« Une balle dans la tête » : la fresque guerrière de John Woo de retour en coffret 4K

Par Claude Monnier : Face au désert cinématographique actuel (pas un seul grand film depuis « Marty Supreme », en début d’année !), et en attendant, dans les mois à venir, les nouveaux films de Spielberg, Nolan, Scott ou Gray, le cinéphile starfixien en manque de spectacles audacieux peut se consoler avec les rééditions HK (et HD) de Metropolitan. La salve du mois : « Une balle dans la tête » !

On le sait, malgré ses discours humanistes en interviews, John Woo est un cinéaste complètement barré. Lorsqu’il s’inspire du « Samouraï », ça donne « The Killer ». Lorsqu’il s’inspire de « Die Hard », ça donne « Hard Boiled ». Et lorsqu’il s’inspire de « Voyage au bout de l’enfer », ça donne « Une balle dans la tête ». Soit des films-monstres, encore plus fous que leur modèle, des excroissances délirantes, déformées, malades. « Une balle dans la tête » reprend donc l’argument du Cimino (trois amis d’enfance, issus de milieu prolétaire, sont entraînés dans l’horreur du Vietnam, avec comme point central un camp de torture Viêt-Cong), mais abandonne sciemment tout réalisme. On est plus proche de la fable morale sur le Bien et le Mal que de la fresque historique et, en ce sens, plus proche d’ « Apocalypse Now », jusque dans cette forte présence de la rivière comme frontière métaphysique entre la vie et la mort.

Disons-le pourtant : s’il est indéniablement le film le plus personnel de Woo (souvenirs de sa jeunesse pauvre à Hong Kong et du phénomène des bandes), « Une balle dans la tête » n’est pas sans défauts : le dialogue est souvent cliché et la musique au synthé plutôt kitsch. Mais heureusement ces défauts sont ici transcendés par une mise en scène géniale, véritablement dantesque. Woo semble avoir voulu illustrer, non pas le titre original du Cimino (Le chasseur de daim), mais le titre français : nous sommes vraiment ici dans un voyage au bout de l’enfer et l’on comprend, devant tant de noirceur, que le public de l’époque ait rejeté le film. Trop déprimant après l’héroïsme lyrique de « The Killer ». Pourtant, pour peu que l’on accepte le principe de cette noirceur augmentant au fur et à mesure, comment ne pas être bouleversé par ce maelstrom d’images ? La mise en scène de Woo a pour but de nous mettre constamment à la place de ces petits voyous de Hong Kong, obligés de s’exiler après une rixe qui a mal tourné, et qui sont bien innocents par rapport aux horreurs du Vietnam. Comme eux, on assiste choqués, impuissants, à l’apocalypse. L’enchaînement rapide des séquences, aussi « accumulatif » que celui d’une bande-annonce, renforce cette impression de maelstrom, c’est-à-dire de cercles de plus en plus rapides, serrés et intenses, qui nous entraînent malgré nous. Ces cercles sont ceux de l’Enfer évidemment, pour Woo le catholique. La vision répétée d’un crâne transpercé par une balle synthétise cette idée d’enfermement circulaire. Et ce n’est pas un hasard si le club vietnamien, pivot du drame, avec cette chanteuse prostituée et droguée que les trois jeunes gens veulent sauver, se nomme Boléro ; soit une boucle absurde, comme la vie de nos trois « héros » qui finissent par revenir à leur point de départ.

Ces enchaînements rapides de plans, de scènes, ces répétitions, donnent au total une impression de malédiction. Woo est catholique mais aussi profondément asiatique. Ce film personnel mélange donc la philosophie chrétienne (la vie terrestre n’est que souffrance, en attendant l’autre vie) et la philosophie bouddhiste (la malédiction de notre incarnation présente, en attendant la rédemption). Le motif du crâne troué, nommé plus haut, symbolise de manière magistrale l’idée-maîtresse de Woo, celle de toute son œuvre : la tempête, le maelstrom, est surtout en nous. Le maelstrom extérieur (la guerre) n’en est que le reflet. Comme le dit Mao dans le « Nixon » d’Oliver Stone, autre excroissance cinématographique mal reçue à sa sortie, « la véritable guerre est en nous. L’Histoire n’est que le symptôme de notre maladie ».

Dans cet océan de noirceur, il y a tout de même un îlot d’espoir : la femme. Et l’enfant. La femme comme antidote à la violence. L’enfant comme possible réincarnation.

Claude Monnier 

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