
Par Claude Monnier : Francis Ford Coppola s’est toujours rêvé en alchimiste du cinéma. On l’imagine dans son laboratoire-studio, en quête du film de demain, mélangeant la matière, cherchant l’ébullition… Le mélange étrange, c’est précisément le fondement de Megalopolis : on le voit dans la fusion allégorique de la Rome antique et du New York contemporain, dans la consanguinité des familles patriciennes, dans la confusion tragi-comique de la vie privée et de la vie publique chez cette « jet-set » arrogante, dans la découverte, par l’architecte César Catilina (Adam Driver), d’un nouveau matériau, le mégalon, qui se fond dans les anciens matériaux et les régénère, on le voit enfin dans l’imbrication constante, chez le héros, du passé (sa défunte épouse), du présent (sa lutte pour le pouvoir, sa nouvelle compagne) et du futur (sa conception d’une Cité idéale, la naissance de son enfant) ; tous ces éléments étant eux-mêmes mélangés visuellement par les nombreux fondus enchaînés et/ou split-screens qui appliquent les expérimentations pelliculaires d’Abel Gance au film numérique du XXIe siècle. Même ébullition étrange dans la bande-son (aussi riche, aussi fouillée, que celle de Blade Runner, c’est dire !), avec ce flot continu de bruissements humains, d’entrechocs métalliques et de musique mi-pompière, mi-impressionniste ; saluons à ce titre le beau travail du compositeur Osvaldo Golijov puisque personne ne le fait dans les médias.

Coppola a de nombreuses fois déclaré qu’il a fait Megalopolis pour trouver son style personnel, arguant que, la plupart du temps, il avait surtout adapté le style de ses films à leur sujet (classique et frontal pour les Parrain, fiévreux et psychédélique pour Apocalypse Now, vif et élancé pour Tucker, etc.). C’est évidemment de la fausse modestie : tous ses films ont en réalité un seul style, reposant sur l’idée de fluidité, de continuum entre une image et une autre (c’est pourquoi le fondu enchaîné est sa figure de style favorite), entre une époque et une autre, entre un décor et un autre ; cette dernière technique étant elle-même un héritage du théâtre, amour de jeunesse de Coppola. Or, qu’est-ce qu’un héritage, si ce n’est un lien, qu’on souhaite immortel, entre le passé, le présent et le futur ? Une chaîne humaine. Il se trouve « simplement » que ce thème de la chaîne humaine est le sujet central de Megalopolis. Le film se veut ainsi la synthèse philosophique et formelle de toute son œuvre. Peut-on parler de « trop plein » ? Non car, justement, cette synthèse constante de tout et de tous est, dans un premier temps du moins, admirablement maîtrisée. Si on ne connaît pas Coppola (admettons cette hypothèse, notamment pour les jeunes ou le public non cinéphile), on ne peut qu’être épaté par l’inventivité constante du film. Si on connaît Coppola, on est alors épaté qu’un homme de cet âge soit aussi « fou » d’un point de vue créatif.

Malheureusement, l’édifice, brillant, et souvent génial sur ses deux premiers tiers (voir par exemple la fête au Colisée, la filature en automobile dans les bas-fonds en ruines, sous la pluie ou la « visite » à l’épouse défunte)… s’affaisse complètement sur son dernier tiers, où la mise en scène, auparavant si fluide, devient soudain statique et kitsch. Si les aspects kitsch de la première partie sont volontaires et drôles (c’est une satire de l’Amérique), l’aspect kitsch de ce finale utopique est involontaire… et donc embarrassant : songeons entre autres à ces plans interminables dans le métro entre Julia (Nathalie Emmanuel) et son père Frank Cicero (Giancarlo Esposito), à la vieille mère de Julia déambulant très lentement ̶̶ mais alors trèèèès lentement ̶ sur un tapis en mégalon, à Adam Driver en haut d’un promontoire en images de synthèse, se lançant dans un speech poussif sur le futur ou à ce bébé saisi longuement en une contre-plongée immobile, sous une plaque de verre. Entendons-nous : ce n’est pas aux idées utopistes que nous nous en prenons mais bien à l’exécution. On en veut alors à Coppola car il avait la liberté, et donc le temps, de rectifier le tir et de ne pas finir son film sur ces scènes rigides et factices qui laissent une très mauvaise impression.
Injuste impression du reste, en regard des splendeurs qui précèdent…
Claude Monnier
Le mook Starfix 2023 est toujours disponible dans les librairies et FNAC. N’hésitez pas à le demander à votre libraire si ce n’est pas le cas (attention il n’est pas dispo en kiosque et dans les réseaux magazines). Sinon vous pouvez le commander sur le Pulse Store

Suivez toute l’actualité de STARFIX






















