« L’Odyssée » par Christopher Nolan

Par Claude Monnier : Le défi de Nolan sur « L’Odyssée » n’était pas de moderniser une narration qui était déjà moderne en soi (début en pleine action, flash-backs morcelés, récits parallèles et introspections douloureuses sont déjà présents chez Homère) mais de rendre tangibles et vraisemblables les diverses mésaventures que traversent Ulysse, Pénélope et Télémaque. Difficile, en effet, de montrer tels quels les épisodes imaginés par le Poète il y a 2800 ans : les assemblées des dieux dans l’Olympe et leurs interventions magiques parmi les hommes, les longs repas des guerriers vétérans qui racontent leurs aventures passées, les fêtes interminables des prétendants dans le manoir d’Ulysse, Circé qui transforme d’un coup de baguette (littéralement) des hommes en porcs, le monstre Scylla à six têtes, les sirènes ensorcelantes, Athéna vieillissant Ulysse en quelques secondes, sans oublier les détails « gore » constants (combattants transpercés de part en part ou dévorés tout crûs, bœufs sacrifiés aux dieux toutes les deux pages !)… Comment Nolan s’en est-il sorti ? Non pas en supprimant le surnaturel (il y a bien des cyclopes, des guerriers géants, des monstres marins et des hommes transformés en porcs), mais en basant son film sur le concept de l’obstacle visuel, de l’entrave, de l’inconfort.

La première entrave visuelle est la tonalité générale : au bleu méditerranéen, qui serait logique ici, mais qui serait trop net, le cinéaste substitue le gris-bleu hivernal, le jaune-blanc irradié et l’orange-noir caverneux, qui donnent l’impression d’un monde sur lequel pèse un couvercle, une sorte de malédiction ou de « fin du monde », comme le redoute Pénélope. Cela accentue la tristesse introspective qui était déjà chez Homère et notamment dans l’épisode des Enfers (bien transposé par Nolan, dans une scène qui évoque « Dreams » de Kurosawa). A cela le cinéaste ajoute, dans les scènes d’action, une caméra tenue régulièrement à l’épaule, qui nous empêche de tout voir clairement et renforce ainsi l’affolement des hommes en débâcle (débâcle guerrière ou maritime). Nolan multiplie également, dans l’image, de véritables obstacles visuels : arrière-plan flou, ténèbres vacillantes lors des soupers, feuillages mouvants, brise incessante, petits flocons de neige traversant l’écran en diagonale (hommage à Ridley Scott ?) et cloisons diverses, dont celle, grillagée, de Pénélope en son manoir… Le tournage en « dur », en milieu naturel, et la musique étrange de Ludwig Göransson, à la fois moderne et tribale, participent de cet inconfort. Enfin, évidemment, le principe « nolanien » du flash-back morcelé est à lui seul une entrave « visuelle » qui nous empêche d’avancer et de saisir toute la vérité sur Ulysse. Et cela correspond bien à l’amnésie (plus ou moins volontaire) dont souffre le personnage.

On est en droit de trouver tout cela trop classique, ou du moins déjà vu chez Nolan, mais le but du cinéaste est indéniablement atteint : nous faire éprouver constamment la frustration des trois héros principaux (le père, la mère, le fils), prisonniers de leur condition et cherchant à « prendre le large », à tous les sens de l’expression. Surtout, il s’agit pour l’auteur de symboliser la cécité totale ou partielle des hommes, cécité qui les mène tout droit vers la cruauté et la superstition. C’est pourquoi, significativement, ce sont les véritables aveugles (Eumée et le vieux chien Argos) qui sont ici les clairvoyants. C’est qu’ils ne voient pas par leurs yeux, organes trop trompeurs. Sommes-nous bien sûrs, par exemple, de voir Circé transformer les hommes d’Ulysse en porcs ? Ou de voir les sirènes ensorcelantes s’alanguissant sur leurs rochers ? Dans ces moments d’hésitation, le parti-pris de Nolan devient vraiment intéressant, en ce qu’il met mal à l’aise. Car pour l’Homme, tout vient de l’esprit et de la (mauvaise) conscience, comme nous le montre le rôle d’Athéna auprès d’Ulysse. Et Ulysse, c’est l’Homme dans toutes ses facettes, les bonnes comme les mauvaises.

Outre son incroyable virtuosité de narration, le génie d’Homère était dans sa profonde humanité, sa générosité et sa tendresse pour tous les personnages. Nolan l’a bien compris en suscitant chez Matt Damon et Anne Hathaway d’émouvantes performances, sur le thème de la deuxième chance. Pour eux, dès lors, la cloison grillagée du manoir, qui isolait, devient source de communication et de confession, et la mer, qui était prison, devient source de renaissance. 

Claude Monnier

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