« The Killer » revient en coffret collector 4K

Par Claude Monnier : Metropolitan continue son formidable cycle HK avec « The Killer » (1989), le film le plus emblématique de John Woo. Au menu de cette édition luxueuse : la copie restaurée 4K en blu-ray UHD et en blu-ray simple, un livret de Nicolas Rioult, un poster, un jeu de photos, plus le disque bonus, contenant d’anciennes et de nouvelles interviews du cinéaste et son équipe. Parmi les nouveaux bonus, nous retrouvons les quatre éclaireurs-pionniers de HK Magazine (Christophe Gans, Leonard Haddad, Julien Carbon, David Martinez), qui nous expliquent, non sans émotion, leur véritable fascination pour « The Killer », Gans avouant même perdre toute faculté d’analyse devant le film, ce qui, dit-il, ne lui arrive jamais !

C’est que « The Killer », contrairement à son image publicitaire tapageuse (du Sam Peckinpah sous amphétamines), est un film qui s’installe d’emblée dans l’être et y reste pendant deux heures. Ce qui compte pour John Woo en effet, ce n’est pas la violence délirante, qu’il maîtrise de toutes façons avec génie, mais les personnages et leurs interprètes, tous absolument superbes. Des personnages qui se regardent avec mélancolie, même – et surtout – au milieu des massacres. Mais y a-t-il vraiment « des personnages » ? Le film nous place du début à la fin dans la tête d’un tueur à gages (Chow Yun-Fat) qui se sait condamné par ses crimes, un tueur à la recherche d’une impossible rédemption. Dans sa rêverie mélancolique, il cherche à comprendre sa vie et se projette sur tout ce qu’il regarde. Au fond, il n’y a ici qu’un seul personnage et le film présente les multiples reflets de son être : ce qu’il est, ce qu’il aurait pu être, ce qu’il pourrait devenir, ce à quoi il aspire. Ce qu’il est : un tueur pétri de mauvaise conscience. Ce qu’il aurait pu être : un justicier intègre (Danny Lee)
ou un homme de main cruel (Shing Fui-On et/ou ses sbires). Ce qu’il pourrait devenir : un tueur vieillissant et dépressif (Chu Kong). Ce à quoi il aspire : l’Idéal, qui prend ici la forme d’une femme pure et douce dont il est amoureux (Sally Yeh).

Ces multiples reflets sont en gravitation autour de cet Idéal, l’Innocence, astre aveuglant et aveuglé. Et cette gravitation de petites planètes dérisoires autour d’un astre donne à l’écran de multiples ballets circulaires. Des combats tournoyants, à deux, à trois, à cent. Les multiples facettes du héros se réfléchissent… et nous font réfléchir sur nous-mêmes. « The Killer » devient ainsi un kaléidoscope de plus de 3000 plans, de deux secondes en moyenne. Plans très brefs, et pourtant tous plus clairs et foudroyants les uns que les autres, que ce soit en termes spatial ou philosophique. Là est le génie de l’œuvre.

Ce kaléidoscope de reflets/miroirs est aussi le signe d’une schizophrénie (les multiples personnalités d’un homme s’affrontent) et ne peut finir qu’en éclat violent à chaque séquence. Soit l’Apocalypse selon Woo, cinéaste éminemment catholique, avec comme point d’orgue l’explosion blasphématoire de la Vierge dans la petite église, au son déchirant du « Messie » de Haendel.

Symbole ultime de ce que les hommes se font, depuis toujours. 

Claude Monnier

« Excalibur » en coffret collector

Par Claude Monnier : Nous n’avons guère été gâtés, jusqu’à présent, par les éditions DVD ou Blu-ray d’« Excalibur » : une copie convenable mais non restaurée, un commentaire audio de Boorman et une simple bande-annonce. Heureusement, l’éditeur britannique Arrow a décidé de changer la donne et d’offrir aux fans le Graal tant recherché. Soit un coffret luxueux qui est à lui seul un objet collector à exposer sur une étagère et qui comprend : le poster d’époque, un jeu de photos du film, la copie restaurée 4K UHD avec de multiples commentaires audio, le légendaire making of d’époque signé Neil Jordan, un nouveau making of inédit des années 2010 avec tous les acteurs du film, de nouvelles interviews récentes de John Boorman et de son fils Charley, de Neil Jordan, du scénariste Rospo Pallenberg, du réalisateur Peter MacDonald, du décorateur Anthony Pratt, et enfin, cerise sur le gâteau, un livret de 118 pages avec moult analyses de spécialistes, prenant le film sous tous les angles possibles (le mythe, l’époque médiévale, les thématiques propres à Boorman, la musique, etc.). Seuls « défauts » de cette riche édition : si elle est bien zone B, elle est entièrement en anglais non sous-titré et la copie restaurée n’est visible qu’en Blu-ray 4K UHD, pas en Blu-ray simple. En revanche, les nombreux bonus, qui représentent des heures de visionnage et qui valent à eux seuls l’achat, sont sur Blu-ray simple. Difficile pour le fan d’« Excalibur », même non anglophone, de ne pas craquer, d’autant que le prix de ce coffret grand luxe n’est pas excessif (un peu moins de quarante euros) et qu’on risque d’attendre longtemps une édition française…

Quant au film lui-même, que faut-il ajouter quarante-cinq ans après sa sortie ? Si l’expression film-synthèse a un sens, c’est bien avec « Excalibur ». Synthèse dans ce que le mot a de plus ambitieux et accompli : réarrangement harmonieux, parfait, nous donnant l’essentiel d’un sujet et nous faisant méditer dessus. Ainsi, « Excalibur » est non seulement la plus belle synthèse du cycle arthurien jamais entreprise, mais aussi la synthèse de la filmographie entière de Boorman, de sa médiation philosophique sur la Nature et la Civilisation. Le film est aussi une grande leçon de construction narrative pour les blockbusters interminables qui sortent depuis vingt ans : avec de la rigueur et un sens intelligent de l’ellipse, nous soufflent Boorman et Pallenberg, il est possible de raconter une fresque gigantesque avec des dizaines de rôles principaux en à peine 2h20, sans qu’on ait l’impression de bâclage, de trou gênant, etc. La clé de cette belle alchimie ? D’abord, une structure globale, très christique et émouvante, d’ascension, de chute et de rédemption, chaque partie étant traitée avec maturité et intensité. Ensuite, la construction d’un arc solide pour chaque personnage important, chacun changeant énormément entre son apparition et sa disparition (Arthur, Merlin, Guenièvre, Lancelot, Morgane, Perceval, et même Uther ou Mordred qui occupent peu l’écran) ; ces multiples arcs existentiels qui s’entrecroisent et s’influencent tragiquement nous font méditer sur notre propre vie, ses espoirs, ses réussites et ses échecs, les personnages devenant ainsi les symboles de tous nos conflits internes. Enfin, un art de la vignette comme dans les plus grandes peintures, les meilleures BD ou les plus grands films muets, autrement dit tout ce qu’on a fait de mieux en termes de langage pictural universel.

Ayant, à ses débuts, consacré un documentaire à Griffith, Boorman a retenu sa leçon : chaque plan, qu’il soit proche ou éloigné, doit irradier l’écran, non seulement par la beauté propre de sa composition, mais aussi parce qu’il est un monde en soi (encore une fois l’art de la synthèse). Dès lors, une fois apparu sur l’écran, il est impossible d’oublier le souffle des chevaux au cœur de la forêt ténébreuse, au tout début du film, la main de la Dame du lac tendant l’épée magique hors de l’eau, la course du jeune Arthur dans une forêt qui symbolise son inconscient, l’apparition étrange de Lancelot, tout d’argent revêtu, dans une prairie verdoyante, le mariage mi païen mi chrétien d’Arthur et Guenièvre au cœur d’une forêt transformée en cathédrale, Guenièvre et Lancelot enlacés nus au creux d’une racine mousseuse, l’horrible arbre aux pendus où aboutit Perceval, le même Perceval, humble, dénudé, apercevant enfin le Graal dans un Camelot fantomatique, la chevauchée d’Arthur et de ses hommes au milieu d’une Nature renaissante, Arthur et Mordred « s’embrassant » sur un monticule de cadavres, sur fond de soleil rougeoyant, Arthur défunt voguant vers Avalon…

Autant d’images qui nous replongent profondément en enfance (la nôtre, celle de Boorman, celle du cinéma, mais aussi celle de l’humanité), en ce qu’elles nous font ressentir, comme jamais aucun film ne l’a fait, les quatre éléments primordiaux qui nous ont façonnés.

Si nous avions une machine à remonter le temps, nous aimerions nous rendre en 1916 à Hollywood et montrer « Excalibur » à Griffith, comme ça, sans précaution, pour qu’il reconnaisse avec émotion son lointain héritage. Quitte à lui faire un choc esthétique, son art ciselé du découpage se voyant soudain décuplé par la beauté fulgurante des couleurs et la puissance musicale de Wagner et Carl Off !



On le voit, « Excalibur » a été conçu comme la parfaite synthèse du cinéma muet et du cinéma moderne. Muet pour cet art perdu de la vignette que nous venons de décrire. Moderne en ce que le film, s’il regrette sincèrement notre coupure avec la Nature, coupure qui pourrait nous amener à notre perte, condamne sans ambiguïté la violence, la force, la mégalomanie et l’égoïsme, évitant ainsi tout flirt avec le fascisme. Après avoir bu dans le Graal, le vieil Arthur voit soudain l’étendue de son égarement. Il comprend que l’épée Excalibur ne symbolise pas la force mais l’amitié, dans le sens le plus noble du mot.

Claude Monnier 

« Marty Supreme » : arrête-moi si tu peux

Par Claude Monnier : Nous nous plaignons suffisamment du manque de divertissements ambitieux dans le cinéma américain pour ne pas saluer la sortie de « Marty Supreme », qui reprend brillamment la thématique, l’ambiance et la virtuosité de « La Couleur de l’argent » de Scorsese, en les transposant dans le monde des pongistes. Ou comment un champion de tennis de table, Marty Mauser (Timothée Chalamet), hésite, dans sa course effrénée à la réussite, entre la voie légale et la voie de l’arnaque. Venant du cinéma newyorkais underground, Josh Safdie change ici d’échelle : même s’il ne s’agit pas d’une superproduction, le film offre tout de même une superbe reconstitution des années cinquante (Jack Fisk et Darius Khondji sont aux commandes) et un bon lot de scènes spectaculaires (les tournois de tennis de table, très photogéniques, et les multiples scènes de violence). Mais, comme pour « Uncut Gems » qui était déjà un premier pas vers un cinéma plus « commercial », Safdie a su préserver son intégrité artistique et son style « cinéma-vérité » : mélange de comédiens expérimentés et de figurants amateurs, caméra portée ou en longue focale qui semble prendre sur le vif une humanité fiévreuse, demi-obscurité, dialogues semi-improvisés, bande-son surchargée où tout le monde parle en même temps, comme chez Altman, mais dans un registre criard et vulgaire…

Reconnaissons que ce style est épuisant et peut laisser beaucoup de spectateurs sur le carreau. C’est comme passer deux heures trente dans le tambour d’une machine à laver ! Mais c’est bien le but du cinéaste. Comme dans « Uncut Gems », il y a chez Safdie la volonté satirique de décrire une Amérique hyperactive, bassement matérialiste, une Amérique paumée qui tourne en rond, sans autre boussole que la frime et le fric. Chalamet est parfait dans le rôle de cet arriviste obsessionnel et l’on ne sait si c’est lui ou son personnage qui mérite une paire de claques. Suprême ambiguïté de « Marty Supreme »…

Tout cela n’est guère sympathique mais devant ce film audacieux, brillamment exécuté, et qui en plus a du succès, on se dit qu’on a peut-être été trop pessimiste, ces derniers temps, sur le cinéma américain actuel. Si l’on prend du recul en effet, entre les jeunes Safdie, Aster, Eggers, Cooper, Nichols, Garland et leurs aînés Fincher, Tarantino, Villeneuve, Soderbergh, Bigelow, Aronofsky, Del Toro, Cuaron, Inarritu, PTA, il y a une sorte d’ambiance seventies qui se dégage. Et si l’on ajoute à cette liste les anciens toujours au top (Spielberg, Scorsese, Scott, Miller), on se dit que, peut-être, sans s’en rendre compte, on vit un nouvel âge d’or qui sera vanté dans cinquante ans par nos descendants. Qui sait ?…

Claude Monnier

« Send Help », le nouveau Sam Raimi

Contrairement à beaucoup, nous avions apprécié en ces pages le « Docteur Strange » de Sam Raimi (surtout sa seconde moitié, totalement maléfique et déchaînée), mais on peut comprendre que le cinéaste ait voulu « respirer » un peu avec un plus petit projet, en dehors du cadre créatif du studio Marvel.

« Send Help » est donc un survival en huis clos, une version déjantée de « Duel dans le Pacifique » de Boorman. Ou comment deux individus se font la guerre sur l’île sauvage où ils ont échoué. Ici en l’occurrence, il s’agit d’une employée exploitée (Rachel McAdams) et de son boss méprisant (Dylan O’Brien), qui se retrouvent coincés sur une île déserte à la suite d’un crash aérien. Et l’on devine évidemment que le rapport de force va s’inverser.

Raimi parvient à renouveler les clichés du genre par des accès de violence délirants et virtuoses dignes d’ »Evil Dead 2″ (le crash aérien, la chasse au sanglier, les divers combats entre l’homme et la femme), avec force gore et caméra en looping. A l’évidence, le cinéaste vieillissant a voulu revenir à ses premières amours… mais c’est précisément là que le bât blesse : en tant que grand cinéaste, il aurait dû transcender le genre du survival et en faire « quelque chose de plus », au même titre que Boorman ou, plus proche de sa génération, McTiernan, lorsque ce dernier s’empara magistralement de « Predator ». Autrement dit, Boorman et McTiernan, en partant de la même base « simpliste » que Raimi, exploraient peu à peu des terres philosophiques, s’interrogeant avec intelligence sur l’Autre. En s’épuisant mutuellement, et en se regardant en miroir, les adversaires finissaient par s’estimer. Mais Raimi (ATTENTION SPOILERS) rejette toute noblesse : le jeune patron méprisant reste une ordure du début à la fin et l’héroïne exploitée se révèle être, depuis le départ, une cinglée digne de Kathy Bates !

Cette misanthropie caricaturale est évidemment drôle, rejoignant l’esprit d’ »Evil Dead », mais comme entretemps, avec « Mort ou vif », Raimi avait prouvé qu’on pouvait allier caricature ET noblesse, on ne peut s’empêcher d’être un peu déçu. Ajoutons que si Rachel McAdams est excellente, Dylan O’Brien est assez anodin, ce qui déséquilibre le duel et rajoute à l’impression de film mineur. Heureusement, le génie filmique de Raimi est toujours présent. C’est déjà ça.

Claude Monnier

La Colline d’un homme perdu

Par FAL : Retour à Silent Hill arrive en France avec déjà une histoire derrière lui, et, qui plus est, une histoire contrastée, puisque les Américains – critiques et public – le boudent cependant qu’il séduit les Chinois. En France, pays où, comme l’a dit Camus, on se plaît à confondre méchanceté et intelligence, il semble que nombre de plumitifs qui l’ont vu se rangent aux côtés des Américains. Bien évidemment, il n’est pas interdit d’émettre des réserves à l’égard du film de Christophe Gans, mais pourquoi tant de hargne ? pourquoi tant de haine ?

            Les critiques agressifs justifieront leur agressivité en expliquant en long et en large que Retour à Silent Hill, ze movie, ne serait pas fidèle à Silent Hill 2, ze game. Nous revient en mémoire un propos de Leonard Nimoy en réponse à certains fondamentalistes qui crachaient sur un épisode de Star Trek : « Les fans sont bien gentils, mais ce ne sont pas les fans qui écrivent et qui font les films. » Eh oui, les fans, que cela leur plaise ou non, ne sont jamais que des profanes. Ajoutons que Silent Hill 2, le jeu, proposait cinq fins différentes, et que cette multiplicité n’est pas loin d’apparaître comme une invite à imaginer une variation supplémentaire, un sixième scénario lorsqu’on entreprend une transposition, une adaptation pour le cinéma.

           

Mais, au-delà des chiffres du box office ici ou là et de l’acidité gratuite de nombreux critiques, le fond de l’affaire nous paraît être dans le sujet même de Retour à Silent Hill. Dans les articles américains hostiles au film, il en est un qui ne nous déplaît pas, et qui dit en gros : « La narration est tellement confuse, dans son oscillation constante entre rêve et réalité, qu’on n’est même pas sûr que les séquences réelles, à l’hôpital, ne sont pas elles aussi rêvées. » Ben oui, mon grand, t’as tout compris : le drame de certains fous – on pourrait ici citer le génial et malheureux Gérard de Nerval –, c’est qu’ils ne sont fous que par intermittence, et que leurs moments de conscience induisent une souffrance qui contribue à les rendre plus fous encore.

            Et c’est bien là que le bât blesse. Il y a, dès le départ dans Retour à Silent Hill, un certain nombre d’indices qui suggèrent que quelque chose ne va pas. Mais, comme le personnage principal n’est pas antipathique et même, à certains égards, plutôt modeste, on s’identifie tout naturellement à lui. Et donc, quand il est définitivement établi que tout ce qu’on nous montre s’inscrit dans le cadre – dans l’absence de cadre – d’une maladie mentale, déclenchée, qui pis est, par un terrible sentiment de culpabilité – car dans ce remake de la légende d’Orphée et Eurydice, Orphée ne va chercher son Eurydice que parce que c’est par sa faute qu’elle se retrouve aux Enfers, ou, pour tout dire, parce que c’est lui qui l’a tuée, quand il aurait dû la sauver au départ, alors là, certains ne marchent plus. Si l’on veut une autre référence cinématographique, qui a subi en son temps le même sort pour être largement réhabilitée par la suite, pensez au Locataire de Polanski, construit sur le même schéma. Quoi de plus normal a priori que cet humble locataire ? Et pourtant, peu à peu, et tout d’un coup…

            Mais les Chinois, alors ? D’où leur vient cette indulgence ? Eh bien, mon cher Watson, la folie, dans Silent Hill 2, représente sans doute le dernier stade de la folie, puisqu’elle consiste à ignorer la frontière suprême, celle qui sépare la vie et la mort. Transgression inconcevable pour des Occidentaux cartésiens, mais beaucoup plus « normale » pour des Asiatiques qui – voyez par exemple Histoire de fantômes chinois on n’importe quel dessin animé japonais – ont une vision différente de la mort.

            Bien sûr, Retour à Silent Hill n’est pas le premier film qui ose s’attaquer au thème de la maladie mentale – les vieux cinéphiles se souviendront de David et Lisa de Frank Perry , mais il fait partie de ces rares films qui s’aventurent à traiter ce thème dans un contexte traditionnellement destiné à plaire au « grand public » et non pas seulement au public des salles « Art et essai ». Et il y a là un courage qu’on pourrait saluer chez Christophe Gans, qu’on aime ou qu’on n’aime pas son film.

FAL  

« Une Nuit de réflexion », le film du tandem Roeg/Russell enfin en HD

Par Claude Monnier : Quarante ans que nous voulions voir ce film ! Depuis que la superbe Theresa Russell apparaissait en médaillon sur la couverture argentée du Starfix spécial Cannes 1985… Mais « Une Nuit de réflexion/ Insignificance » a disparu de la circulation, à la suite de son échec public. Merci donc à Metropolitan de l’exhumer, qui plus est dans une édition soignée aux petits oignons par Nicolas Rioult, qui a signé l’excellent livret accompagnant le disque. Pourquoi le film de Roeg s’est-il planté ? Cela vient peut-être du contraste entre son postulat amusant (et si Einstein avait rencontré Marilyn Monroe dans un hôtel newyorkais, en 1953, et s’était lié d’amitié avec elle, le temps d’une nuit ?) et le traitement enfiévré, presque angoissé, du cinéaste. Roeg a toujours été un cinéaste tortueux. Ici, il profite du huis clos de la pièce originelle pour concentrer encore plus sa thématique de la mauvaise conscience. Concentration extrême… puis explosion, ou fragmentation, comme souvent chez lui, en une multitude de « flashbacks » énigmatiques et/ou traumatiques. Einstein est ainsi hanté par des visions de Japonais brûlés par la Bombe, Marilyn par les mauvais traitements de sa jeunesse (ces images saisissantes annonçant par ailleurs aussi bien « Oppenheimer » que « Blonde » avec quelques décennies d’avance).

Film amer donc, s’éloignant assez vite de la pure comédie (ce versant existe toutefois, notamment lorsque Marilyn explique, d’une manière innocente et sexy, la théorie de la relativité restreinte à Einstein !). Mais « Une Nuit de réflexion » n’en devient pas pour autant ennuyeux. C’est au contraire un film dynamique, filmé de façon nerveuse et virtuose, jamais théâtrale, par un Roeg inspiré. D’autant que son duo de célébrités se fait vite quatuor : Einstein est assiégé dans sa chambre par rien moins que le sénateur McCarthy, qui lui reproche ses sympathies de gauche, et Marilyn est assiégée par un autre Joseph (son champion de mari), d’une jalousie maladive. Ajoutons que DiMaggio est joué par un Gary Busey en mode brutal, tendance Nick Nolte, et que McCarthy est joué par un Tony Curtis à la fois drôle et glauque. Curtis trouve d’ailleurs dans ce petit film indépendant un de ses meilleurs rôles, laissant remonter à la surface ses démons personnels, telle que la schizophrénie de sa mère ou sa propre addiction à l’alcool. Ses sourires sont toujours charmeurs mais le fond de son regard fait peur…

Einstein finit par envoyer promener ces machos maladifs et stupides. Il imagine qu’une explosion atomique dévaste sa chambre d’hôtel (incroyables effets spéciaux pour ce tout petit budget !). Puis il lance ses feuilles de calculs par la fenêtre, parachevant l’idée centrale du film : un monde au bord de la dislocation et du Néant. Des hommes et des femmes en ébullition constante… pour rien.

Claude Monnier 

« Kingdom of Heaven director’s cut » qui ressort en UHD

Par Claude Monnier : Lors d’une table ronde de cinéastes organisée par le Hollywood Reporter en 2015, Ridley Scott avait pris le contrepied de ses jeunes collègues en disant qu’il ne réalisait pas ses films pour le public… mais pour lui seul. Réflexion typique de peintre et non de « cinéaste hollywoodien classique ». Avec « Kingdom of Heaven », Scott réalise son rêve inabouti des seventies, un récit de chevalerie appelé « Knight », dont on trouvait un écho dans « Legend », lorsque Jack (Tom Cruise) se voyait offrir, au fond d’une grotte enchantée, la noble épée d’un chevalier depuis longtemps défunt.

Mais Scott confronte ce rêve de chevalerie à la triste réalité d’une époque, la guerre entre les Croisés et les Musulmans pour s’emparer de Jérusalem. Ainsi, le cinéaste se demande, de manière métaphorique, comment on peut parler de chevalerie et d’honneur après le 11 septembre 2001. C’est même cela qui est beau avec « Kingdom of Heaven » : c’est un défi au cynisme, au matérialisme et à la cruauté, représentés ici par les fanatiques chrétiens. Un film tout en spiritualité qui dénonce constamment la barbarie au nom de la religion. Que tous les lieux saints du monothéisme soient dans une seule et même ville, Jérusalem, devrait être compris comme un appel divin à la conciliation. Mais le manque de sagesse des hommes provoque exactement l’inverse, depuis plus de mille ans. Et cela consterne profondément Scott. C’est pourquoi le plus important pour lui n’est pas de filmer la gigantesque bataille finale, même s’il le fait magnifiquement bien, mais de filmer, en insert ultra soigné, un jouet d’enfant symbolisant le désintéressement (la figurine de chevalier du petit roi en sursis) ou de consacrer une minute de métrage au petit navire en bois qu’un enfant arabe lance sur la rigole d’un jardin, objet fragile, emporté capricieusement par le courant, et symbolisant l’étrange destin du forgeron Balian (Orlando Bloom). Ce qui importe à Scott, c’est la solitude des êtres qui n’arrivent pas à communiquer, et notamment cette reine de Jérusalem profondément mélancolique (Eva Green), qui regarde, pensive, une allégorie murale sur la Mort. Le plus important pour Scott, c’est de filmer chaque séquence ou presque comme un passage spirituel d’un état à un autre, d’un monde à l’autre, d’une lumière à une autre, d’où ces travellings (latéraux ou avant) qui traversent lentement les murs et les voiles, par exemple lorsque Balian est sacré chevalier par son père Godefroy (Liam Neeson, superbe) ou lorsqu’il pénètre pour la première fois dans la cosmopolite Jérusalem.

C’est en voyant « Kingdom of Heaven », et surtout en le voyant dans son director’s cut, plus intimiste, que l’on comprend qu’un cinéaste est quelqu’un de très seul. Même entouré de centaines de techniciens et de dizaines d’acteurs qui lui posent d’innombrables questions, il est seul avec son rêve, il a son film dans la tête et n’arrive pas forcément à le transmettre aux autres. Parfois, son seul vrai interlocuteur ne peut-être qu’un autre cinéaste, fût-il mort depuis longtemps. Ainsi, Anthony Mann, où qu’il soit, doit être heureux que « Kingdom of Heaven » existe. Il a compris que ce film est une variation de trois heures sur la merveilleuse scène d’ouverture du « Cid » (1961), où Rodrigue (Charlton Heston) refuse de massacrer ses adversaires arabes.

Claude Monnier

« Disclosure Day » : le prochain Spielberg

Par Claude Monnier : Le jour de la Révélation n’aura lieu que le 12 juin 2026 mais la bande-annonce énigmatique parue il y a quelques semaines est une véritable machine à spéculations. Donc… spéculons !

Devant les premières images de « Disclosure Day », qui tiennent tour à tour de la science-fiction, du merveilleux et du film d’action, il est évident que Spielberg cherche à renouer avec le box-office américain, étant donné les échecs commerciaux cuisants (et injustes) de « West Side Story » et « The Fabelmans ». La mise de côté (provisoire ?) du scénariste et dramaturge intello Tony Kushner au profit du prosaïque et efficace David Koepp (« Jurassic Park ») ne trompe pas. « Run for cover » disait Hitchcock ! Pour autant, le sujet est très personnel pour Spielberg : depuis son adolescence, il pense que le gouvernement américain « nous cache quelque chose » au sujet des E.T. La phrase leitmotiv de « Disclosure Day » n’est-elle pas : « La vérité appartient à sept milliards d’individus » ?

Le cinéaste a donc imaginé de nouvelles rencontres du troisième type qui, a priori, ne seront pas du tout dans la veine horrible de « La Guerre des mondes ». L’indice de cela, ce sont bien sûr les images positives de la petite fille qui semble en harmonie avec les animaux et qui s’approche d’un manoir d’où émane une lumière merveilleuse. Ces images d’animaux, du reste, sentent un peu trop le CGI. Sont-ce des effets provisoires, susceptibles d’être améliorés ? Ou bien est-ce un contraste volontaire entre la vision angoissante des agents paragouvernementaux menés par Colin Firth et la vision innocente des « élus », dont semblent faire partie la petite fille, Emily Blunt et Josh O’Connor ?

On le voit, Spielberg reprend certains motifs de « Rencontres du troisième type » et d’« E.T. » (des individus isolés et naïfs poursuivis par une masse déshumanisée d’agents en uniformes) mais, évidemment, il ne peut pas faire un remake de ces deux films emblématiques. Autrement dit, il a bien fallu qu’il trouve « autre chose » au sujet des extraterrestres. Or, certains plans de la bande-annonce, parmi les plus intrigants, suggèrent des transformations génétiques chez tous ceux qui ont « la Révélation » (changements notamment au niveau de la pupille). Et de leur côté, les affiches teaser du film suggèrent une « fusion » entre l’humain et l’animal.

Il est donc fort possible qu’il n’y ait aucune arrivée extraterrestre dans ce film et que les « aliens », loin d’être des « étrangers », soient déjà là depuis longtemps, peut-être sous forme animale, attendant patiemment de nous amener vers un nouveau stade d’évolution et de sagesse.

Le jeune Spielberg nous disait, comme Fox Mulder, que la vérité est ailleurs. Le vieux Spielberg, plus philosophe, semble nous dire que la vérité est en nous.

Claude Monnier

« Outsiders » de Coppola : nouvelle édition. Choisis ton camp, camarade !

Par Claude Monnier : Le blu-ray français de « Outsiders » sorti en 2013 était riche d’un point de vue éditorial, comme souvent avec Coppola (commentaire audio passionnant et bonus à foison), mais il avait un défaut majeur : il ne contenait que la version remaniée par le maître en 2005, appelée « The Outsiders : The Complete Novel ». Version qui rallonge l’introduction et la conclusion du récit, dans le but de donner plus de poids aux relations familiales entre Ponyboy/C. Thomas Howell, Sodapop/Rob Lowe et Darrel/Patrick Swayze. Version qui propose en outre un changement d’importance : la suppression de la partition symphonique de Carmine Coppola au profit de standards des fifties et des sixties, comme dans « American Graffiti ». OK. Pourquoi pas ? Mais encore fallait-il adjoindre, à cette édition française, la version cinéma de 1983, afin que celle-ci ne s’efface pas des mémoires ! C’est heureusement chose faite aujourd’hui, avec en plus quelques bonus sur la restauration du négatif en UHD, faite en compagnie du grand directeur photo Stephen H. Burum, désormais à la retraite.

De fait, cette nouvelle édition, en permettant la comparaison entre la version de 1983 et celle de 2005 (toutes deux dans de splendides copies), nous offre une fascinante leçon de montage. Ou comment l’ajout de quelques scènes et la suppression d’une musique symphonique peuvent radicalement changer la nature d’un film. Car il est clair que, pour intéressante qu’elle soit, cette version de 2005… est un véritable reniement. On pourrait presque dire un reniement freudien puisque Coppola fils supprime la présence de Coppola père ! En gros, c’est bien simple : la musique lyrique de Carmine Coppola rend le film poétique alors que les standards d’Elvis Presley le rendent tout bonnement réaliste. C’en est même étonnant : la photographie a beau être la même dans les deux versions, et notamment ces magnifiques plans d’aube et de crépuscule signés Stephen H. Burum, la suppression de la musique poétique de Carmine a pour effet de rendre le film… moins « solaire » et moins « doré » ! Ce qui est un contresens majeur par rapport au leitmotiv thématique du récit : « Stay gold, Ponyboy », « Reste d’or ». Par ailleurs, il y a dans la version de 1983 d’admirables effets de symétrie sur la beauté éphémère de la jeunesse (par exemple, même musique mystérieuse et mélancolique lorsque, sur fond d’arbres majestueux, en plan large et en contre-jour, Ponyboy discute avec Johnny/Ralph Macchio, puis lorsqu’il discute avec Cherry Valance/Diane Lane). Quant au montage plus elliptique de 1983, il avait l’avantage, non seulement d’aller à l’essentiel, par l’image, sans s’appesantir sur les dialogues, mais aussi de donner au grand flash-back de Ponyboy les allures d’un rêve étrange. Rêve dont il se « réveille » soudain après la mort de Dallas/Matt Dillon.



Ce rêve étrange, c’est la jeunesse. Un rêve qu’on garde en mémoire pour toujours…

S’il faut chérir et préserver le plus longtemps possible le regard doré de la jeunesse, alors il faut chérir et préserver le plus longtemps possible la version 1983 de « Outsiders ». 

Claude Monnier

« Avatar : De feu et de cendre » : dans la peau de James Cameron

Par Claude Monnier : La question n’est pas de savoir si « Avatar : De feu et de cendre » est original ou pas. Quand un spectacle relève à ce point du JAMAIS VU, c’est qu’il est forcément original. La vraie question est plutôt : pourquoi a-t-on un sourire émerveillé pendant trois heures de projection ? Est-ce dû « simplement » à la perfection absolue des images de synthèse et à la qualité de l’immersion en 3D ? Est-ce dû au fait que Cameron est le seul réalisateur d’aujourd’hui à nous faire vivre le cinéma du futur, tel que le verront nos descendants ? Oui, en partie, mais il n’y a pas que cela…

En réalité, notre sourire béat vient du fait que nous marchons virtuellement au Paradis pendant trois heures. Disons-le : Cameron a conçu ses « Avatar » comme une expérience post-mortem. Rappelons que Jake Sully est mort physiquement à la fin du premier « Avatar ». Et dans la salle, nous sommes comme lui : le corps inerte et l’esprit projeté… dans « l’au-delà ». Ce n’est pas un hasard si la première scène est, à notre insu, une pure vision du Paradis. Lo’ak joue dans les airs avec son frère aîné, mais ce n’est pas un flash-back. La fin de la scène nous apprend que nous sommes au Paradis d’Eywa, auquel Lo’ak peut se connecter lorsqu’il le désire et retrouver son frère défunt. Ces images de l’au-delà reviennent à plusieurs reprises tout au long du film, donnant l’occasion de revoir Grace Augustine (Sigourney Weaver) souriante… et même Eywa en « personne ». Notons cependant qu’il n’y a pas de grande différence entre ces images du Paradis et les images de la planète extraterrestre. Ainsi, au sein de cette expérience post-mortem que constitue « Avatar », Cameron imagine deux stades : un Paradis « terrestre » (Pandora) où la Négativité et la Destruction, le Feu et la Cendre, peuvent encore intervenir, puisque la matière est encore présente (deuil fanatisé de Neytiri, sadisme de la sorcière Varang, matérialisme criminel des Américains) ; et un Paradis purement spirituel où règnent exclusivement le bonheur et l’harmonie.

A sene from 20th Century Studios’ AVATAR: FIRE AND ASH. Photo courtesy of 20th Century Studios. © 2025 20th Century Studios. All Rights Reserved.


Mais comme nous venons de le dire, c’est Cameron qui IMAGINE tout cela. En réalité, Cameron EST Jake à la fin du premier « Avatar », enfermé dans son sarcophage/studio de cinéma. Et c’est en cela qu’ « Avatar : De feu et de cendre » est un spectacle fascinant : nous voyageons dans la tête de James Cameron, démiurge au sens le plus fort et le plus fou que peut avoir ce mot. Un auteur au sens étymologique qui invente et contrôle le moindre millimètre carré de son image, rejetant violemment notre monde et recréant le sien propre, aussi immense et tangible que le vrai. Un monde qu’on peut arpenter ! D’où cette caméra constamment au ras du sol ou de l’eau, pour nous faire éprouver, presque tactilement, notre passage à travers la matière (le travail sur le son est à ce titre extraordinaire). Mais la pulsion de mort rattrape ce créateur fou, elle surgit du fond de son inconscient. D’où le jaillissement, toujours depuis le fond de l’image, des humains surarmés et de Varang, Na’vi ayant basculé du « côté obscur ». C’est alors pour Cameron l’attirance-répulsion pour ces représentants de la Mort : doit-il les admirer ou les faire disparaître ? Débat interne et intense, car Cameron sait bien qu’au pur Paradis il n’y a pas d’histoire, pas d’action. Or, Cameron n’est jamais meilleur que lorsqu’il représente, en action, les guerriers et surtout les guerrières (superbe interprétation de Oona Chaplin, totalement habitée dans son rôle de sorcière tribale).

Comme le suggère le leitmotiv visuel du « branchement » de corps à corps, nous sommes dans « Avatar : De feu et de cendre » en prise directe avec un esprit fiévreux, celui d’un cinéaste qui rêve. Au fond, et paradoxalement, il n’y a pas plus intime que cette saga.

Claude Monnier