
Par Claude Monnier : Entre deux films-mastodontes, « Gladiator II » et « L’Île au trésor », Ridley Scott s’est accordé une pause. Oh, trois fois rien, juste une production de 100 millions de dollars (un budget moyen de nos jours !) en forme de parabole post-apocalyptique : « The Dog Stars », d’après un roman de Peter Heller. On a bien le droit de se délasser à 88 ans, n’est-ce pas ? Même si le point de départ est le même que son grand projet de SF avorté des années 90, « Je suis une légende » (dans un futur proche, la survie d’un homme et de son chien sur une Terre décimée par un virus), Scott ne recherche pas dans « The Dog Stars » l’horreur grandiose, ni même le fantastique : pas de mutants, pas de zombies ; juste des petits groupes d’êtres humains tout aussi paumés et malheureux que le héros (Jacob Elordi), même si certains groupes, famine oblige, sont plus agressifs que d’autres. Le but du film, très classique, trop classique diront certains, est de nous faire réfléchir sur deux modes de conduite en société : l’égoïsme et la solidarité. C’est une vision clairement politique, comme souvent chez Scott. Mais il ne s’agit pas d’une vision nihiliste de la lutte des classes, comme par le passé. Il s’agit au contraire d’une vision apaisée, sur le besoin d’entente entre les hommes. Sans doute le cinéaste avait-il besoin de cela après le déferlement de corruption de « Gladiator II ». A ce titre, le thème de la corruption de l’idéal, qui est le thème fondamental de toute l’œuvre scottienne, se trouve ici inversé : c’est l’idéal qui « contamine » la corruption, et finit par l’emporter. A force de voler dans le ciel avec son petit avion, et d’admirer les paysages grandioses, intacts, de l’Ouest américain (l’histoire se déroule dans le Colorado), le héros ne peut que comparer cette grandeur avec la ruine et la laideur de notre civilisation, et finit par comprendre que cette harmonie de la Nature est une leçon à l’usage de l’humanité future. Par sa profonde bonté, qui s’oppose à la méfiance de son co-équipier (Josh Brolin), Hig refuse de tirer à vue sur les inconnus et cherche à lier amitié avec les petites communautés qu’il rencontre, d’abord des Mennonites, puis un fermier (Guy Pearce) qui vit seul avec sa fille (Margaret Qualley). Pour traduire la dualité paranoïa/confiance qui agite le cœur des personnages, Scott oppose constamment les plans claustrophobes au ras du sol, plans striés d’objets délabrés, sous un ciel morne, et les plans larges sur les monts grandioses, au milieu de l’azur, dégagés de toute contrainte. Rien d’innovant certes, et c’est la limite du film, mais la maîtrise sereine du vieux maître est encore impressionnante, proche de celle d’Eastwood au même âge.
Si tout ce que nous venons de dire vous fait penser au western, plus qu’à la SF, rien de plus normal : Scott est un amoureux du genre, depuis toujours. Avec « The Dog Stars », il a eu l’occasion de réaliser un western à peine déguisé. C’était déjà arrivé avec « Thelma et Louise », et même, étonnamment, avec « Blade Runner » (qu’est Rick Deckard, si ce n’est un shérif qui doit abattre des hors-la-loi ?), mais dans « The Dog Stars », on y est pour de bon, avec carrément une charge de bisons et une charge d’Indiens ! A ce sujet, même si le film est essentiellement ouaté, contemplatif et triste, traduisant la conscience brumeuse des personnages, il contient également quelques scènes de grand suspense (l’attaque nocturne d’une tribu de skinheads déchaînés, la visite de l’aéroport de Grand Junction, étrangement conservé), tout simplement parce que, contrairement aux trois-quarts des blockbusters actuels, on sait que les héros peuvent mourir à chaque instant ! Notons au passage que ces scènes d’horreur sont précisément celles où la haute technologie envahit l’image (lunettes de vision nocturne, système de surveillance électronique de l’aéroport), niant la simplicité, déformant la réalité naturelle de l’Ouest.
En fait, avec « The Dog Stars », Scott fait un commentaire sur le blockbuster contemporain (c’était déjà le cas avec « Gladiator II »). Par un procédé de mise en abyme discret, subversif, typique du cinéaste, le but du film est de revisiter l’imagerie du cinéma américain, autrement dit de l’Amérique tout court : le western, le film urbain, le survival, le thriller High-Tech, l’horreur (l’attaque nocturne renvoie à Romero ; la réception hôtelière rétro-décadente de Grand Junction renvoie… à « Shining » !), pour affirmer in fine que la seule imagerie valable, la seule qui ne soit pas décadente, est celle de John Ford, dont « My Darling Clementine » est explicitement cité dans la dernière scène.
Retour à la case départ, et espoir de renouveau pour un peuple qui s’est égaré dans l’égoïsme matériel et la mégalomanie depuis plus de cent ans.
Claude Monnier
