« Disclosure Day » de Steven Spielberg : vice versa

Par Claude Monnier : (Attention : spoilers) Dans un premier temps, « Disclosure Day » peut décevoir. Non pas parce que Spielberg est en décadence (il prouve une nouvelle fois, et ô combien ! qu’il est le Mozart du découpage filmique), mais parce qu’il refuse jusqu’au bout l’émerveillement d’une rencontre du troisième type pleine et entière. Non, nous ne reverrons pas E.T. et pas même un vaisseau spatial « en vrai ». Pas de troisième acte grandiose, pas d’envolée symphonique de John Williams. Pour Spielberg, là n’est pas le sujet. Et, après tout, quitte à nous prendre à rebrousse-poil, il a raison : pourquoi refaire ce qui a déjà été fait, à la perfection, en 1977 et en 1982 ? Le monde, du reste, a changé.

Le monde actuel… Là est le sujet, hautement politique, de « Disclosure Day ». Les extraterrestres ne sont ici qu’un révélateur (d’où le titre) de ce que nous sommes devenus. Et aussi, heureusement, de ce que nous pourrions devenir. Le troisième acte, ce sera donc à nous de l’accomplir. En attendant, le film dresse le constat de notre présent et, significativement, nous plonge dans une succession de hangars, de buildings high-techs, de plateaux télévisés, d’écrans multiples, de routes sans fin, de voies ferrées… Un froid réseau de lignes sur lequel glissent, sans ancrage, les images, les paroles, les véhicules et les personnes. Rien ne reste, rien d’adhère. C’est l’inflation généralisée et post-moderne des signes, sans autre but que l’agitation permanente. La Nature, c’est-à-dire le cosmos, est occultée et lorsqu’elle apparaît (l’oiseau qui entre par une fenêtre au début, la campagne où se réfugie le héros pourchassé), elle est, soit rejetée, soit écrasée… et l’on revient vite à la ville. La photographie de Kaminski est encore plus sombre, encore plus triste et hivernale (volontairement) que dans « La Guerre des mondes ». Elle correspond à l’univers sans joie du méchant (Colin Firth) et de ses anciens acolytes (Josh O’Connor, Colman Domingo), devenus rebelles à son autorité, mais continuant, eux-aussi, et non sans bavardage inutile (c’est le seul vrai défaut du film), à se nourrir de l’ombre. Dans leur monde paranoïaque, qui est le nôtre, une bonne copine peut devenir une « possédée », adepte du couteau de cuisine !



Le contraste n’en est que plus grand avec l’épisode du flash-back, au dernier tiers du récit. Un retour à l’enfance où l’héroïne, Margaret (Emily Blunt, excellente et émouvante) comprend l’origine de ses dons télépathiques et accepte son statut d’élue des E.T. : elle est la Femme qui, au milieu des Hommes en uniformes, va apporter la bonne parole et montrer le chemin de l’empathie. Ce « flash-back » a lieu dans une chambre d’enfant crépusculaire, lieu spielbergien par excellence ; ici la chambre de Margaret, reconstituée à l’identique par les lanceurs d’alerte, qui veulent mettre l’héroïne « en condition ». Et là, pour la première fois dans le film, l’image est baignée de chaleur, la chaleur du conte, malgré la neige et la nuit (mais Margaret se rappelle que pour elle, cette nuit-là, la neige était chaude).

Dans ce contexte, nul hasard à ce que les extraterrestres prennent l’apparence d’animaux. Ils font partie du cosmos et viennent nous apprendre, ou nous réapprendre, que tout est UN. Et si, au cours du film, la caméra virevolte sans cesse autour des protagonistes, englobant, comme souvent chez Spielberg, les reflets dans les vitres, les miroirs, les rétroviseurs, et superposant les visages, ce n’est pas par virtuosité gratuite, c’est pour nous montrer qu’il faut voir l’autre côté des choses. Mieux : voir deux côtés en même temps, en dialectique. Epouser constamment, sous peine de malheur et de chaos, le point de vue de l’Autre. Et vice versa. 

Claude Monnier

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