STAR WARS : L’ÉTERNEL RETOUR

Par Claude Monnier : Malgré le délai impossible que la firme Disney lui a imposé (deux ans, de l’écriture du scénario aux milliers d’effets spéciaux à imaginer !), le réalisateur J. J. Abrams a réussi à construire avec ce nouveau Star Wars un film intéressant, une manière d’opéra fondé sur le thème mythique de la dyade. Tout, dans ce neuvième épisode, s’articule en effet sur le chiffre deux, ce qui détruit immédiatement l’argument de « l’improvisation » ou de la « maladresse » lancé par certains spectateurs, des spectateurs superficiels qui n’ont pas pris le temps de regarder le film.

La dyade, ou paire, désigne ici, vous l’aurez compris, le couple Rey/Kylo Ren qui rejoue sans le savoir, dans cette galaxie lointaine, très lointaine, la rivalité entre Diane et Apollon ou Etéocle et Polynice (chez les Grecs), Romulus et Rémus (chez les romains), Abel et Caïn (chez les judéo-chrétiens), rivalité mythique que l’on retrouve encore plus loin dans le Temps chez les divinités égyptiennes et encore plus loin dans l’espace chez les divinités indiennes ou chinoises. Les hommes semblent fascinés depuis toujours par ces aimants qui s’attirent irrésistiblement, se confondent un instant et se repoussent violemment, reproduisant de manière épique nos conflits intérieurs. Abrams fait donc tout un travail sur la symétrie qui passe injustement inaperçu lors d’une première vision, une vision je le répète superficielle qui peut donner l’image d’un metteur en scène irréfléchi à l’esbrouffe gratuite. Ainsi la séquence d’ouverture (Kylo Ren dans l’antre des Sith) est reproduite au plan près à la fin, cette fois avec Rey : même parcours initiatique vers le Mal absolu. Classique me direz-vous. Oui, classique, répondrais-je, mais dans l’acception durable, éternelle, du mot. Dans le même ordre d’idée, Abrams réalise de très beaux plans larges « en miroir », comme ce plan montrant Rey et Kylo Ren de part et d’autre d’une plaine désertique, tentant de maîtriser un vaisseau dans le ciel, leurs deux forces s’annulant ; ou ce plan montrant leur combat au sabre-laser noyé au milieu d’un double fracas : les vagues gigantesques d’une planète-océan et les vestiges éclatés de l’Etoile Noire (soit une planète dans une planète). Notez que le fracas des vagues, symbole de leurs tourments spirituels, s’estompe à la fin du duel, une fois l’abcès crevé : les plans sont de plus en plus rapprochés, l’eau devient floue à l’arrière-plan et la violence sonore s’atténue.

La quête identitaire de Rey et Kylo Ren se joue également en deux moments répétés : Rey est interrogée deux fois sur son patronyme (dans le premier tiers du récit et dans l’épilogue), et cette question est posée à chaque fois dans le désert, symbole mystique de perte de soi et de reconquête intérieure chez les prophètes du monothéisme ; Kylo Ren, pour sa part, revit dans ce film sa confrontation œdipienne  avec le Père (voir l’épisode VII), et Abrams la reprend plan par plan, réplique par réplique ; une scène de fantôme, à la douleur sourde, qui fait référence à Hamlet en plein blockbuster tonitruant ! Comme pour de nombreuses autres scènes « théâtrales » du film (en général celles liés aux morts), ce dispositif « scénique » permet au cinéaste malicieux de ramener le public populaire devant ce qu’il fuit le plus : le théâtre élisabéthain et l’opéra du XIXe siècle : lumières fortement symboliques, capes et gestuelles grandiloquentes, coup de théâtres éhontés (voir par exemple le destin du général Hux) ! Manière de dire au grand public : voyez, vous aussi vous aimez le théâtre et l’opéra !

Le plus intéressant est que cette construction sur le chiffre deux s’étend sur les autres éléments du récit : parcours parallèle entre d’un côté Rey et de l’autre le duo Finn/Poe, Finn et Poe qui finissent par former un couple de généraux, l’un officiant au sol, l’autre dans le ciel, les deux hommes faisant chacun de leur côté une rencontre plus ou moins « amoureuse ». Sans oublier les paires de droïdes, les anciens bien sûr (C-3PO et R2-D2) et les nouveaux (BB-8 et D-O). Avez-vous remarqué d’ailleurs cette image apparemment anodine : le petit D-O tournant en boucle autour de BB-8 ? Jolie métaphore en vérité : l’un tourne autour de l’autre, comme une planète autour de son soleil, dans une forme d’éternel retour.  Image malicieuse qui résume profondément ce qu’est Star Wars, c’est-à-dire un récit qui fait vibrer en nous la corde cosmique, sœur jumelle de la corde mythologique, vibrations que ressentent plus ou moins consciemment les spectateurs depuis presque cinquante ans et qui expliquent le succès phénoménal, on pourrait dire sociologique, de cette série de films. Significativement, la dernière image de L’Ascension de Skywalker, et donc de toute la saga, reprend celle, célèbre, des deux soleils de Tatooine dans l’épisode IV, mais cette fois amplifiée par la présence, non loin de là, des deux jumeaux mythiques Luke et Leia. Comme si George Lucas avait pressenti, en montrant Luke solitaire et rêveur devant deux soleils côte à côte, que son histoire allait aboutir, à la fin des fins, à la réunion de deux jumeaux dans le ciel. Peut-être, qui sait ?… En tout cas, Abrams boucle joliment la boucle et redonne un nouveau sens à cette image séminale de 1977 : Luke n’était pas tant en manque du Père que de sa sœur jumelle et cherchait inconsciemment à la rejoindre.

Signalons en outre le thème du clonage, autre manifestation, cette fois scientifique, du double gémellaire dans la trame du film. Le clonage est la méthode artificielle développée par les Sith pour vaincre la mort, le côté obscur les empêchant de faire comme les Jedi : faire un avec le cosmos, revenir de l’au-delà sous forme d’esprits lumineux, atteindre l’immortalité en toute sagesse et en toute bienveillance. C’est ainsi que Palpatine, dans son égoïsme et son mauvais karma (ce qui est d’ailleurs la même chose d’un point de vue bouddhiste), est condamné à vouloir revivre ce qu’il a déjà vécu : tel un vampire, il veut aspirer la vitalité des jeunes à son profit, pour étendre son emprise, comme Disney veut faire revivre artificiellement le Star Wars des origines pour accroître son capital et étendre son empire, en séduisant les nouvelles générations. Mais cette résurrection du passé n’est valable que si elle est faite dans un souci de transmission envers les jeunes. Servir les jeunes et non se servir d’eux. Il n’est pas sûr que la firme à la souris ait bien saisi la métaphore de son cinéaste contrebandier !

Finissons par le début. « Les morts parlent ! » annonce le déroulant qui ouvre le film, première phrase fort critiquée par ailleurs, alors qu’elle résume bien l’essence du récit : la hantise, le retour aberrant des spectres qui viennent nous parler : non seulement Palpatine, Solo et Luke, tous morts dans la fiction, mais aussi, plus inquiétant, Carrie Fisher, morte dans la réalité et qui joue encore Léia ! Faire revivre les fantômes du passé, pourquoi pas ? Mais si les bons reviennent, les méchants aussi. En regard du monde actuel, le message politique d’Abrams est cette fois très clair : les fantômes du fascisme sont de retour, nous sommes de la génération des petits-enfants ; que choisissons-nous de faire ?…

                                                                                                                             Claude Monnier

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2 commentaires sur « STAR WARS : L’ÉTERNEL RETOUR »

  1. Bravo pour cette critique mûrie et d’une grande justesse au sujet de cet ultime épisode, trop injustement conspué à cause d’un public en proie au cynisme perpétuel dans tout ce qu’il aborde ne laissant aucune chance à la tonalité profondément romantique de cette trilogie. On ne le répétera jamais assez mais le visionnage superficiel est insuffisant particulièrement dans le cas d’un film aussi dense qu’efficace, citant aussi bien Hamlet que Roméo et Juliette sans une envolée entre le théâtre de Shakespeare, la série pulp et le film d’aventure.

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