui hésite à l’épouser dans la mesure où il ne cesse d’attirer – malgré lui – d’irrésistibles séductrices telles que Capucine ou Ursula Andress. Le psychanalyste qu’il consulte pour essayer d’avoir les idées un peu plus claires (Peter Sellers) aurait plutôt tendance à aggraver son mal : affublé d’une femme qui ressemble en permanence à une Walkyrie en furie, le psy rêverait de vivre les aventures de son patient.

Tout se termine par un troisième acte directement inspiré des pièces de Feydeau – l’essentiel de l’action se passe à Paris –, dans un hôtel « de charme » où tout le monde se retrouve et où tout le monde essaie de tromper tout le monde. Les portes claquent, on court dans les couloirs, on se cache au fond des placards, et finalement, rien ne se passe. Autant d’attentes qui, comme dirait Kant quand il définit le comique, se résolvent subitement en rien.

Seulement, la mécanique de ce troisième acte est ici loin d’être aussi parfaite qu’elle peut l’être chez Feydeau. Celui-ci – et c’est d’ailleurs ce qui peut contribuer à rendre son théâtre un tantinet déplaisant – enfermait ses personnages dans une suite d’événements qui les dépassaient totalement et qui faisaient d’eux de simples pantins. Il y avait donc quelque chose de profondément subversif dans cet implacable tourbillon qui transformait en non-êtres des gens qui se croyaient quelque chose.

Le scénariste de Quoi de neuf, Pussycat ?, un certain Woody Allen (qui joue aussi dans le film un amoureux transi), ne parvient pas à introduire cette rigueur et ne nous propose que des personnages mous, dont on ne sait s’il faut les plaindre ou les mépriser. Libération, vraiment ? Le seul fait que ces Anglo-Saxons soient contraints de venir en France pour rechercher – sinon trouver – leur bonheur montre qu’il y avait encore du chemin à faire. Il y a là un parfum de Mai 68 avant la lettre, mais cela sent un peu le pétard mouillé.

Il faut cependant voir ou revoir Quoi de neuf, Pussycat ? Parce que ce brouillon a les défauts d’un brouillon, mais il en a aussi les qualités. Il porte en germe Casino Royale 1967, tourné un an plus tard avec en très grande partie la même équipe. Ce « Bond » à moitié raté reste intéressant à maints égards, dans la mesure où, déjà, il s’efforçait de déboulonner le mythe 007. Il porte aussi en germe nombre de films réalisés plus tard par Woody Allen (celui-ci a d’ailleurs expliqué que c’est en grande partie parce qu’il avait été très déçu de la manière dont son scénario avait été traité – le film est réalisé par Clive Donner – qu’il avait décidé de passer lui-même à la mise en scène). Il y a la chanson de Tom Jones What’s new, Pussycat ? qui est encore dans beaucoup de mémoires ; il y a la musique de Burt Bacharach ; il y a cette apparition surprise d’une Françoise Hardy incroyablement jeune et belle dans la dernière séquence. Et, dans les rôles secondaires, toute une série de comédiens français aujourd’hui un peu oubliés, mais dont les apparitions ne manqueront pas d’amener un sourire un peu mélancolique chez les spectateurs qui ont connu « cette époque ». Jacques Balutin, Jean Parédès, ou encore Robert Aristide Vasseux dit Robert Rollis, ici loueur de voitures, mais plus connu comme compagnon de Thierry la Fronde. Oui, du temps où l’on regardait encore des feuilletons à la télévision, et non pas des séries sur Internet.

Frédéric Albert Lévy

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