La trilogie du « Syndicat du crime » en coffret HD : vivre, mourir, recommencer 

Par Claude Monnier : Comme beaucoup de trilogies au cinéma (celle de John Ford sur la cavalerie, celle de Hawks sur les hommes de loi assiégés, celle de Leone sur les « Dollars »), la trilogie du « Syndicat du crime » s’est construite sans plan préétabli, par à-coups, au gré du succès commercial et de la demande du public, ce qui explique les « incohérences » d’un film à l’autre : il ne s’agit pas tant de raconter une seule histoire en trois parties, comme dans les « Star Wars » ou « Le Seigneur des anneaux », mais de faire des variations ludiques et/ou dramatiques autour de mêmes comédiens chéris du public (John Wayne, Clint Eastwood, Chow Yun-Fat) et autour de mêmes situations spectaculaires (chevauchées, batailles, duels, fusillades en milieu fermé, etc.). Ce qui explique, et c’est cela qui est amusant, voire fascinant, que le héros n’est, dans chaque film, « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ». Fascinant en ce que cela fait réfléchir, plus que dans d’autres œuvres, à la notion d’art narratif, de succès populaire et, au bout du conte, de mythe (Hercule, pour prendre un exemple parmi d’autres, n’est jamais tout à fait le même d’un récit à l’autre). On comprend que George Miller, fan de monomythe, ait poussé très loin cette méthode dans sa longue série des « Mad Max ».

Le mythe développé par John Woo (réalisateur des deux premiers volets, en 1986 et 1987) et Tsui Hark (producteur de la trilogie et réalisateur du troisième volet, en 1989) est celui du criminel repenti qui combat une dernière fois, pour l’honneur. « Une dernière fois », cela veut dire qu’il meurt (ou quasiment) à chaque film et que, tel le Phoenix, il renait ensuite de ses cendres ! Évidemment, lorsqu’il entreprend « A Better Tomorrow » (titre de la trilogie en V.O) en 1986, John Woo ne pense pas à tout cela, et tant mieux pour sa spontanéité. Ce qu’il veut faire, c’est un polar qui soit aussi et surtout un drame humain (ascension, déchéance et renaissance de deux truands, dilemme d’un jeune policier intègre, qui est le petit frère d’un des truands). Pari réussi : non seulement Woo réinvente le polar avec ce film, ainsi que le concept de fusillade, mais il émeut tout du long par la sensibilité à fleur de peau des interprètes (outre Chow Yun-Fat, le vétéran Ti Lung et le jeune Leslie Cheung). Ainsi, il réalise son premier chef-d’œuvre.

Forcé de faire un deuxième volet un an plus tard, alors qu’il déteste les suites, Woo saborde toute rigueur et, dans un geste presque suicidaire, laisse libre cours à son délire dans « A Better Tomorrow 2 » : l’histoire est abracadabrante (comme Chow Yun-Fat meurt à la fin du premier volet, on lui invente un jumeau !), mais, bon sang, quelle mise en scène ! Aucun cinéaste au monde, à part Zulawski, n’aurait osé faire ce qu’il ose dans ce film, notamment dans la seconde moitié : sous une caméra virtuose qui les pousse dans leurs derniers retranchements (au sens propre et figuré), des comédiens hystériques, hurlant, bavant, éructant, se vautrant dans la fange et le sang. « A Better Tomorrow 2 » est une œuvre sur la folie, conçue par un fou. Cela montre bien le double aspect de ces films : ils sont tout à la fois commerciaux et expérimentaux. Il faut dire que lorsqu’on a deux génies aux manettes (Woo, Tsui Hark), il ne faut pas s’attendre à de la simple « exploitation ».

Étant allé trop loin et s’étant tiré « une balle dans la tête », Woo s’envole vers « The Killer » et laisse les rennes à son producteur. Et là arrive le plus beau : Tsui Hark décide de repartir à zéro en faisant une préquelle qui explique les origines de Mark, le personnage joué par Chow Yun-Fat dans le premier volet. Surtout, il décide de faire du film une histoire d’amour tragique et livre une vraie déclaration d’amour à son interprète féminine, Anita Mui. Autant, si ce n’est plus, que Chow Yun-Fat, celle-ci est magnifiée à chaque image, qu’elle s’empare avec détermination d’une mitrailleuse et décime des dizaines de malfrats, ou qu’elle souffre d’être éconduite par son amant. Tsui Hark se montre plus sobre, plus « réaliste » (relativement) que Woo et c’est une manière magistrale de conclure la trilogie : retour à l’émotion du premier, avec un zest de grande Histoire (la chute de Saïgon en 1975).

Une trilogie conçue pour vivre et revivre, en boucle, la mort et la résurrection de l’Idéal.

Claude Monnier 

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