Pino Donaggio : retour au sommet pour le compositeur de « Blow Out »

Par Claude Monnier : Le choc. Imaginez un John Williams qui, du haut de ses 94 ans, nous pondrait un nouvel « Empire contre-attaque », comme ça, sans prévenir ! Eh bien, ce miracle, c’est Pino Donaggio, 84 ans, qui vient de l’accomplir. Alors que le compositeur italien était en semi-retraite, Nicolas Wending Refn est venu le chercher pour faire la musique de son nouveau film, « Her Private Hell ». Un polar futuriste qui prend place dans un Tokyo recouvert de brume. On ne sait pas encore ce que vaut vraiment le film, qui a été conspué à Cannes, mais une chose est sûre : « Her Private Hell » a électrisé Donaggio. Il faut bien comprendre que nous assistons là à un phénomène inédit et presque effrayant : voir un homme quitter les oripeaux de la vieillesse pour renaître dans sa peau de jeune homme et nous donner un chef-d’œuvre instantané qui égale, et par moments surpasse, les œuvres de sa première période, ici en l’occurrence « Carrie », « Pulsions », « Blow Out » et « Body Double » ! Hallucinant.

L’album, qui dure presque deux heures, est composé de 24 morceaux magnifiques qui illustrent, sous différents aspects, l’âme tourmentée de l’héroïne, en recherche (freudienne) de père. Comme à la grande époque, Donaggio prend essentiellement deux directions : la menace et le romantisme. Le premier morceau, « The Arrival », nous envoûte immédiatement par son ouverture « hammerienne » (cuivres puissants à la James Bernard), mais sans l’aspect parodique du premier morceau de « Body Double ». C’est au contraire une composition qui joue à fond le premier degré et se dissout dans des cordes mystérieuses et frémissantes à la Bernard Herrmann… ou à la Donaggio ! N’oublions pas en effet que Donaggio est à Herrman ce que De Palma est à Hitchcock : une réincarnation plus latine et plus érotique. Le ton menaçant, qui occupe une bonne moitié de l’album, correspond aux forces obscures que doit affronter l’héroïne. Qu’il soit ouvertement puissant (« Don’t Bring a Knife to a an Axe Fight ») ou plus lancinant et glauque (« Revenge Wears Leather », « House of Horror »), ce ton menaçant nous renvoie évidemment aux musiques diaboliques des méchants de De Palma (la mère de Carrie, le docteur Elliott, le tueur de « Blow Out » et l’Indien de « Body Double »).

Le ton romantique, qui occupe l’autre moitié de l’album, nous envoûte encore plus. Que ce soit sous une forme mélodramatique, hollywoodienne (« Beautiful People »), ou sous une forme éthérée, à base de chœur féminin (« Evil Has Two Eyes », « Ecstasy »), que ce soit sous une forme nostalgique, élégiaque (« The Falling », « Ecstasy on the Terrace », « Taste of Soap », « Elle ») ou sous une forme de comptine (« Sad Elle »), l’idée-maîtresse est celle d’une héroïne superbe et névrosée, d’une beauté mystérieuse et malheureuse. « Marnie » de Herrmann vient souvent à l’esprit. Mais si névrosée soit-elle, cette beauté fait figure d’oasis dans cette traversée des ténèbres. Une manière d’espérance…



Cerise sur le gâteau : pour prouver à quel point le projet l’a transmué en jeune homme, Donaggio a également composé, pour les besoins de l’histoire, une musique intra-diégétique intitulée « Retro Beauty (Jukebox) ». Un morceau pop tout bonnement génial, semblant sortir tout droit des sixties, pastiche hilarant de Morricone… et bien sûr de Donaggio, qui a commencé comme son compère dans la variété.

A tout seigneur tout honneur.

Claude Monnier 

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