Par Claude Monnier : « Une bataille après l’autre » est en quelque sorte le premier blockbuster de Paul Thomas Anderson, son premier film d’action avec force fusillades et poursuites en voiture. Mais PTA étant PTA, « Une Bataille après l’autre » risque de déplaire au grand public. Tout d’abord à cause du sujet : c’est un film de guérilla mi-urbaine, mi-rurale, qui montre l’affrontement, aux USA, entre l’extrême-droite au pouvoir et les groupuscules d’ultra-gauche, sur fond de migrations clandestines à la frontière mexicaine. Pas très attirant, vous en conviendrez… Ensuite à cause du traitement : outre des personnages pour la plupart antipathiques (surtout les femmes d’ailleurs, PTA est-il misogyne ?), outre une musique prétentieuse, répétitive, irritante, signée Jonny Greenwood, le film affiche, comme souvent chez PTA, un ton à la fois bouffon et amer. Le cinéaste se moque aussi bien de la bêtise des suprémacistes blancs que de l’irresponsabilité des groupuscules gauchistes, renvoyant dos à dos leur paranoïa. Seule l’attachement maladroit d’un père (DiCaprio) pour sa fille (Chase Infiniti) échappe à la causticité de PTA mais alors on tombe dans le cliché.
Tiens, les clichés, parlons-en : même si le film est indéniablement brillant au point de vue de la mise en scène (mais ni plus ni moins que « Eddigton » qui, dans le même registre, a coûté beaucoup moins cher), il nous déçoit un peu par son manque d’innovation, par sa reprise sans imagination d’éléments vus ailleurs : ainsi du personnage de DiCaprio qui est un hommage au légendaire « The Dude » joué par Jeff Bridges, soit un glandeur au cheveux sales et à la barbe grasse, adepte du joint et du canapé, qui passe tout le film en peignoir, et qui a toujours un train de retard sur tout. Mais DiCaprio est beaucoup moins drôle que Jeff Bridges à cause d’une interprétation trop intense, trop poussive. Les femmes blacks du groupuscule gauchiste sont quant à elles filmées comme dans un Tarantino, dans un ton mi-héroïque, mi-agressif de Blaxploitation. Déjà vu, donc.
En revanche, il y a un cliché que PTA arrive à tourner à son avantage, c’est le machisme tordu du personnage de Sean Penn, le grand méchant loup du film, qui reprend de manière confondante (car il n’est plus tout jeune, le Sean) l’allure musclée, « turgescente », du sergent Meserve d’« Outrages ». Lors de la promo, PTA a avoué que, outre le superbe « A bout de course » de Sydney Lumet (l’histoire d’activistes des sixties obligés de faire vivre leurs enfants dans la clandestinité), « La Prisonnière du désert » de Ford a eu une grande influence sur son film. Sur le coup, on se dit que cette influence est à chercher dans l’emploi de la Vistavision et dans l’ambiance néo-western de la dernière partie désertique. Mais à bien réfléchir, le personnage de Penn est bien un dérivé de l’Ethan Edwards incarné par John Wayne, à savoir un raciste tordu fasciné par « l’autre race », et qui est à la recherche d’une fille « impure » pouvant être… la sienne. A cette dimension troublante (la cherche-t-il pour la tuer ou pour l’aimer ?) se rajoute les échos biographiques du Duke, anti-gauchiste notoire, proche de l’extrême-droite.
Ce jeu sur le cliché du « facho WASP à la John Wayne », visible également dans les scènes de réunions à la fois glaçantes et drôles des suprémacistes blancs et chrétiens, est un peu facile mais il est néanmoins efficace. Et il a surtout le mérite de nous renvoyer à l’essence du film, dans son fond et dans sa forme : les Etats-Unis sont un espace gigantesque où règne le vide.
Par Claude Monnier : Les amateurs de grande musique de film sont en émoi depuis quelques semaines. Fin août en effet, le journal britannique The Guardian a publié un « scoop » sur une biographie à paraître de John Williams, écrite par un certain Tim Grieving. En fin d’ouvrage, au moment de faire le bilan de sa vie et de sa carrière, Williams confie à son biographe… qu’« il n’a jamais beaucoup aimé la musique de film », qu’elle est selon lui « rarement bonne », qu’elle n’est pas « vraiment faite pour le concert », qu’elle n’a été pour lui « qu’un boulot » et qu’il ne faut certainement pas « la mettre à égalité avec les grandes œuvres du répertoire » ! Ces propos, s’ils venaient du directeur du Conservatoire de Paris, ne choqueraient pas outre mesure, mais venant du meilleur compositeur de musique de l’histoire du cinéma, il faut avouer que « ça pique un peu », comme disent les jeunes ! Certes, Williams n’est pas le premier grand compositeur de musique de film à s’exprimer ainsi. C’est même plutôt la norme : Morricone, dans le documentaire « Ennio », avoue avoir eu honte une bonne partie de sa carrière vis-à-vis de ses anciens collègues du Conservatoire, qui voyaient la musique de film comme de la « prostitution ». Goldsmith, dans une grande interview donnée à Starfix Nouvelle Génération en 1998 (à l’occasion de « Mulan »), déclarait que « jamais la meilleure musique de film ne sera comparée à la musique classique » et qu’il ne travaillait pas « pour la Musique mais pour le cinéma ». Rozsa, quant à lui, était plus fier de sa musique savante, dite « absolue », que de sa musique de film. Du reste, on imagine mal en effet les grands compositeurs de musique de film du type Korngold, Rozsa, Herrmann ou Horner en train d’écouter chez eux des BO de films par dizaines, comme nous autres fans pouvons le faire. On les imagine plutôt se délecter d’un enregistrement de Beethoven, Schuman ou Bach…
De fait, soyons lucides, Williams a raison et c’est pourquoi ses propos font mal : aucune musique de film ne peut soutenir la comparaison avec la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak, avec ce degré d’inspiration, de grandeur et de complexité. Et, même doté d’une machine à voyager dans le temps, AUCUN grand compositeur de musique de film n’oserait se présenter devant Debussy ou Brahms pour lui faire entendre sa dernière BO, fût-elle celle de « Ben-Hur », de « Legend », de « Conan » ou de « Star Wars ». Mais si Williams a raison de nous rappeler à l’ordre, de nous rappeler en somme qu’il faut faire des hiérarchies et que tout ne se vaut pas, il faut reconnaître qu’il a mal choisi son moment : dire cela quand on vient d’être joué en grande pompe par la Philharmonie de Berlin et qu’on vient d’être édité chez Deutsche Grammophon, c’est pour le moins inattendu, pour ne pas dire maladroit ! Et puis, il suffit de penser à son crescendo pour le finale de « Rencontres du troisième type », à sa musique pour l’édification de la Forteresse de solitude dans « Superman », à la complexité affolante du morceau « The Asteroid Field » dans « L’Empire contre-attaque » ou bien encore au requiem bouleversant « Immolation » de « La Liste de Schindler » pour se dire que, décidément, Williams pèche par modestie ! Si le grand art, c’est un acte qui est extrêmement difficile à exécuter et qui donne un résultat extrêmement beau, alors tous les morceaux que nous venons de citer relèvent du grand art. A défaut de Debussy (qui de toutes façons était quelqu’un de désagréable), nous sommes sûrs que Ravel aurait, a minima, trouvé ces morceaux très intéressants…
Par Claude Monnier : « The Hit » ou quand Stephen Frears était à son meilleur. A l’époque, son cinéma était nerveux, concentré, plein de suspense. C’était, soit du pur polar (« The Hit », « Les Arnaqueurs »), soit du polar déguisé (« Prick Up Your Ears », « Les Liaisons dangereuses »). Après cette période bénie, à laquelle on peut adjoindre à la rigueur « Héros malgré lui » et « Mary Reilly », Frears resta un bon réalisateur, mais son cinéma fut moins tendu, moins vénéneux, plus académique pour tout dire…
Même si la critique officielle ne le remarqua qu’avec « My Beautiful Laundrette », en 1986, son premier coup d’éclat fut bien « The Hit », en 1984. Polar, donc. L’histoire ? Difficile de la résumer en une phrase, tant ce film « rectiligne » (un road trip violent du Sud au Nord de l’Espagne) est tout sauf rectiligne. Essayons donc en trois : ayant trahi les membres de son gang pour alléger sa peine de prison, un truand britannique (Terence Stamp) vit sous couverture dans le Sud de l’Espagne. Au bout de dix ans de tranquillité, il est retrouvé et kidnappé par deux bandits (John Hurt et Tim Roth), qui ont pour mission de le livrer à son ancien boss, installé à Paris. Ajoutez à ce trio de malfrats une jolie Espagnole (Laura del Sol), elle aussi kidnappée (demandez pas pourquoi, c’est trop compliqué), et vous vous doutez que la traversée de l’Espagne en voiture ne sera pas de tout repos…
La première raison pour laquelle ce polar est grand, c’est qu’il est totalement imprévisible. On ne sait pas du tout qui va mourir, car le personnage de Stamp est tellement ironique, tellement fataliste, tellement nonchalant par rapport à sa future exécution, qu’il perturbe et retourne le cerveau des deux kidnappeurs ! A-t-il une chance de s’en sortir, ainsi que cette femme innocente ? On ne sait… D’où la tension. D’autant que Frears fait de chaque discussion dans la voiture, de chaque halte dans la nature, de véritables joutes psychologiques et physiques (par exemple lorsque Laura del Sol mort jusqu’au sang la main de Hurt en guettant sa réaction ̶ et celle-ci est d’ailleurs totalement inattendue).
La deuxième raison pour laquelle ce polar fascine, c’est qu’il pratique constamment le contraste : contraste entre ces hommes et cette femme qu’ils ne comprennent pas, contraste entre le jeune bandit et les vieux, contraste entre la « cool attitude » de Stamp et la froideur de Hurt, contraste surtout entre la noirceur de l’intrigue et la lumière éclatante des routes espagnoles.
Le seul trait d’union dans tout cela, c’est la mort : tous les personnages sont en sursis, comme déjà morts. John Hurt, par sa lividité et son étrangeté, semble lui-même une incarnation de la Faucheuse. Et cette promenade avec la mort que constitue « The Hit » se fait à travers une Espagne hantée par son passé médiéval, c’est-à-dire là encore quelque chose de mort. Le tout dans des paysages désertiques…
Pour les personnages de « The Hit », il s’agit de faire un dernier tour sur Terre, une dernière danse, d’où cette caméra fluide et ce flamenco mélancolique.
Par Claude Monnier : Il y a un peu de « Copland » dans « Eddigton ». Ou comment un flic gras et pantouflard, dont tout le monde se moque, décide de « passer à l’acte ». Mais là où le positif James Mangold, comme à son habitude, fait de son minus un héros, l’angoissé Ari Aster enfonce encore plus son personnage dans le néant. On pourrait reprocher au jeune cinéaste cette noirceur nihiliste, mais en cette ère si mensongère de super-héros, il faut voir la démarche d’Aster comme un antidote nécessaire qui nous remet les pieds sur terre. Et, dans le registre antihéroïque (on peut parler ici de super-zéro !), Joaquin Phoenix est parfait…
Pour cette histoire de rivalité entre le shérif et le maire d’une petite ville américaine, Aster choisit un contexte précis : les débuts de la pandémie de covid en mars 2020, insistant avec ironie sur le port (ou non) du masque, ainsi que sur l’extrême dépendance des gens aux réseaux sociaux numériques, via leur smartphone qu’ils ne lâchent jamais. A cela s’ajoute un discours sur les Fake news, sur les gourous du Web et sur les mouvements Antifa. Tous ces éléments risquent, on s’en doute, de faire vieillir le film pour les cinéphiles du futur. Mais ce qui ne vieillira pas, c’est la magistrale mise en scène d’Aster, qui oppose à l’hystérie ambiante le calme distancier de ses cadrages, tous tirés au cordeau, et d’une netteté hypnotique. Le cinéaste nous donne ainsi une sorte de néo-western sur fond de Nouveau-Mexique, où les adversaires, se prenant pathétiquement pour John Wayne, se jaugent lentement avant de régler leur compte. Les paysages désertiques sont bien ceux de Ford, avec la même profondeur de champ embrassant l’immense horizon (remarquable travail de Darius Khondji), mais si la profondeur de champ fordienne suscitait l’admiration devant le sublime, la profondeur de champ d’Aster suscite l’inquiétude devant le vide. Dans les paysages nus de Ford, on voyait l’avenir d’une nation. Dans ceux d’Aster, de l’autre côté du XXe siècle, on ne voit plus que la stérilité. Et ce n’est pas un hasard si une partie de l’intrigue tourne autour des enfants : ceux qui sont déjà là et qui sont aussi déboussolés que leurs parents ; et ceux que les couples malheureux (comme celui du shérif) n’arrivent pas à avoir.
« Eddington » est, a priori, un film bourré de clichés, mais toute la démarche d’Aster est de nous faire comprendre que c’est l’Amérique entière qui est un gigantesque cliché. Cette démarche, tout en acuité visuelle, le rapproche du Polanski de « Rosemary’s Baby ». Et comme chez Polanski, cette acuité provoque davantage le malaise que le rire.
Par FAL : À l’occasion de l’annonce du décès de Jean-Pierre Putters, nous publions à nouveau cet entretien réalisé à l’époque par FAL, en hommage à sa mémoire :
Nouveau volume de la série Ze Craignos Monsters, par Jean-Pierre Putters. On ne saurait imaginer a priori ouvrage plus spécialisé : comme l’indique le titre, l’auteur entend se pencher sur les monstres les plus ringues de l’histoire du cinéma. Mais, fidèle à lui-même — retour de manies vieilles… —, il s’acquitte de cette tâche avec une telle distance qu’il produit un livre capable de ravir même les esprits les plus réfractaires au cinéma bis.
Physiquement, la ressemblance est saisissante : Jean-Pierre Putters n’est pas loin d’être le frère jumeau du comédien Timothy Dalton. Moralement, cela ne suffit sans doute pas à faire de lui un James Bond, mais en tout cas une chose est sûre : il porte dans son cœur une fibre toute britannique qui lui interdit de prendre totalement au sérieux quelque sujet que ce soit. Ce pourrait être du sarcasme, de l’ironie stérile. Mais c’est bien plutôt de l’humour, puisque cette distance brechtienne qui caractérise tout ce qu’il écrit ne se marque jamais autant que dans la cause dont il s’est fait le défenseur et le spécialiste depuis des décennies — celle du cinéma bis. Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est le cinéma bis, citons quelques titres de films glanés au hasard dans son dernier ouvrage : Invasion of the Saucer-Men, Queen of Outer Space, Viking Women and the Sea Serpent, Color Me Blood Red, le Sorcier macabre, Frankenstein Meets the Space Monster. Si cette liste ne vous suffit pas, sachez que vous pourrez aisément l’étoffer : chacune des deux cents pages de Ze Craignos Monsters — le Retour du fils de la vengeance (quatrième volet d’une saga Craignos entamée à la fin du siècle dernier) est l’occasion de découvrir une bonne demi-douzaine de titres — et de films — de la même farine.
Vous direz sans doute que Jean-Pierre Putters n’a aucun mérite à tourner gentiment en ridicule toutes ces œuvres grotesques et fort peu sublimes : leur seul titre montre qu’elles sont déjà ridicules par elles-mêmes. Mais les choses sont un peu plus compliquées. Ce cinéma bis est celui qui — en tout cas à l’époque où Internet n’existait pas encore — faisait rêver tous les enfants puisqu’il promettait, à travers ses histoires idiotes suggérées sur des affiches peuplées de monstres de carton-pâte, de robots en fer blanc et de morts-vivants sans foi ni loi, le délicieux plaisir de la transgression. Certains commentateurs ont même pu affirmer que ce n’est pas dans les grands classiques, mais dans ces films de seconde zone, conçus et réalisés dans une urgence telle que les pulsions avaient bien du mal à se contrôler, que l’on trouvait la plus pure expression de l’inconscient collectif d’une époque.
Bien sûr, avec le temps, va, tout s’en va… Les monstres cracheurs de feu qui pouvaient fasciner un bambin deviennent des marionnettes bien dérisoires lorsque le même bambin, devenu homme, s’avise de les revoir trente ans plus tard, mais c’est là que la Putters touch fait merveille. Les commentaires amusés dont JPP gratifie chacun de ces films — qu’on le soupçonne d’avoir tous vus sans exception, tant son érudition est impressionnante — prouvent qu’il n’est pas dupe et nous incitent nous aussi à ne pas être dupes. Bref, la critique cinématographique selon Jean-Pierre Putters permet tout à la fois d’être et avoir été. De retrouver les illusions de l’enfance sans se bercer d’illusions.
C’est cette ambiguïté avouée, mais redoutablement efficace, c’est ce ton qui a permis à Putters de garder les mêmes lecteurs, au fil de plusieurs décennies, dans la revue Mad Movies dont il fut le fondateur. Telle autre revue, qui s’obstine à traiter du cinéma fantastique avec un sérieux papal, ne tient qu’avec des lecteurs jeunes, qui se renouvellent par vagues successives. Putters, lui, a son bataillon de fidèles derrière lui au bout d’un tiers de siècle. Qui donc oserait se moquer de lui ou de ces fidèles, puisqu’ils sont d’une certaine façon les premiers à se moquer d’eux-mêmes, en affirmant que le cinéma qu’ils défendent et aiment n’est peut-être pas très sérieux, mais qu’il n’en est pas moins franchement drôle ? Et, comme nous l’avons dit, souvent rempli de sens. Oublions le ridicule de la combinaison low tech de tel ou tel Martien, et voyons la peur très humaine qu’elle concrétise. Ze Craignos Monsters — le Retour du fils de la vengeance ne relève pas seulement de l’histoire du cinéma. C’est une contribution à l’histoire tout court.
C’est même, en fait, trois ouvrages pour le prix d’un. Un premier, naïf, qui présente et raconte des films quelque peu ringards. Un deuxième, sociologique, qui s’en va dénicher sous cette ringardise les peurs et les obsessions d’une époque. Et un troisième, qui est comme une biographie de l’auteur, dans laquelle chaque lecteur pourra éventuellement trouver des échos personnels. Il faut une sacrée mauvaise foi pour résister au Principe de Putters, si simple, mais si inattendu : personne avant lui n’avait osé parler sur un ton bon enfant de films aspirant le plus souvent à susciter la terreur. Dieu, que le son du gore n’est pas triste au fond de ses bois !
Ce son, ce ton se retrouve dans les murs de Metaluna Store (rue Dante, à Paris), nouveau visage de la boutique Movies 2000, autre entreprise made in Puttersland. D’habitude, ce type de boutique spécialisée dans le fantastique se trouve hanté par des clients autistes plus zombiesques que les zombies qui peuplent les livres ou les dvd qui font leurs délices. A Metaluna, il n’est pas rare d’entendre des clients discuter paisiblement entre eux, ou avec les maîtres des lieux, des films qu’ils viennent de voir. Et, pour bien prouver que l’endroit n’est pas réservé aux zombies et aux loups-garous, JPP, qui n’a pas oublié certains talents acquis dans une vie antérieure, offre de temps à autre au chaland qui passe des macarons de sa composition. Vous préférez les mille-feuilles ? Eh bien, lisez ses livres !
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Ce volume consacré aux Craignos Monsters arrive après trois autres. Quel est son statut exact ? Nouveau chapitre ? Best of ? Édition revue et corrigée ? Pourquoi avez-vous écarté l’idée d’une réédition pure et simple de votre trilogie initiale ?
La question d’une réédition des trois premiers tomes se posait depuis longtemps. Le succès du premier avait d’ailleurs entraîné sa réédition, juste au moment où paraissait le deuxième — sobrement titré Ze Craignos Monsters, le Retour. Quatre ans plus tard est sorti le troisième, cette fois nommé Ze Craignos, le Re-retour (oui, je sais…). Tous s’épuisèrent assez vite, ce qui me ravit… tout en m’attristant. Il est en effet bien frustrant de devoir avouer être l’auteur de huit livres lorsque la moitié d’entre eux restent indisponibles. Durant près de dix ans, je suivis une piste fragile aux nombreuses embûches. Vents d’Ouest, l’éditeur, décidait d’abandonner cette collection dite de « beaux livres » pour se consacrer à la seule bande dessinée, tout en m’assurant que « oui, décidément, les Craignos Monsters, c’était super bien », ce dont je ne doutais pas un instant.
Entretemps je proposais à ce même éditeur un patchwork de créatures facétieuses prestement titré les 101 Monstres ringards (sorti en même temps que Clope Attitude) et le délirant les 101 Inventions japonaises inutiles et farfelues. Trop heureux, je préparais déjà les 101 Films les plus gore, les 101 Femmes fatales… J’aurais même poussé jusqu’au vendu d’avance les 101 Dalmatiens, quand j’appris une nouvelle assez contrariante : la collection s’arrêtait, le format utilisé ne rendant pas l’effet attendu. Trop petit, il ne se distinguait pas assez dans les linéaires. Estimant que ce défaut rédhibitoire aurait pu être diagnostiqué bien avant, je pris la décision de rééditer le triptyque des Craignos Monsters moi-même, mais il me fallait d’abord remettre la main sur de précieuses reliques qui m’appartenaient, puisque j’avais à la fois assuré la mise en page et la photogravure de tous les éléments publiés, mais dont j’ignorais où elles se trouvaient. Où étaient-elles donc passées, ces Tables de la Loi ? « Chez un imprimeur belge », m’assurait-on. Et puis : « Non, plutôt un Français… Ah non, décidément, c’est bien un Belge… » Oui, mais quel Belge ? Durant ces molles investigations, l’idée de poursuivre la collection traversa nos esprits… pour en ressortir aussitôt. « D’accord, on le publie, mais pas sous le titre de Craignos 4. ».
Prêt à l’appeler la Bible 2 s’il le fallait, je me mis à l’ouvrage sous la houlette éclairée d’un trio de personnes dont je tairai le nom, pour éviter de flatter ces chers Valérie Aubin, Romain Lorens et Christian Blondel. Au programme, la mise à jour de dossiers anciens, la reprise de quelques-uns des 101 Monstres ringards, et une bonne dose d’inédites rubriques, comme ces doubles pages sur les principaux thèmes du Fantastique (26 pages en tout), ou encore des dossiers tels que l’Homme invisible (20 pages) ou Politique-fiction/Politique-friction (40 pages), assortis d’une analyse sur un de mes sujets de prédilection, sur mon livre de chevet — le roman de George Orwell 1984, ainsi que sur ses nombreuses adaptations au petit ou au grand écran.
La qualité technique de l’iconographie est impressionnante dans votre ouvrage, et constitue un exploit, puisqu’il faut bien admettre que les films dont vous traitez sont souvent, par définition, des films de seconde zone et que le matériel publicitaire qui les accompagnait était à l’avenant…
La partie iconographique me semble essentielle dans ce genre d’ouvrage. A l’époque du premier volume, les documents ne couraient pas les rues (et c’est tant mieux, car on ne les aurait jamais rattrapés). Mais il existe désormais des logiciels très performants capables de vous transformer une relique du Moyen-Âge en superbe photo de mode.
Comment définissez-vous votre corpus, ou, pour poser la question autrement, quelle est la définition exacte d’un Craignos Monster Film ? Peut-on, comme vous le faites, estampiller craignos un film déjà aussi « classique » que RoboCop ?
Le Craignos Monster idéal se distingue d’abord par son physique, qui dépasse largement le délit de faciès ordinaire. Il est moche, mais parfois émouvant, surtout quand il bénéficie du syndrome dit « de la Belle et la Bête ». Il fascine, car il représente et inclut, tour à tour, le fruit d’une expérience ratée, l’instrument naïf d’un mégalomane rêvant de conquérir la planète, le chaînon manquant indéniablement manqué, les monstres géants japonais qui nous jappent au nez, les chiens monstrueux, Cerbère ou des Baskerville, les vampires (eux aussi de race canine), le survivant d’une guerre totale révélant le mutant souvent mutin, l’insecte géant aux rapports quasiment insectueux, le mastodonte d’un autre âge, retrouvé mais qui ne se retrouve plus à notre époque, l’émissaire d’une galaxie sans gars laxistes, la momie résolument muette manifestant une incivilité presque gênante, les monstres marins souvent marrants, la créature réveillée par des essais nucléaires et furieuse d’avoir loupé la messe de dix heures, le loup-garou rarement d’humeur badine, le mort-vivant cruellement dépourvu de savoir-vivre, et encore bien d’autres — les yétis, les Gorgones, les robots frappadingues, les Golems, les qui sont méchants, les qui sont fous, les qui sont laids…
Après cette édifiante énumération, qui vient de nous infliger sans doute la phrase la plus longue de toute l’histoire de la critique cinématographique, il importe de répondre à la question posée. Si l’on prenait les titres au coup par coup, mes choix ne posaient aucun problème. Mais en procédant par thèmes, c’était un vrai crève-cœur d’ignorer dans la filmographie certains titres plus classieux. Après Planète interdite, Kronos, les Daleks envahissent la Terre et les fort ringards Monster and the Ape ou Phantom Creeps dont je me permets de vous dévoiler la physionomie dans les documents ci-joints, l’envie nous prend d’explorer plus avant cette cybernétique filmographie, d’aborder des Star Wars, Terminator, RoboCop, et même de nous en prendre aux Power Rangers. C’est humain. Essayez, vous verrez !
Certains de vos confrères journalistes, un peu butés certes, ont du mal à admettre ce mélange de rigueur scientifique et de familiarité qui caractérise votre style…
J’ai seulement adopté un ton clair, pour exprimer des émotions et partager un même plaisir avec des cinéphiles comme moi. Voilà ma différence si vous tenez à m’en trouver une : en tant que simple spectateur, j’adopte un langage immédiatement perceptible, transmissible. Et puis, je m’amuse à titiller la langue française, user de paradoxes, de néologismes farfelus, de litotes, d’antithèses, d’oxymores, et autres figures de style qui montrent bien que le français n’est pas encore une langue morte. L’écriture est un jeu pour moi. J’adore en pleine analyse d’un film m’abandonner, à la faveur d’un jeu de mots ravageur, aux dérives les plus inattendues. Sorti d’une école de cinéma ou titulaire d’une carte de presse, j’aurais peut-être versé dans le populisme, joué la condescendance pour impressionner le lectorat. Mais, ce faisant, j’aurais raté ma cible, et je me serais fait traiter de démagogue ou de nombriliste. Disons simplement que je m’investissais à fond. Je le disais à mes gars à l’époque : « Je suis déjà un dinosaure ! Personne ne travaillera plus jamais de la manière dont nous fonctionnons actuellement. »
S’il y a, assurément, quelques vraies perles dans les Craignos Movies, vous consacrez parfois de longues pages à des sujets que vous défendez sans trop les défendre. Justifier la médiocrité d’un grand nombre de films de Jess Franco en y voyant une affirmation de sa liberté, pourquoi pas ? Mais un tel argument pourrait servir à sauver tous les tâcherons du monde… Au fond, ne convient-il pas de lire tous vos ouvrages comme des autobiographies ?
L’âge avançant, l’homme se penche avec bienveillance sur son propre passé. Dans mon cas, certains de mes souvenirs ne représentent plus rien pour personne. Tous ces instants de joie, ces émotions naissantes, cette confrontation au monde des adultes, surtout pour l’orphelin que j’étais, se réduisent à du « rien » qui ne demande qu’à disparaître. Alors je me laisse aller dans mes livres à ressusciter le Montparnasse de mon enfance, ses librairies, ses cinémas populaires, mais aussi à faire revivre mes vacances campagnardes passées à câliner les animaux, à récolter mûres, myrtilles et noisettes, à sentir ce vent chargé d’odeurs de blé mûr, de foin, d’étables, au son d’un clocher franc-comtois peu pressé de nous révéler à quel point la vie passe trop vite.
Ces « enfantillages » ne vous écartent pas forcément de votre sujet, puisque, d’une certaine manière, les Craignos Monsters rejoignent l’enfance même du cinéma — le Train arrivant en gare de La Ciotat n’a-t-il pas été perçu comme un monstre par les premiers spectateurs ? — et, plus largement, le sentiment le plus primaire, le plus primitif qui commande aujourd’hui encore l’histoire de l’Humanité — la Peur.
Je vous répondrai en citant paresseusement, si vous le permettez, l’introduction de mon chapitre intitulé « Politique friction » (Bernard Pivot vous précisera que c’est à la page 180) : « Au détour de bandes a priori anodines se profilait souvent un discours agissant à la manière des séquences subliminales. Combien de pamphlets dénonciateurs, religieux, propagandistes se livrèrent ainsi à la métaphore insidieuse dans les années cinquante et soixante, époque où la Guerre froide réchauffait des ardeurs nationalistes, où la moindre invasion extraterrestre tournait à l’affrontement idéologique (voire “ idiotologique ” pour certains cas) ? Comme si chaque alien emportait dans sa musette deux frites en croix subtilisées à la fête de l’Huma, agissant à l’endroit du Yankee lambda tel un crucifix sur le premier vampire venu. Plus tard, le cinéma vira à la mode catastrophe, misant sur les peurs multidirectionnelles d’une population bien installée dans son confort matériel. La Tour infernale, Rollerball, New York ne répond plus, l’Âge de cristal, le Survivant, Apocalypse 2024. Un vrai Pearl Harbor cinématographique censé rappeler à tous la fragilité d’une civilisation tranquillement occupée à détruire son environnement naturel et à nuire autant qu’elle peut à son prochain le plus proche ! »
Pouvez-vous résumer les étapes de votre existence de capitaine d’entreprise ? La légende dit que vous étiez encore dans la boulange quand vous avez commencé à publier Mad Movies. La rumeur dit que Metaluna, le magazine que vous avez lancé récemment, a vécu. Est-ce que tout cela est exact ? Quelles sont les raisons qui vous ont fait déménager votre magasin Movies 2000 de Pigalle jusqu’à la rue Dante, dans le Ve arrondissement, et le rebaptiser Metaluna Store ?
Boulanger ? Vous êtes bien mal renseigné ! J’étais pâtissier, voire même, dans les cas d’extrême urgence, confiseur. Par exemple pour séduire une demoiselle de rencontre. J’ai gravi toute la hiérarchie qui va d’apprenti à patron pâtissier pour finalement quitter ce métier qui, certes, nourrit son homme, mais encourage surtout à imaginer d’autres aventures bien plus fascinantes. Telles que l’ouverture de Movies 2000, librairie consacrée au cinéma fantastique. Ou que la création de la revue Mad Movies, et de la revue Impact. Ou l’organisation, six années de suite, du Festival du Super-8.
L’abandon de Movies 2000, trop excentré, pour le lumineux et spacieux local de Gotham, idéalement situé à deux pas de Notre-Dame, répond à deux besoins bien distincts : nous voulions nous agrandir et nous voulions détourner l’interdiction d’utiliser l’enseigne « Movies 2000 », curieusement accusée de porter ombrage à Mad Movies, ce magazine auquel j’avais consacré tout un livre (Mad Ma Vie), dont j’appréciais les principaux collaborateurs, pour lequel j’écrivais encore, et auquel j’avais tant donné depuis sa création par mes soins en 1972. Le premier jour de visite à Gotham, devenu depuis Metaluna Store, une visiteuse poussa la porte pour me demander gentiment si l’on fermait définitivement ou si le magasin allait rouvrir. Je la rassurai aussitôt, puis la regardai partir un peu ému. Il s’agissait de Catherine Deneuve…
La fin (mais ce n’est peut-être pas une fin définitive) du magazine Metaluna m’a profondément déçu. Cette revue, je la définissais en mauvais français comme « mon projet bizarre de quand on rentre chez le libraire on distingue très bien le trou béant causé par l’absence de la revue que j’aimerais y mettre à la place avec plein de bonnes choses dedans ». Sous-titrée « Cinock’n’roll », avec les slogans « Free-Press, Ciné-Culte, BD, Fantastique, Érotisme, Zick, Métal », elle abordait de nombreux thèmes, mais de façon originale. Du caustique, pas d’encaustique, du pertinent et de l’impertinent, du créatif et du récréatif… Au terme de neuf numéros, elle a vécu, mais je ne la laisserai pas reposer en paix !
Propos recueillis par FAL
Jean-Pierre PUTTERS
Ze Craignos Monsters — le Retour du fils de la vengeance
Par Claude Monnier : Rien de tel qu’un mauvais blockbuster pour réfléchir à ce qu’est le cinéma. A la limite, un blockbuster d’auteur réussi, comme « Mad Max Fury Road » de Miller, laisse un tel sentiment de plénitude qu’on ne réfléchit à rien en sortant de la salle. On est heureux. Point. Mais voir coup sur coup « Jurassic World : Renaissance » et « Superman » est une épreuve que tout cinéphile doit traverser, s’il veut se poser des questions aussi fondamentales que : à quoi sert le cinéma ? Qu’est-ce qu’une bonne histoire ? Comment un réalisateur peut-il « se vendre » à ce point ? Comment peut-on être aussi insipide (Gareth Edwards) ou aussi puéril (James Gunn) ?…
A toutes ces questions, on pourrait opposer le bon sens : pourquoi aller voir des films qui sont faits pour les enfants de douze ans ? Certes. Mais les choses ne sont pas si simples. Un adulte a le droit de vouloir se confronter à des images mythiques, pourvu qu’elles soient intelligentes. Le « Superman » de Richard Donner visait sans doute les enfants, mais il était tellement beau et subtil que les adultes y trouvaient facilement leur compte.
Entendons-nous. « Jurassic World : Renaissance » et « Superman » sont des films techniquement extraordinaires, les dinosaures sont plus vrais que nature, Superman vole mieux que jamais dans les airs, les immeubles gigantesques semblent s’écrouler de leur vrai poids, etc. Et le spectateur adulte n’a pas envie de se priver de ce spectacle ébouriffant. Mais est-ce si difficile de raconter une histoire intéressante ? Est-il possible de faire autre chose qu’une randonnée dangereuse de deux heures (« Jurassic World : Renaissance »), autre chose qu’un affrontement kitsch qui part dans tous les sens (« Superman ») ?
Face à de tels films, le cinéphile starfixien finit par devenir soupçonneux. L’écart entre les effets spéciaux (parfaits) et le scénario (indigent) est tel qu’il s’interroge avec angoisse : cet écart n’est-il pas volontaire ? N’y a-t-il pas quelque chose qui se cache là-dessous ? Mettre en scène avec autant de détails et de perfection la violence destructrice (fureur des dinosaures, fureur des surhommes), est-ce la trace, chez les Américains, d’une mauvaise conscience ancestrale, d’une peur puritaine et biblique de la Punition ? Ou bien, est-ce une démonstration de force à l’usage du monde entier, avec comme message subliminal : ne luttez pas, notre supériorité technique, numérique, matérielle, est écrasante ? Et d’ailleurs, dans « démonstration de force », n’y a-t-il pas le mot « monstre » ?…
Toutes ces questions philosophiques seront résolues, n’en doutons pas, lors du visionnage du prochain « Les Quatre Fantastiques ». Vivement.
Par Claude Monnier : Recyclage, quand tu nous tiens !… Joseph Kosinski répète ici la formule de son succès précédent, « Top Gun Maverick », elle-même reprise de « Karaté Kid », elle-même reprise de « The Tin Star/Du sang dans le désert », elle-même reprise de… En résumé : un homme expérimenté au lourd passé prend sous son aile un jeune impétueux et lui enseigne les ficelles de son art. Cette fois, c’est dans le monde de la Formule 1 que ça se passe. Pourquoi pas ? Le recyclage, le remake, n’est-ce pas un peu l’histoire de l’humanité ?
Quoi qu’il en soit, l’intérêt ici n’est pas tant dans la thématique que dans le traitement choisi par Kosinski. D’habitude, ce cinéaste se signale par un style rigoureux, contemplatif et épuré, un style presque robotique qui donne un aspect « SF » à toutes ses œuvres, y compris celles qui n’appartiennent pas au genre. Et donc, on s’attend à voir ce style « SF » appliqué à l’univers obsessionnel, répétitif, en circuit fermé, de la Formule 1. Or, s’il y a bien ici une vision « futuriste » et déshumanisée de la F1 contemporaine (domination de la machine et de l’architecture high-tech, mécaniciens ultra rapides et uniformisés, pilotes et voitures interchangeables tournant de manière répétée sur le circuit, casque cachant presque entièrement le visage humain), Kosinski ne nous laisse pas le temps de la savourer tant le rythme frénétique du montage nous agresse, sans parler de la BO bourrine de tonton Hans ! Dans « F1 », point de contemplation. Le cinéaste semble épouser pleinement le style commercial et « clip » de son producteur Jerry Bruckheimer. On ne retrouve sa caméra contemplative qu’à la toute fin, quand Pitt, seul sur la piste, a l’impression de « voler ». Là, dans ce moment de suspension et de transmission, toute la thématique de l’homme mûr se libérant, triomphant de lui-même, trouve sa pleine saveur.
Et soudain on comprend…
On comprend que ce récit itératif, avec son rythme de dingue, a été construit pour arriver à ce moment de suspension, à ce moment hors du temps, en plans longs. En allant enfin à son rythme, presque en ligne droite (voir aussi l’épilogue), le héros brise la boucle fermée et névrotique que constituait sa vie.
Cette tactique du cinéaste, qui consiste à sacrifier totalement son beau style pendant deux heures pour le réimposer et lui donner toute sa valeur in extremis, est pour le moins audacieuse, voire inédite. Une tactique risquée, sacrificielle, et secrètement pédagogique, en ce qu’elle fait réfléchir à rebours. Une tactique qui n’est pas sans rappeler celle de son héros…
Par Claude Monnier : « Life of Chuck » fait figure de petite oasis dans le paysage sinistre des films américains récents (et pas seulement américains du reste). Qu’est-ce qui distingue « Life of Chuck » de ses concurrents ? Une bonne histoire. Et le plaisir du narrateur de la RACONTER. Ce plaisir vient évidemment de la source du film, Stephen King. Au-delà de l’horreur, le talent principal de King a toujours été dans sa gourmandise communicative à faire avancer un récit. Comme ça, pour le plaisir, à partir de rien. De fait, pour nous régaler, le cinéaste Mike Flanagan n’a eu qu’à suivre fidèlement la nouvelle de King, narrant trois moments de la vie d’un certain Charles « Chuck » Krantz (Tom Hiddleston), petit comptable de province. Trois moments disposés à l’envers, de sa mort à sa prime jeunesse. Une jeunesse d’orphelin passée chez ses grands-parents (Mark Hamill et Mia Sara), dans une vieille maison de style victorien. Et, tout en haut de cette vieille maison, une coupole énigmatique, où il est interdit d’entrer…
Par sa réflexion douce-amère sur l’existence et sur la mort, « Life of Chuck » est un des nombreux héritiers de « La Vie est belle » de Capra : déprime d’abord face à la petitesse apparente de nos vies, réconfort ensuite devant le simple fait d’aimer ses proches et de faire partie de l’univers. Rien de bien nouveau ici et c’est sans doute la limite du film. Mais en ces temps de disette et de cynisme, on ne va pas faire la fine bouche ! D’autant que Flanagan, et c’est tout ce qui compte, est d’une sincérité à fleur de peau dans sa direction d’acteurs. Tom Hiddleston, Chiwetel Ejiofor, Mark Hamill et Mia Sara (qui fait un retour inattendu et enthousiasmant sur nos écrans) sont tous dirigés avec sensibilité, donnant un aspect d’eux-mêmes qu’on ne connaissait pas. Quant au jeune Benjamin Pajak, jouant Chuck à onze ans, c’est une vraie révélation, digne de Henry Thomas.
Formellement, le film n’est pas en reste, jouant habilement avec toute une gamme de lumières déclinantes et avec le motif de la marche. Marche lente, décidée ou… dansée. Car « Life of Chuck » est aussi hommage aux comédies musicales d’antan. Un hommage qui n’est pas gratuit, tant ces comédies étaient faussement naïves, s’opposant ostensiblement au nihilisme de leur époque (l’âge d’or des « musicals » coïncide avec les atrocités de la guerre de Corée et avec la course aux armes thermonucléaires). Des comédies qui montraient combien il était possible de s’opposer à l’absurdité de la vie en rendant merveilleuse, poétique, cette absurdité.
Pour le simple plaisir, nous enseigne le film, il faut avancer. Phrase après phrase (King), plan après plan (Flanagan), pas après pas (Chuck).
Par Claude Monnier : Nous parlions l’an dernier du blockbuster d’auteur, à l’occasion de « Dune 2ème partie » et de « Furiosa ». « Mission : Impossible – The Final Reckoning » est-il un blockbuster d’auteur ? Oui, si l’on considère Tom Cruise comme l’auteur, le film reflétant – ou trahissant – pleinement ses obsessions (le dépassement de soi, la mégalomanie, le rejet pathologique du vieillissement et de la mort) et constituant donc, d’une certaine manière, une œuvre très personnelle. Non, si l’on considère qu’il manque au film une dimension essentielle, qui est selon nous au fondement du blockbuster d’auteur : le génie formel. Or, à une exception près, le style du film est vraiment « passe-partout », sans aucune personnalité.
Au début de la saga, Cruise eut l’audace de laisser s’exprimer la personnalité de deux auteurs chevronnés, De Palma et Woo. Par la suite, sans doute par mégalomanie et souci du contrôle, il décida de confier les épisodes suivants à des metteurs en scène certes très bons, mais moins originaux : J.J. Abrams ou Christopher McQuarrie. Le choix de Brad Bird pour l’épisode 4 fut plus intéressant, mais on sentait toutefois que ce cinéaste novice (c’était son premier film « live ») était un peu prisonnier du petit Tom, loin de l’épanouissement de « Tomorrowland ».
Résultat de la politique de Cruise ? Tous les « Mission : Impossible » depuis le troisième épisode sont quasi interchangeables, faisant alterner les scènes de dialogue sentencieuses, lourdement explicatives (c’est d’ailleurs le défaut de la majorité des blockbusters depuis vingt ans) et les scènes de cascades ahurissantes, qui sont dirigées par la seconde équipe. Sur ce dernier point, il est peut-être temps de dire, au bout de cent ans de cinéma hollywoodien à grand spectacle, que les plans de seconde équipe sont souvent plus beaux que les plans de l’équipe principale ! Plus beaux parce que plus vrais. Et c’est ainsi que, dans cet épisode, la poursuite finale en biplan nous plaque littéralement à notre siège, car l’équipe cascade a refusé toute transparence de studio. Le vrai ciel, le vrai air, la vraie altitude, s’engouffrent entre les deux acteurs et les violentent réellement, malgré toutes les précautions bien normales qu’on devine (câbles d’attache à l’appareil, effacés plus tard numériquement).
A plus de soixante ans, Tom Cruise donne de sa personne comme jamais, on ne peut pas lui enlever ça, et c’est d’ailleurs tout le sujet du film : comment Ethan Hunt se donne sans compter et acquiert par là un véritable statut sacrificiel. Il y a de la folie dans ce don de soi. Et c’est pourquoi la plus belle scène du film, la plus ressentie et donc la mieux filmée, est l’exploration en solitaire, par Hunt, du sous-marin russe échoué au fond de la mer de Béring. On peut légitimement se demander, en voyant la première moitié du film qui se passe la nuit et en intérieurs lambdas, où sont passés les 400 millions de dollars de budget (la grève des scénaristes, tombée en plein milieu du tournage, n’explique pas tout), mais quand on voit cette séquence monumentale du sous-marin, on comprend, on se tait et on admire : Cruise et McQuarrie (ou plutôt : Cruise et la seconde équipe !) reprennent l’une des premières séquences d’ « Abyss », la descente dans le sous-marin-cercueil, mais la portent à un niveau fantasmagorique jamais vu : non seulement notre héros s’épuise à explorer ce dédale totalement immergé et effrayant, mais il est ballotté en tous sens par l’épave gigantesque qui roule au fond de l’abîme. Un véritable cauchemar. Et, peut-être, la plus belle scène de descente aux enfers de l’histoire du cinéma. Mélange subjuguant entre l’ambiance high-tech d’« Abyss » et l’exploration glauque de l’appartement inondé d’« Inferno » de Dario Argento !
Rien que pour cette séquence, le film vaut le déplacement .
Par Claude Monnier : Amérique, 1971, en pleine ère Nixon. Raoul Duke (Johnny Depp), journaliste-gauchiste sur le retour, doit faire un reportage sportif sur une course de motos dans la banlieue de Las Vegas. Pour le soutenir dans cette mission qui s’annonce passionnante, Duke emmène avec lui un ami, maître Gonzo (Benicio del Toro)… ainsi qu’un stock complet de drogues hallucinogènes. Histoire de tenir le coup au pays des ploucs. La suite est à peine descriptible…
Adapté du roman-culte de Hunter S. Thompson, « Las Vegas Parano » est sans doute le film le plus radical de Terry Gilliam. Apparemment, celui-ci n’a pas supporté de raconter une histoire (presque) logique avec son film précédent, « L’Armée des douze singes » ! Cela dit, « Las Vegas Parano » est, à sa manière, un modèle de logique. Et c’est cette logique imperturbable, pince-sans-rire, qui est drôle. Le gag principal du film, c’est en effet d’être « ton sur ton » : deux types défoncés, assaillis de visions absurdes, arpentent une ville objectivement absurde. Nous spectateurs, qui ne sommes pas défoncés (normalement), nous comprenons qu’il n’y a, au fond, aucune différence entre la vision d’un camé et la vision des concepteurs de Las Vegas ! Le film agit ainsi comme un puissant révélateur. « Nous sommes au cœur névralgique de l’Amérique », dit très sérieusement Duke/Hunter Thompson, qui se voit comme un explorateur en terre hostile. C’est d’ailleurs l’autre credo comique du film : d’un bout à l’autre, au milieu du délire ambiant, Duke et son acolyte restent d’un sérieux papal. La voix-off de Depp épouse solennellement, comme celle de Leslie Nielsen dans « Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? », le style du film noir des années quarante. Cette voix-off nous permet de comprendre « l’histoire » (pourquoi les deux protagonistes vont de tel endroit à tel endroit, rencontrent telle ou telle personne), elle donne une certaine cohérence à l’ensemble et, du coup, rend supportable, et même intéressant, ce délire visuel ininterrompu.
Et puis, il y a aussi une chose qui nous fait tenir le coup au milieu de ce décorum agressif : la mise en scène de Gilliam. Sa caméra est vive et incisive comme le coup de crayon du caricaturiste… ou comme le coup de scalpel du chirurgien. Disons-le : la précision absolue de Gilliam nous interpelle. La tangibilité constante et rigoureuse avec laquelle il filme la folie nous fait comprendre, ô frayeur ! que cette folie est peut-être la vraie réalité…