Par Claude Monnier : L’Atelier d’images ressort dans une copie HD éclatante et avec force boni « American Psycho », adaptation du célèbre roman de Bret Easton Ellis. Ironiquement, cette édition steelbook ultra soignée semble épouser la maniaquerie extrême du personnage principal, Patrick Bateman (Christian Bale), trader psychopathe obsédé par tous les signes extérieurs de richesse. Le film de la canadienne Mary Harron, tout comme le roman d’Ellis, est une caricature du capitalisme reaganien, qui prend au pied de la lettre l’expression « requin de la finance ». Si le capitalisme reaganien, ou plus tard trumpien, a une logique profonde (écraser impitoyablement la concurrence), alors Bateman la pousse jusqu’au bout : il écrabouille à coup de pied, de couteau, de hache ou de tronçonneuse tous les « faibles » qu’il méprise et qu’il exploite. Homme creux, Bateman est le réceptacle de tout ce que l’homme moderne peut avoir de pire : le racisme, le snobisme, le mensonge, la vacuité, l’avidité, la cruauté. Si le film est supportable, c’est justement parce que cette accumulation est délibérément outrée (témoin cette scène où Bateman manque de s’évanouir lorsqu’un de ses collègues lui brandit une meilleure carte de visite que lui !). Et aussi parce qu’à sa manière, « American Psycho » est un film fantastique : Bateman est une sorte de Diable qui a pris la forme du gendre idéal pour commettre ses ravages incognito, en toute impunité, voire dans l’indifférence générale. Le Diable est dans les détails, dit-on. C’est sans doute pourquoi Mary Harron insiste avec malice, par des inserts constants, sur les innombrables plats luxueux, produits cosmétiques, cartes de visite, CD de pop music, armes variées et contondantes, bref sur toute la vile matière qui façonne cette silhouette à la fois banale et maléfique. L’équivalent visuel du « name dropping » du romancier. Le produit vénéré, forme suprême du matérialisme, EST le message. Le scope très soigné, presque maniaque, traduit bien l’état d’esprit du personnage.
On pourrait reprocher à la réalisatrice d’être trop dans du « Ellis illustré » ou de faire du roman une sorte de série B de luxe. Mais heureusement elle parvient à « dédoubler » intelligemment son film, à adjoindre, au regard masculin en gros plan (celui du romancier, celui de Bateman), son propre regard de femme. Mary Harron approche cet homme puis soudain s’éloigne, prenant un point de vue distant sur cet horrible mâle en rut, insistant notamment sur le regard plein d’incompréhension, ou de consternation, de toutes les femmes (secrétaires, prostituées, compagnes) qui traversent la vie de ce mannequin de vitrine nommé Bateman. Cette incompatibilité entre ces femmes, comédiennes et réalisatrice, et cet homme, renforce le sentiment de profonde solitude qui émane de ce monde.
Par Claude Monnier : Si vous voulez savoir ce qui cloche avec le cinéma d’aujourd’hui, et peut-être même avec le cinéma depuis vingt ans, il suffit de feuilleter un numéro de Starfix des années 1980. Exercice parfois douloureux. Là, par exemple, tenez : nous venons de tomber, effaré, sur une double page du n° 32 de janvier 1986 intitulée : « Les 15 meilleurs films de l’année 1985 selon la rédaction ». Bon. Vous êtes prêts ? Attention, ça fait mal :
1 – « Brazil » 2 – « L’Année du dragon » 3 – « Body Double » 4 – « Legend » 5 – « Ran » 6 – « Razorback » 7 – « Witness » 8 – « La Chair et le sang » 9 – « La forêt d’émeraude » 10 – « Mishima » 11 – « Cotton Club » 12 – « Breakfast Club » 13 – « Element of crime » 14 – « Sang pour sang » 15 – « As The Lights Go Down » (concert de Duran Duran filmé par Mulcahy)…
… A la rigueur, on pourrait remplacer le n° 15 par « Pale Rider », « L’Amour braque », « Starman », « 2010 », « Explorers » ou « Retour vers le futur », mais bon, ne chipotons pas.
Ce qui frappe en lisant cette liste, ce n’est pas seulement le nombre hallucinant de classiques (un ou deux par mois) par rapport à aujourd’hui, c’est aussi et surtout la variété et la « couleur » des films. Il se dégage comme une impression de générosité, de gourmandise, de fraîcheur… de printemps. Il y a de l’enthousiasme et de l’épique dans l’air. Notons au passage qu’il n’y a que des films originaux. Pas de suites. Mais c’est la dernière fois. A partir de 1986, le chiffre 2 commence à envahir les titres de film. 87 et 88 résistent encore un peu. En 89, c’est le déferlement. Le recyclage, encore timide au début des eighties, va devenir la norme. Fin de la pureté et de la poésie, même si la gourmandise et le goût du prototype restent vivaces jusqu’au début des années 2000…
Nous ne savons pas si c’est à cause de la morosité ambiante depuis le 11 septembre 2001 (date à laquelle le monde semble être entré dans une phase dystopique) ou si c’est à cause de l’image numérique lisse qui ne sait pas rendre « l’épaisseur » et la vraie matière du monde, mais il n’en reste pas moins que, si l’on pense à l’ensemble de la production mondiale depuis vingt ans, c’est une impression « brune », automnale, semi-dépressive, qui domine. Monotonie à tous les sens du terme. Dans le cinéma américain, seul James Cameron a échappé à cette tonalité et continue de nous émerveiller au premier degré, ingénument, goulument, comme dans les eighties. Et c’est bien pour cela qu’il triomphe. Les gens sentent la sincérité et le véritable élan. Les seuls autres films aux couleurs dynamiques sont les Marvel ou les comédies mais, dans leur cas, c’est tellement outré, ou tellement calculé, que cela tombe dans le kitsch et le faux.
Entendons-nous : les grands cinéastes ne manquent pas aujourd’hui mais ils semblent avoir perdu l’innocence, la fraîcheur. Il semble que, dans les films commerciaux adultes, on ne croie plus aux héros qui luttent contre vents et marées en terre inconnue, aux Stanley White, aux Sam Lowry, aux John Book, aux Tomme. Le sens de l’aventure, de l’épique, du mystique, de l’exotisme, a quasiment disparu. Peut-être que ce désenchantement est une bonne chose, un signe de maturité du public occidental qui ne croit plus aux « héros », aux « histoires », aux mythes. Mais bon sang, que c’est triste !
Par Claude Monnier : Peu à peu, après des années de purgatoire, les films de Zulawski refont surface dans le monde de l’édition. Et l’on s’aperçoit que, loin d’avoir vieilli comme on pouvait le craindre, ils sont au contraire d’une modernité foudroyante…
Rareté parmi les raretés, « Sur le globe d’argent » est ressorti cette année chez Le Chat qui fume, dans une copie HD à se damner. « Sur le globe d’argent », c’est le projet le plus ambitieux de Zulawski, une fresque de science-fiction entreprise en Pologne au milieu des seventies. L’histoire de cosmonautes (puisqu’on est dans les pays de l’Est) quittant une Terre post-apocalyptique et espérant fonder une nouvelle civilisation sur une planète lointaine et sauvage. Sur place, de génération en génération, ce sera le retour au primitivisme, au fanatisme religieux, au culte du chef, à la guerre… Il est fou de se dire que Zulawski a réalisé ce film au moment où George Lucas réalisait « Star Wars », les deux cinéastes travaillant sans le savoir dans la même direction : le futur à rebours, aux antipodes de « 2001 ». Disons simplement que Zulawski est un Lucas qui serait resté concentré pendant trois heures sur les Jawas et les Hommes des sables ! Et il est tout aussi fou de se dire que Zulawski devançait d’un an ou deux Coppola dans sa folie démiurgique d’« Apocalypse Now ». En effet, ayant eu les grands moyens de la part du gouvernement polonais, Zulawski et son équipe se sont laissés emporter par le sujet, ont pété les plombs (et le budget), se sont isolés pendant des mois au fin fond de l’Europe orientale, et ont créé dans des conditions extrêmes les images les plus folles. Cette démesure et ce délire sont évidemment responsables de la catastrophe qui attendait le film : interruption du tournage et destruction des décors par les autorités communistes, alors que Zulawski avait déjà emmagasiné 80 % du film… Dix ans plus tard, en 1987, un gouvernement polonais plus clément redonna à Zulawski l’occasion de finir son film, qui dormait dans les boîtes. Devant l’impossibilité manifeste de reprendre le tournage (vieillissement ou décès de certains acteurs et techniciens), le cinéaste décida de faire tout de même le montage, commanda une musique (sublime) à son ami Andrzej Korzynski et remplaça les parties non filmées du script par de longs travellings chaotiques sur la Pologne de 1987. Idée judicieuse, en forme de paradoxe temporel, qui semble nous dire que ce futur fou, oppressant, se déroule en même temps que ce présent tout aussi fou et oppressant. Que l’un engendre l’autre, dans une forme une boucle maudite.
D’ailleurs, ce qui impressionne le plus avec ce « Globe d’argent », c’est son aspect atemporel, sa forme non datable : toute la première partie est fondée sur le principe, novateur à l’époque, du found footage. Nous ne voyons que les visions subjectives des cosmonautes, enregistrées depuis leur combinaison spatiale. Par ce principe du found footage affolé, Zulawski nous communique remarquablement le vertige de ces voyageurs sur cette planète inconnue. Des voyageurs perdus qui se regardent… et donc nous regardent. Quant à l’esthétique gris-bleutée et minérale de l’image, elle annonce carrément « Prometheus » avec 35 ans d’avance. Il n’est pas impossible que Scott se soit inspiré de Zulawski, puisque « Sur le globe d’argent », depuis sa réapparition à Cannes en 1988, a beaucoup plu dans certains cercles anglo-saxons. Du reste, les Ingénieurs n’ont-ils pas quelque chose de « polonais » ?
Pour le reste du film, c’est-à-dire l’introduction (où les Terriens découvrent les bandes vidéo de l’équipage, après plusieurs décennies) et la seconde partie (où Marek, un autre cosmonaute débarqué plus tard, se prend pour un Dieu), Zulawski adopte son style habituel : chorégraphies fiévreuses au grand angle, travellings de fou, mouvements de grue impressionnants (dont un par-dessus des pieux de dix mètres plantés sur la plage !). Si vous voulez une petite idée de ce à quoi ressemble « Sur le globe d’argent », imaginez un film de SF dans la veine des Humanoïdes Associés, filmé par le Welles de « La Soif du Mal ». Dans les seventies, personne ne filmait comme Zulawski. Et ce film de 1977, achevé en 1987, a l’air de sortir de 1997. Vertige du spectateur face à ce paradoxe temporel…
« Sur le globe d’argent », qui a connu une longue éclipse, doit reprendre la place qui est la sienne dans l’histoire du cinéma.
Par Claude Monnier : « Une bataille après l’autre » est en quelque sorte le premier blockbuster de Paul Thomas Anderson, son premier film d’action avec force fusillades et poursuites en voiture. Mais PTA étant PTA, « Une Bataille après l’autre » risque de déplaire au grand public. Tout d’abord à cause du sujet : c’est un film de guérilla mi-urbaine, mi-rurale, qui montre l’affrontement, aux USA, entre l’extrême-droite au pouvoir et les groupuscules d’ultra-gauche, sur fond de migrations clandestines à la frontière mexicaine. Pas très attirant, vous en conviendrez… Ensuite à cause du traitement : outre des personnages pour la plupart antipathiques (surtout les femmes d’ailleurs, PTA est-il misogyne ?), outre une musique prétentieuse, répétitive, irritante, signée Jonny Greenwood, le film affiche, comme souvent chez PTA, un ton à la fois bouffon et amer. Le cinéaste se moque aussi bien de la bêtise des suprémacistes blancs que de l’irresponsabilité des groupuscules gauchistes, renvoyant dos à dos leur paranoïa. Seule l’attachement maladroit d’un père (DiCaprio) pour sa fille (Chase Infiniti) échappe à la causticité de PTA mais alors on tombe dans le cliché.
Tiens, les clichés, parlons-en : même si le film est indéniablement brillant au point de vue de la mise en scène (mais ni plus ni moins que « Eddigton » qui, dans le même registre, a coûté beaucoup moins cher), il nous déçoit un peu par son manque d’innovation, par sa reprise sans imagination d’éléments vus ailleurs : ainsi du personnage de DiCaprio qui est un hommage au légendaire « The Dude » joué par Jeff Bridges, soit un glandeur au cheveux sales et à la barbe grasse, adepte du joint et du canapé, qui passe tout le film en peignoir, et qui a toujours un train de retard sur tout. Mais DiCaprio est beaucoup moins drôle que Jeff Bridges à cause d’une interprétation trop intense, trop poussive. Les femmes blacks du groupuscule gauchiste sont quant à elles filmées comme dans un Tarantino, dans un ton mi-héroïque, mi-agressif de Blaxploitation. Déjà vu, donc.
En revanche, il y a un cliché que PTA arrive à tourner à son avantage, c’est le machisme tordu du personnage de Sean Penn, le grand méchant loup du film, qui reprend de manière confondante (car il n’est plus tout jeune, le Sean) l’allure musclée, « turgescente », du sergent Meserve d’« Outrages ». Lors de la promo, PTA a avoué que, outre le superbe « A bout de course » de Sydney Lumet (l’histoire d’activistes des sixties obligés de faire vivre leurs enfants dans la clandestinité), « La Prisonnière du désert » de Ford a eu une grande influence sur son film. Sur le coup, on se dit que cette influence est à chercher dans l’emploi de la Vistavision et dans l’ambiance néo-western de la dernière partie désertique. Mais à bien réfléchir, le personnage de Penn est bien un dérivé de l’Ethan Edwards incarné par John Wayne, à savoir un raciste tordu fasciné par « l’autre race », et qui est à la recherche d’une fille « impure » pouvant être… la sienne. A cette dimension troublante (la cherche-t-il pour la tuer ou pour l’aimer ?) se rajoute les échos biographiques du Duke, anti-gauchiste notoire, proche de l’extrême-droite.
Ce jeu sur le cliché du « facho WASP à la John Wayne », visible également dans les scènes de réunions à la fois glaçantes et drôles des suprémacistes blancs et chrétiens, est un peu facile mais il est néanmoins efficace. Et il a surtout le mérite de nous renvoyer à l’essence du film, dans son fond et dans sa forme : les Etats-Unis sont un espace gigantesque où règne le vide.
Par Claude Monnier : Les amateurs de grande musique de film sont en émoi depuis quelques semaines. Fin août en effet, le journal britannique The Guardian a publié un « scoop » sur une biographie à paraître de John Williams, écrite par un certain Tim Grieving. En fin d’ouvrage, au moment de faire le bilan de sa vie et de sa carrière, Williams confie à son biographe… qu’« il n’a jamais beaucoup aimé la musique de film », qu’elle est selon lui « rarement bonne », qu’elle n’est pas « vraiment faite pour le concert », qu’elle n’a été pour lui « qu’un boulot » et qu’il ne faut certainement pas « la mettre à égalité avec les grandes œuvres du répertoire » ! Ces propos, s’ils venaient du directeur du Conservatoire de Paris, ne choqueraient pas outre mesure, mais venant du meilleur compositeur de musique de l’histoire du cinéma, il faut avouer que « ça pique un peu », comme disent les jeunes ! Certes, Williams n’est pas le premier grand compositeur de musique de film à s’exprimer ainsi. C’est même plutôt la norme : Morricone, dans le documentaire « Ennio », avoue avoir eu honte une bonne partie de sa carrière vis-à-vis de ses anciens collègues du Conservatoire, qui voyaient la musique de film comme de la « prostitution ». Goldsmith, dans une grande interview donnée à Starfix Nouvelle Génération en 1998 (à l’occasion de « Mulan »), déclarait que « jamais la meilleure musique de film ne sera comparée à la musique classique » et qu’il ne travaillait pas « pour la Musique mais pour le cinéma ». Rozsa, quant à lui, était plus fier de sa musique savante, dite « absolue », que de sa musique de film. Du reste, on imagine mal en effet les grands compositeurs de musique de film du type Korngold, Rozsa, Herrmann ou Horner en train d’écouter chez eux des BO de films par dizaines, comme nous autres fans pouvons le faire. On les imagine plutôt se délecter d’un enregistrement de Beethoven, Schuman ou Bach…
De fait, soyons lucides, Williams a raison et c’est pourquoi ses propos font mal : aucune musique de film ne peut soutenir la comparaison avec la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak, avec ce degré d’inspiration, de grandeur et de complexité. Et, même doté d’une machine à voyager dans le temps, AUCUN grand compositeur de musique de film n’oserait se présenter devant Debussy ou Brahms pour lui faire entendre sa dernière BO, fût-elle celle de « Ben-Hur », de « Legend », de « Conan » ou de « Star Wars ». Mais si Williams a raison de nous rappeler à l’ordre, de nous rappeler en somme qu’il faut faire des hiérarchies et que tout ne se vaut pas, il faut reconnaître qu’il a mal choisi son moment : dire cela quand on vient d’être joué en grande pompe par la Philharmonie de Berlin et qu’on vient d’être édité chez Deutsche Grammophon, c’est pour le moins inattendu, pour ne pas dire maladroit ! Et puis, il suffit de penser à son crescendo pour le finale de « Rencontres du troisième type », à sa musique pour l’édification de la Forteresse de solitude dans « Superman », à la complexité affolante du morceau « The Asteroid Field » dans « L’Empire contre-attaque » ou bien encore au requiem bouleversant « Immolation » de « La Liste de Schindler » pour se dire que, décidément, Williams pèche par modestie ! Si le grand art, c’est un acte qui est extrêmement difficile à exécuter et qui donne un résultat extrêmement beau, alors tous les morceaux que nous venons de citer relèvent du grand art. A défaut de Debussy (qui de toutes façons était quelqu’un de désagréable), nous sommes sûrs que Ravel aurait, a minima, trouvé ces morceaux très intéressants…
Par Claude Monnier : « The Hit » ou quand Stephen Frears était à son meilleur. A l’époque, son cinéma était nerveux, concentré, plein de suspense. C’était, soit du pur polar (« The Hit », « Les Arnaqueurs »), soit du polar déguisé (« Prick Up Your Ears », « Les Liaisons dangereuses »). Après cette période bénie, à laquelle on peut adjoindre à la rigueur « Héros malgré lui » et « Mary Reilly », Frears resta un bon réalisateur, mais son cinéma fut moins tendu, moins vénéneux, plus académique pour tout dire…
Même si la critique officielle ne le remarqua qu’avec « My Beautiful Laundrette », en 1986, son premier coup d’éclat fut bien « The Hit », en 1984. Polar, donc. L’histoire ? Difficile de la résumer en une phrase, tant ce film « rectiligne » (un road trip violent du Sud au Nord de l’Espagne) est tout sauf rectiligne. Essayons donc en trois : ayant trahi les membres de son gang pour alléger sa peine de prison, un truand britannique (Terence Stamp) vit sous couverture dans le Sud de l’Espagne. Au bout de dix ans de tranquillité, il est retrouvé et kidnappé par deux bandits (John Hurt et Tim Roth), qui ont pour mission de le livrer à son ancien boss, installé à Paris. Ajoutez à ce trio de malfrats une jolie Espagnole (Laura del Sol), elle aussi kidnappée (demandez pas pourquoi, c’est trop compliqué), et vous vous doutez que la traversée de l’Espagne en voiture ne sera pas de tout repos…
La première raison pour laquelle ce polar est grand, c’est qu’il est totalement imprévisible. On ne sait pas du tout qui va mourir, car le personnage de Stamp est tellement ironique, tellement fataliste, tellement nonchalant par rapport à sa future exécution, qu’il perturbe et retourne le cerveau des deux kidnappeurs ! A-t-il une chance de s’en sortir, ainsi que cette femme innocente ? On ne sait… D’où la tension. D’autant que Frears fait de chaque discussion dans la voiture, de chaque halte dans la nature, de véritables joutes psychologiques et physiques (par exemple lorsque Laura del Sol mort jusqu’au sang la main de Hurt en guettant sa réaction ̶ et celle-ci est d’ailleurs totalement inattendue).
La deuxième raison pour laquelle ce polar fascine, c’est qu’il pratique constamment le contraste : contraste entre ces hommes et cette femme qu’ils ne comprennent pas, contraste entre le jeune bandit et les vieux, contraste entre la « cool attitude » de Stamp et la froideur de Hurt, contraste surtout entre la noirceur de l’intrigue et la lumière éclatante des routes espagnoles.
Le seul trait d’union dans tout cela, c’est la mort : tous les personnages sont en sursis, comme déjà morts. John Hurt, par sa lividité et son étrangeté, semble lui-même une incarnation de la Faucheuse. Et cette promenade avec la mort que constitue « The Hit » se fait à travers une Espagne hantée par son passé médiéval, c’est-à-dire là encore quelque chose de mort. Le tout dans des paysages désertiques…
Pour les personnages de « The Hit », il s’agit de faire un dernier tour sur Terre, une dernière danse, d’où cette caméra fluide et ce flamenco mélancolique.
Par Claude Monnier : Il y a un peu de « Copland » dans « Eddigton ». Ou comment un flic gras et pantouflard, dont tout le monde se moque, décide de « passer à l’acte ». Mais là où le positif James Mangold, comme à son habitude, fait de son minus un héros, l’angoissé Ari Aster enfonce encore plus son personnage dans le néant. On pourrait reprocher au jeune cinéaste cette noirceur nihiliste, mais en cette ère si mensongère de super-héros, il faut voir la démarche d’Aster comme un antidote nécessaire qui nous remet les pieds sur terre. Et, dans le registre antihéroïque (on peut parler ici de super-zéro !), Joaquin Phoenix est parfait…
Pour cette histoire de rivalité entre le shérif et le maire d’une petite ville américaine, Aster choisit un contexte précis : les débuts de la pandémie de covid en mars 2020, insistant avec ironie sur le port (ou non) du masque, ainsi que sur l’extrême dépendance des gens aux réseaux sociaux numériques, via leur smartphone qu’ils ne lâchent jamais. A cela s’ajoute un discours sur les Fake news, sur les gourous du Web et sur les mouvements Antifa. Tous ces éléments risquent, on s’en doute, de faire vieillir le film pour les cinéphiles du futur. Mais ce qui ne vieillira pas, c’est la magistrale mise en scène d’Aster, qui oppose à l’hystérie ambiante le calme distancier de ses cadrages, tous tirés au cordeau, et d’une netteté hypnotique. Le cinéaste nous donne ainsi une sorte de néo-western sur fond de Nouveau-Mexique, où les adversaires, se prenant pathétiquement pour John Wayne, se jaugent lentement avant de régler leur compte. Les paysages désertiques sont bien ceux de Ford, avec la même profondeur de champ embrassant l’immense horizon (remarquable travail de Darius Khondji), mais si la profondeur de champ fordienne suscitait l’admiration devant le sublime, la profondeur de champ d’Aster suscite l’inquiétude devant le vide. Dans les paysages nus de Ford, on voyait l’avenir d’une nation. Dans ceux d’Aster, de l’autre côté du XXe siècle, on ne voit plus que la stérilité. Et ce n’est pas un hasard si une partie de l’intrigue tourne autour des enfants : ceux qui sont déjà là et qui sont aussi déboussolés que leurs parents ; et ceux que les couples malheureux (comme celui du shérif) n’arrivent pas à avoir.
« Eddington » est, a priori, un film bourré de clichés, mais toute la démarche d’Aster est de nous faire comprendre que c’est l’Amérique entière qui est un gigantesque cliché. Cette démarche, tout en acuité visuelle, le rapproche du Polanski de « Rosemary’s Baby ». Et comme chez Polanski, cette acuité provoque davantage le malaise que le rire.
Par FAL : À l’occasion de l’annonce du décès de Jean-Pierre Putters, nous publions à nouveau cet entretien réalisé à l’époque par FAL, en hommage à sa mémoire :
Nouveau volume de la série Ze Craignos Monsters, par Jean-Pierre Putters. On ne saurait imaginer a priori ouvrage plus spécialisé : comme l’indique le titre, l’auteur entend se pencher sur les monstres les plus ringues de l’histoire du cinéma. Mais, fidèle à lui-même — retour de manies vieilles… —, il s’acquitte de cette tâche avec une telle distance qu’il produit un livre capable de ravir même les esprits les plus réfractaires au cinéma bis.
Physiquement, la ressemblance est saisissante : Jean-Pierre Putters n’est pas loin d’être le frère jumeau du comédien Timothy Dalton. Moralement, cela ne suffit sans doute pas à faire de lui un James Bond, mais en tout cas une chose est sûre : il porte dans son cœur une fibre toute britannique qui lui interdit de prendre totalement au sérieux quelque sujet que ce soit. Ce pourrait être du sarcasme, de l’ironie stérile. Mais c’est bien plutôt de l’humour, puisque cette distance brechtienne qui caractérise tout ce qu’il écrit ne se marque jamais autant que dans la cause dont il s’est fait le défenseur et le spécialiste depuis des décennies — celle du cinéma bis. Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est le cinéma bis, citons quelques titres de films glanés au hasard dans son dernier ouvrage : Invasion of the Saucer-Men, Queen of Outer Space, Viking Women and the Sea Serpent, Color Me Blood Red, le Sorcier macabre, Frankenstein Meets the Space Monster. Si cette liste ne vous suffit pas, sachez que vous pourrez aisément l’étoffer : chacune des deux cents pages de Ze Craignos Monsters — le Retour du fils de la vengeance (quatrième volet d’une saga Craignos entamée à la fin du siècle dernier) est l’occasion de découvrir une bonne demi-douzaine de titres — et de films — de la même farine.
Vous direz sans doute que Jean-Pierre Putters n’a aucun mérite à tourner gentiment en ridicule toutes ces œuvres grotesques et fort peu sublimes : leur seul titre montre qu’elles sont déjà ridicules par elles-mêmes. Mais les choses sont un peu plus compliquées. Ce cinéma bis est celui qui — en tout cas à l’époque où Internet n’existait pas encore — faisait rêver tous les enfants puisqu’il promettait, à travers ses histoires idiotes suggérées sur des affiches peuplées de monstres de carton-pâte, de robots en fer blanc et de morts-vivants sans foi ni loi, le délicieux plaisir de la transgression. Certains commentateurs ont même pu affirmer que ce n’est pas dans les grands classiques, mais dans ces films de seconde zone, conçus et réalisés dans une urgence telle que les pulsions avaient bien du mal à se contrôler, que l’on trouvait la plus pure expression de l’inconscient collectif d’une époque.
Bien sûr, avec le temps, va, tout s’en va… Les monstres cracheurs de feu qui pouvaient fasciner un bambin deviennent des marionnettes bien dérisoires lorsque le même bambin, devenu homme, s’avise de les revoir trente ans plus tard, mais c’est là que la Putters touch fait merveille. Les commentaires amusés dont JPP gratifie chacun de ces films — qu’on le soupçonne d’avoir tous vus sans exception, tant son érudition est impressionnante — prouvent qu’il n’est pas dupe et nous incitent nous aussi à ne pas être dupes. Bref, la critique cinématographique selon Jean-Pierre Putters permet tout à la fois d’être et avoir été. De retrouver les illusions de l’enfance sans se bercer d’illusions.
C’est cette ambiguïté avouée, mais redoutablement efficace, c’est ce ton qui a permis à Putters de garder les mêmes lecteurs, au fil de plusieurs décennies, dans la revue Mad Movies dont il fut le fondateur. Telle autre revue, qui s’obstine à traiter du cinéma fantastique avec un sérieux papal, ne tient qu’avec des lecteurs jeunes, qui se renouvellent par vagues successives. Putters, lui, a son bataillon de fidèles derrière lui au bout d’un tiers de siècle. Qui donc oserait se moquer de lui ou de ces fidèles, puisqu’ils sont d’une certaine façon les premiers à se moquer d’eux-mêmes, en affirmant que le cinéma qu’ils défendent et aiment n’est peut-être pas très sérieux, mais qu’il n’en est pas moins franchement drôle ? Et, comme nous l’avons dit, souvent rempli de sens. Oublions le ridicule de la combinaison low tech de tel ou tel Martien, et voyons la peur très humaine qu’elle concrétise. Ze Craignos Monsters — le Retour du fils de la vengeance ne relève pas seulement de l’histoire du cinéma. C’est une contribution à l’histoire tout court.
C’est même, en fait, trois ouvrages pour le prix d’un. Un premier, naïf, qui présente et raconte des films quelque peu ringards. Un deuxième, sociologique, qui s’en va dénicher sous cette ringardise les peurs et les obsessions d’une époque. Et un troisième, qui est comme une biographie de l’auteur, dans laquelle chaque lecteur pourra éventuellement trouver des échos personnels. Il faut une sacrée mauvaise foi pour résister au Principe de Putters, si simple, mais si inattendu : personne avant lui n’avait osé parler sur un ton bon enfant de films aspirant le plus souvent à susciter la terreur. Dieu, que le son du gore n’est pas triste au fond de ses bois !
Ce son, ce ton se retrouve dans les murs de Metaluna Store (rue Dante, à Paris), nouveau visage de la boutique Movies 2000, autre entreprise made in Puttersland. D’habitude, ce type de boutique spécialisée dans le fantastique se trouve hanté par des clients autistes plus zombiesques que les zombies qui peuplent les livres ou les dvd qui font leurs délices. A Metaluna, il n’est pas rare d’entendre des clients discuter paisiblement entre eux, ou avec les maîtres des lieux, des films qu’ils viennent de voir. Et, pour bien prouver que l’endroit n’est pas réservé aux zombies et aux loups-garous, JPP, qui n’a pas oublié certains talents acquis dans une vie antérieure, offre de temps à autre au chaland qui passe des macarons de sa composition. Vous préférez les mille-feuilles ? Eh bien, lisez ses livres !
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Ce volume consacré aux Craignos Monsters arrive après trois autres. Quel est son statut exact ? Nouveau chapitre ? Best of ? Édition revue et corrigée ? Pourquoi avez-vous écarté l’idée d’une réédition pure et simple de votre trilogie initiale ?
La question d’une réédition des trois premiers tomes se posait depuis longtemps. Le succès du premier avait d’ailleurs entraîné sa réédition, juste au moment où paraissait le deuxième — sobrement titré Ze Craignos Monsters, le Retour. Quatre ans plus tard est sorti le troisième, cette fois nommé Ze Craignos, le Re-retour (oui, je sais…). Tous s’épuisèrent assez vite, ce qui me ravit… tout en m’attristant. Il est en effet bien frustrant de devoir avouer être l’auteur de huit livres lorsque la moitié d’entre eux restent indisponibles. Durant près de dix ans, je suivis une piste fragile aux nombreuses embûches. Vents d’Ouest, l’éditeur, décidait d’abandonner cette collection dite de « beaux livres » pour se consacrer à la seule bande dessinée, tout en m’assurant que « oui, décidément, les Craignos Monsters, c’était super bien », ce dont je ne doutais pas un instant.
Entretemps je proposais à ce même éditeur un patchwork de créatures facétieuses prestement titré les 101 Monstres ringards (sorti en même temps que Clope Attitude) et le délirant les 101 Inventions japonaises inutiles et farfelues. Trop heureux, je préparais déjà les 101 Films les plus gore, les 101 Femmes fatales… J’aurais même poussé jusqu’au vendu d’avance les 101 Dalmatiens, quand j’appris une nouvelle assez contrariante : la collection s’arrêtait, le format utilisé ne rendant pas l’effet attendu. Trop petit, il ne se distinguait pas assez dans les linéaires. Estimant que ce défaut rédhibitoire aurait pu être diagnostiqué bien avant, je pris la décision de rééditer le triptyque des Craignos Monsters moi-même, mais il me fallait d’abord remettre la main sur de précieuses reliques qui m’appartenaient, puisque j’avais à la fois assuré la mise en page et la photogravure de tous les éléments publiés, mais dont j’ignorais où elles se trouvaient. Où étaient-elles donc passées, ces Tables de la Loi ? « Chez un imprimeur belge », m’assurait-on. Et puis : « Non, plutôt un Français… Ah non, décidément, c’est bien un Belge… » Oui, mais quel Belge ? Durant ces molles investigations, l’idée de poursuivre la collection traversa nos esprits… pour en ressortir aussitôt. « D’accord, on le publie, mais pas sous le titre de Craignos 4. ».
Prêt à l’appeler la Bible 2 s’il le fallait, je me mis à l’ouvrage sous la houlette éclairée d’un trio de personnes dont je tairai le nom, pour éviter de flatter ces chers Valérie Aubin, Romain Lorens et Christian Blondel. Au programme, la mise à jour de dossiers anciens, la reprise de quelques-uns des 101 Monstres ringards, et une bonne dose d’inédites rubriques, comme ces doubles pages sur les principaux thèmes du Fantastique (26 pages en tout), ou encore des dossiers tels que l’Homme invisible (20 pages) ou Politique-fiction/Politique-friction (40 pages), assortis d’une analyse sur un de mes sujets de prédilection, sur mon livre de chevet — le roman de George Orwell 1984, ainsi que sur ses nombreuses adaptations au petit ou au grand écran.
La qualité technique de l’iconographie est impressionnante dans votre ouvrage, et constitue un exploit, puisqu’il faut bien admettre que les films dont vous traitez sont souvent, par définition, des films de seconde zone et que le matériel publicitaire qui les accompagnait était à l’avenant…
La partie iconographique me semble essentielle dans ce genre d’ouvrage. A l’époque du premier volume, les documents ne couraient pas les rues (et c’est tant mieux, car on ne les aurait jamais rattrapés). Mais il existe désormais des logiciels très performants capables de vous transformer une relique du Moyen-Âge en superbe photo de mode.
Comment définissez-vous votre corpus, ou, pour poser la question autrement, quelle est la définition exacte d’un Craignos Monster Film ? Peut-on, comme vous le faites, estampiller craignos un film déjà aussi « classique » que RoboCop ?
Le Craignos Monster idéal se distingue d’abord par son physique, qui dépasse largement le délit de faciès ordinaire. Il est moche, mais parfois émouvant, surtout quand il bénéficie du syndrome dit « de la Belle et la Bête ». Il fascine, car il représente et inclut, tour à tour, le fruit d’une expérience ratée, l’instrument naïf d’un mégalomane rêvant de conquérir la planète, le chaînon manquant indéniablement manqué, les monstres géants japonais qui nous jappent au nez, les chiens monstrueux, Cerbère ou des Baskerville, les vampires (eux aussi de race canine), le survivant d’une guerre totale révélant le mutant souvent mutin, l’insecte géant aux rapports quasiment insectueux, le mastodonte d’un autre âge, retrouvé mais qui ne se retrouve plus à notre époque, l’émissaire d’une galaxie sans gars laxistes, la momie résolument muette manifestant une incivilité presque gênante, les monstres marins souvent marrants, la créature réveillée par des essais nucléaires et furieuse d’avoir loupé la messe de dix heures, le loup-garou rarement d’humeur badine, le mort-vivant cruellement dépourvu de savoir-vivre, et encore bien d’autres — les yétis, les Gorgones, les robots frappadingues, les Golems, les qui sont méchants, les qui sont fous, les qui sont laids…
Après cette édifiante énumération, qui vient de nous infliger sans doute la phrase la plus longue de toute l’histoire de la critique cinématographique, il importe de répondre à la question posée. Si l’on prenait les titres au coup par coup, mes choix ne posaient aucun problème. Mais en procédant par thèmes, c’était un vrai crève-cœur d’ignorer dans la filmographie certains titres plus classieux. Après Planète interdite, Kronos, les Daleks envahissent la Terre et les fort ringards Monster and the Ape ou Phantom Creeps dont je me permets de vous dévoiler la physionomie dans les documents ci-joints, l’envie nous prend d’explorer plus avant cette cybernétique filmographie, d’aborder des Star Wars, Terminator, RoboCop, et même de nous en prendre aux Power Rangers. C’est humain. Essayez, vous verrez !
Certains de vos confrères journalistes, un peu butés certes, ont du mal à admettre ce mélange de rigueur scientifique et de familiarité qui caractérise votre style…
J’ai seulement adopté un ton clair, pour exprimer des émotions et partager un même plaisir avec des cinéphiles comme moi. Voilà ma différence si vous tenez à m’en trouver une : en tant que simple spectateur, j’adopte un langage immédiatement perceptible, transmissible. Et puis, je m’amuse à titiller la langue française, user de paradoxes, de néologismes farfelus, de litotes, d’antithèses, d’oxymores, et autres figures de style qui montrent bien que le français n’est pas encore une langue morte. L’écriture est un jeu pour moi. J’adore en pleine analyse d’un film m’abandonner, à la faveur d’un jeu de mots ravageur, aux dérives les plus inattendues. Sorti d’une école de cinéma ou titulaire d’une carte de presse, j’aurais peut-être versé dans le populisme, joué la condescendance pour impressionner le lectorat. Mais, ce faisant, j’aurais raté ma cible, et je me serais fait traiter de démagogue ou de nombriliste. Disons simplement que je m’investissais à fond. Je le disais à mes gars à l’époque : « Je suis déjà un dinosaure ! Personne ne travaillera plus jamais de la manière dont nous fonctionnons actuellement. »
S’il y a, assurément, quelques vraies perles dans les Craignos Movies, vous consacrez parfois de longues pages à des sujets que vous défendez sans trop les défendre. Justifier la médiocrité d’un grand nombre de films de Jess Franco en y voyant une affirmation de sa liberté, pourquoi pas ? Mais un tel argument pourrait servir à sauver tous les tâcherons du monde… Au fond, ne convient-il pas de lire tous vos ouvrages comme des autobiographies ?
L’âge avançant, l’homme se penche avec bienveillance sur son propre passé. Dans mon cas, certains de mes souvenirs ne représentent plus rien pour personne. Tous ces instants de joie, ces émotions naissantes, cette confrontation au monde des adultes, surtout pour l’orphelin que j’étais, se réduisent à du « rien » qui ne demande qu’à disparaître. Alors je me laisse aller dans mes livres à ressusciter le Montparnasse de mon enfance, ses librairies, ses cinémas populaires, mais aussi à faire revivre mes vacances campagnardes passées à câliner les animaux, à récolter mûres, myrtilles et noisettes, à sentir ce vent chargé d’odeurs de blé mûr, de foin, d’étables, au son d’un clocher franc-comtois peu pressé de nous révéler à quel point la vie passe trop vite.
Ces « enfantillages » ne vous écartent pas forcément de votre sujet, puisque, d’une certaine manière, les Craignos Monsters rejoignent l’enfance même du cinéma — le Train arrivant en gare de La Ciotat n’a-t-il pas été perçu comme un monstre par les premiers spectateurs ? — et, plus largement, le sentiment le plus primaire, le plus primitif qui commande aujourd’hui encore l’histoire de l’Humanité — la Peur.
Je vous répondrai en citant paresseusement, si vous le permettez, l’introduction de mon chapitre intitulé « Politique friction » (Bernard Pivot vous précisera que c’est à la page 180) : « Au détour de bandes a priori anodines se profilait souvent un discours agissant à la manière des séquences subliminales. Combien de pamphlets dénonciateurs, religieux, propagandistes se livrèrent ainsi à la métaphore insidieuse dans les années cinquante et soixante, époque où la Guerre froide réchauffait des ardeurs nationalistes, où la moindre invasion extraterrestre tournait à l’affrontement idéologique (voire “ idiotologique ” pour certains cas) ? Comme si chaque alien emportait dans sa musette deux frites en croix subtilisées à la fête de l’Huma, agissant à l’endroit du Yankee lambda tel un crucifix sur le premier vampire venu. Plus tard, le cinéma vira à la mode catastrophe, misant sur les peurs multidirectionnelles d’une population bien installée dans son confort matériel. La Tour infernale, Rollerball, New York ne répond plus, l’Âge de cristal, le Survivant, Apocalypse 2024. Un vrai Pearl Harbor cinématographique censé rappeler à tous la fragilité d’une civilisation tranquillement occupée à détruire son environnement naturel et à nuire autant qu’elle peut à son prochain le plus proche ! »
Pouvez-vous résumer les étapes de votre existence de capitaine d’entreprise ? La légende dit que vous étiez encore dans la boulange quand vous avez commencé à publier Mad Movies. La rumeur dit que Metaluna, le magazine que vous avez lancé récemment, a vécu. Est-ce que tout cela est exact ? Quelles sont les raisons qui vous ont fait déménager votre magasin Movies 2000 de Pigalle jusqu’à la rue Dante, dans le Ve arrondissement, et le rebaptiser Metaluna Store ?
Boulanger ? Vous êtes bien mal renseigné ! J’étais pâtissier, voire même, dans les cas d’extrême urgence, confiseur. Par exemple pour séduire une demoiselle de rencontre. J’ai gravi toute la hiérarchie qui va d’apprenti à patron pâtissier pour finalement quitter ce métier qui, certes, nourrit son homme, mais encourage surtout à imaginer d’autres aventures bien plus fascinantes. Telles que l’ouverture de Movies 2000, librairie consacrée au cinéma fantastique. Ou que la création de la revue Mad Movies, et de la revue Impact. Ou l’organisation, six années de suite, du Festival du Super-8.
L’abandon de Movies 2000, trop excentré, pour le lumineux et spacieux local de Gotham, idéalement situé à deux pas de Notre-Dame, répond à deux besoins bien distincts : nous voulions nous agrandir et nous voulions détourner l’interdiction d’utiliser l’enseigne « Movies 2000 », curieusement accusée de porter ombrage à Mad Movies, ce magazine auquel j’avais consacré tout un livre (Mad Ma Vie), dont j’appréciais les principaux collaborateurs, pour lequel j’écrivais encore, et auquel j’avais tant donné depuis sa création par mes soins en 1972. Le premier jour de visite à Gotham, devenu depuis Metaluna Store, une visiteuse poussa la porte pour me demander gentiment si l’on fermait définitivement ou si le magasin allait rouvrir. Je la rassurai aussitôt, puis la regardai partir un peu ému. Il s’agissait de Catherine Deneuve…
La fin (mais ce n’est peut-être pas une fin définitive) du magazine Metaluna m’a profondément déçu. Cette revue, je la définissais en mauvais français comme « mon projet bizarre de quand on rentre chez le libraire on distingue très bien le trou béant causé par l’absence de la revue que j’aimerais y mettre à la place avec plein de bonnes choses dedans ». Sous-titrée « Cinock’n’roll », avec les slogans « Free-Press, Ciné-Culte, BD, Fantastique, Érotisme, Zick, Métal », elle abordait de nombreux thèmes, mais de façon originale. Du caustique, pas d’encaustique, du pertinent et de l’impertinent, du créatif et du récréatif… Au terme de neuf numéros, elle a vécu, mais je ne la laisserai pas reposer en paix !
Propos recueillis par FAL
Jean-Pierre PUTTERS
Ze Craignos Monsters — le Retour du fils de la vengeance
Par Claude Monnier : Rien de tel qu’un mauvais blockbuster pour réfléchir à ce qu’est le cinéma. A la limite, un blockbuster d’auteur réussi, comme « Mad Max Fury Road » de Miller, laisse un tel sentiment de plénitude qu’on ne réfléchit à rien en sortant de la salle. On est heureux. Point. Mais voir coup sur coup « Jurassic World : Renaissance » et « Superman » est une épreuve que tout cinéphile doit traverser, s’il veut se poser des questions aussi fondamentales que : à quoi sert le cinéma ? Qu’est-ce qu’une bonne histoire ? Comment un réalisateur peut-il « se vendre » à ce point ? Comment peut-on être aussi insipide (Gareth Edwards) ou aussi puéril (James Gunn) ?…
A toutes ces questions, on pourrait opposer le bon sens : pourquoi aller voir des films qui sont faits pour les enfants de douze ans ? Certes. Mais les choses ne sont pas si simples. Un adulte a le droit de vouloir se confronter à des images mythiques, pourvu qu’elles soient intelligentes. Le « Superman » de Richard Donner visait sans doute les enfants, mais il était tellement beau et subtil que les adultes y trouvaient facilement leur compte.
Entendons-nous. « Jurassic World : Renaissance » et « Superman » sont des films techniquement extraordinaires, les dinosaures sont plus vrais que nature, Superman vole mieux que jamais dans les airs, les immeubles gigantesques semblent s’écrouler de leur vrai poids, etc. Et le spectateur adulte n’a pas envie de se priver de ce spectacle ébouriffant. Mais est-ce si difficile de raconter une histoire intéressante ? Est-il possible de faire autre chose qu’une randonnée dangereuse de deux heures (« Jurassic World : Renaissance »), autre chose qu’un affrontement kitsch qui part dans tous les sens (« Superman ») ?
Face à de tels films, le cinéphile starfixien finit par devenir soupçonneux. L’écart entre les effets spéciaux (parfaits) et le scénario (indigent) est tel qu’il s’interroge avec angoisse : cet écart n’est-il pas volontaire ? N’y a-t-il pas quelque chose qui se cache là-dessous ? Mettre en scène avec autant de détails et de perfection la violence destructrice (fureur des dinosaures, fureur des surhommes), est-ce la trace, chez les Américains, d’une mauvaise conscience ancestrale, d’une peur puritaine et biblique de la Punition ? Ou bien, est-ce une démonstration de force à l’usage du monde entier, avec comme message subliminal : ne luttez pas, notre supériorité technique, numérique, matérielle, est écrasante ? Et d’ailleurs, dans « démonstration de force », n’y a-t-il pas le mot « monstre » ?…
Toutes ces questions philosophiques seront résolues, n’en doutons pas, lors du visionnage du prochain « Les Quatre Fantastiques ». Vivement.
Par Claude Monnier : Recyclage, quand tu nous tiens !… Joseph Kosinski répète ici la formule de son succès précédent, « Top Gun Maverick », elle-même reprise de « Karaté Kid », elle-même reprise de « The Tin Star/Du sang dans le désert », elle-même reprise de… En résumé : un homme expérimenté au lourd passé prend sous son aile un jeune impétueux et lui enseigne les ficelles de son art. Cette fois, c’est dans le monde de la Formule 1 que ça se passe. Pourquoi pas ? Le recyclage, le remake, n’est-ce pas un peu l’histoire de l’humanité ?
Quoi qu’il en soit, l’intérêt ici n’est pas tant dans la thématique que dans le traitement choisi par Kosinski. D’habitude, ce cinéaste se signale par un style rigoureux, contemplatif et épuré, un style presque robotique qui donne un aspect « SF » à toutes ses œuvres, y compris celles qui n’appartiennent pas au genre. Et donc, on s’attend à voir ce style « SF » appliqué à l’univers obsessionnel, répétitif, en circuit fermé, de la Formule 1. Or, s’il y a bien ici une vision « futuriste » et déshumanisée de la F1 contemporaine (domination de la machine et de l’architecture high-tech, mécaniciens ultra rapides et uniformisés, pilotes et voitures interchangeables tournant de manière répétée sur le circuit, casque cachant presque entièrement le visage humain), Kosinski ne nous laisse pas le temps de la savourer tant le rythme frénétique du montage nous agresse, sans parler de la BO bourrine de tonton Hans ! Dans « F1 », point de contemplation. Le cinéaste semble épouser pleinement le style commercial et « clip » de son producteur Jerry Bruckheimer. On ne retrouve sa caméra contemplative qu’à la toute fin, quand Pitt, seul sur la piste, a l’impression de « voler ». Là, dans ce moment de suspension et de transmission, toute la thématique de l’homme mûr se libérant, triomphant de lui-même, trouve sa pleine saveur.
Et soudain on comprend…
On comprend que ce récit itératif, avec son rythme de dingue, a été construit pour arriver à ce moment de suspension, à ce moment hors du temps, en plans longs. En allant enfin à son rythme, presque en ligne droite (voir aussi l’épilogue), le héros brise la boucle fermée et névrotique que constituait sa vie.
Cette tactique du cinéaste, qui consiste à sacrifier totalement son beau style pendant deux heures pour le réimposer et lui donner toute sa valeur in extremis, est pour le moins audacieuse, voire inédite. Une tactique risquée, sacrificielle, et secrètement pédagogique, en ce qu’elle fait réfléchir à rebours. Une tactique qui n’est pas sans rappeler celle de son héros…