Du bis et des boss

Par FAL : Pour les amateurs de cinéma bis italien, la publication, chez Elephant Films, de la « Trilogie du Milieu » de Fernando Di Leo – Milan Calibre 9, Passeport pour deux tueurs, Le Boss – ne constitue pas à proprement parler un événement, puisque des éditions italienne et américaine (agrémentées, qui plus est, d’un quatrième mousquetaire, I padroni della città, avec Jack Palance) existaient déjà depuis une bonne douzaine d’années (le New York Times avait même consacré une pleine page à la sortie du coffret américain).Mais il ne convient pas d’ironiser sur ce « retard à l’allumage » ; il est dans la logique des choses. Cette trilogie appartient à tout un pan du cinéma bis italien longtemps demeuré dans l’ombre en France, et ce qui nous est offert aujourd’hui, c’est une séance de rattrapage.

Le bis transalpin a en effet connu trois âges. Le premier fut celui du péplum. Vint ensuite celui du western-spaghetti. Arriva enfin celui du poliziottesco, autrement dit du néopolar inspiré par le cinéma américain, mais spécifiquement italien. (De quatrième âge il n’y a point, puisque, depuis trois décennies, c’est l’existence de tout le cinéma italien qui est devenue quelque peu problématique…) Le poliziottesco aurait dû connaître en France, au moins dans les salles de quartier, le même succès que le péplum ou que le western-spaghetti (d’autant plus qu’on y croisait, à côté de vieux comédiens américains sur le retour – Martin Balsam, Richard Conte, Henry Silva, Woody Strode, Lee J. Cobb… – des comédiens français comme Luc Merenda, Marc Porel ou Philippe Leroy), mais, comme le rappelle Laurent Aknin dans l’un des bonus spécialement concoctés pour l’édition made in France de cette trilogie, il eut le malheur de débarquer en France en même temps que les films de kungfu et ne fut que très parcimonieusement distribué, alors même qu’il était foncièrement aussi vivace que l’avaient été ses prédécesseurs. Aujourd’hui encore, les Français ignorent totalement le nom de Maurizio Merli qui fut, au moins un temps, une espèce de Belmondo italien (nous parlons du Belmondo de Peur sur la ville ou du Marginal, et non de celui de Léon Morin, prêtre, bien sûr…). La situation a toutefois sensiblement évolué depuis quelque temps : en grande partie grâce aux prêches du prophète Tarantino, on commence à savoir que ce genre existait.

Il y a, bien sûr, à boire et à manger dans cette production. Certains films, tels que La Rançon de la peur d’Umberto Lenzi ou Ultime Violence de Sergio Grieco, sont franchement, ouvertement malsains. Mais même les plus sages et les plus recommandables se caractérisent par leur brutalité, voire par leur sadisme, que ce soit du côté des gangsters qui n’hésitent pas à hacher menu quiconque, y compris dans leurs propres rangs, vient entraver leurs noirs desseins, ou du côté des flics frustrés ou hystériques, qui, quand ils ne sont pas eux-mêmes ripoux, entendent combattre le vice en faisant fi des limites définies par la loi. Ne parlons pas des femmes : elles sont, bien sûr, quantité négligeable.

Les scénarios ne sont évidemment pas d’une grande subtilité. Le gangster trahi qui sort de prison entend se venger et récupérer son argent. Le vieux boss est jugé trop vieux par les plus jeunes : dans la mafia aussi, la question de l’âge de la retraite est fondamentale… On tue donc de mille et une manières, en faisant, par exemple, et avant même le générique, exploser littéralement ses adversaires à coups de dynamite. Mais il n’est pas certain que l’essentiel soit dans ces scènes de fusillades, d’explosions, de poursuites de voitures. L’essentiel est peut-être dans les moments de transition apparemment un peu creux, un peu monotones – dans ces pauses où l’on voit le commissaire discuter avec ses adjoints dans son bureau. Point de longues tirades, à vrai dire, mais ici et là, au détour d’une phrase, une allusion à la corruption désespérante de tel juge ou de tel homme politique tout puissant.

On l’aura compris, ces poliziotteschi n’ont peut-être pas une très grande valeur « en soi et pour soi », mais ils sont une métaphore, ou tout au moins une semi-métaphore de l’Italie des années soixante-dix. Semi-métaphore, parce que les mafias de Milan, de Rome ou de Palerme mises en scène par un Di Leo existent bien, ou existaient bien en réalité – le comédien Howard Ross raconte qu’à Palerme, il fallait avant de tourner soumettre le scénario à l’approbation de certaines « autorités » locales –, mais métaphores, dans la mesure où ces explosions, ces enlèvements et ces exécutions sommaires renvoient aux actes terroristes des groupes extrémistes, de gauche et de droite, des anni di piombo. C’est pourquoi, n’en déplaise aux spoilerophobes, il n’est pas mauvais de voir les nombreux bonus de cette trilogie – qu’il s’agisse des interviews de Di Leo, de Laurent Aknin (déjà cité) et de René Marx ou de la brochure papier concoctée par Alain Petit – avant de s’attaquer aux films eux-mêmes. Ceux qui sont trop jeunes pour avoir connu la période pendant laquelle ils ont été tournés comprendront mieux à quel point le bruit et la fureur qui peuvent sembler a priori gratuits et absurdes dans ces histoires obéissent à une réelle nécessité.

Frédéric Albert Lévy

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