LA GUERRE DANS LA TOILE

Par FAL : Ceux à qui le nom d’Eran Riklis ne dit rien ou pas grand-chose verront probablement dans Spider in the Web, ne serait-ce qu’à cause de son titre passe-partout, un film d’espionnage de série B ne renouvelant en aucune façon le genre.

Pour ceux qui connaissent les films précédents de Riklis, l’affaire est un peu plus compliquée, précisément parce que cette araignée s’inscrit dans une toile généreuse et humaniste que ce réalisateur israélien s’applique à tisser depuis plusieurs décennies. Car, s’il est israélien, il est d’abord et avant tout universel (il a passé son enfance au Brésil et a fait ses études de cinéma à Londres, entre autres), et la manière dont il filme dans ce dernier film la Belgique et les Pays-Bas prouve une capacité d’adaptation stupéfiante, même si l’on imagine que des assistants étaient là pour préparer le terrain.

Israélien, donc, mais n’hésitant pas à travailler avec des scénaristes et avec des comédiens palestiniens, et déclinant de film en film, avec différentes variations, un seul et même thème : « Mon ennemi, mon frère. » Dans Les Citronniers, qui reste à ce jour son plus grand succès commercial, une complicité tacite, télépathique presque, s’établissait entre la femme d’un ministre israélien et sa voisine palestinienne, contrainte par les services de sécurité israéliens d’abattre tous les citronniers de sa plantation. Mon Fils était construit autour d’une substitution organisée par une mère israélienne dont le fils succombait à une maladie dégénérative : prenait alors l’identité de celui-ci un camarade palestinien qui de ce fait s’engageait dans l’existence avec quelques chances supplémentaires. Cup Final racontait la naissance de ce qu’il faut bien appeler une véritable amitié entre un soldat israélien et le chef du commando palestinien qui l’avait enlevé : l’action se passait pendant la guerre du Liban, mais aussi pendant la coupe du monde de football en Espagne, et les deux hommes découvraient peu à peu, malgré eux, qu’ils partageaient la même passion pour ce sport et, surtout, qu’ils étaient tous les deux supporters de l’équipe d’Italie. Arrêtons là ces exemples, mais on pourrait en trouver d’autres dans L’Affaire Mona Lina, dans Playoff, dans Zaytoun…

Riklis est assez peu connu en France, alors même qu’il s’applique à faire passer son message politique à travers des histoires toujours accessibles au grand public (il disait comprendre cette jeune spectatrice qui avait débarqué à l’avant-première de Mon Fils avec un carton de popcorn dans les mains : « Elle était venue là pour passer un bon moment et elle avait raison »), mais ce refus de réaliser ce qu’il nomme en riant « des films de festival », autrement dit des films présentés uniquement dans des festivals, est à l’origine d’un profond malentendu : accessibilité au grand public ne saurait être, aux yeux de bien des critiques, que le signe d’un optimisme béat. Il est vrai que plusieurs films de Riklis ont un peu la structure d’un conte, mais les happy ends chez lui sont toujours à moitié happy. Parce l’ombre de la mort, qui plane dès le début, n’est jamais totalement écartée, que cette mort soit réelle ou symbolique. L’enfant palestinien qui, dans Zaytoun, avait trouvé un ami en la personne d’un pilote de chasse israélien est libéré par la Croix Rouge, mais il repart vers Chatila ; personne ne sait – pas même Riklis lui-même – si la séquence finale de L’Affaire Mona Lina qui nous fait assister à l’arrivée au Canada de l’héroïne palestinienne avec son jeune fils est réelle ou fantasmatique ; le plan final des Citronniers met en scène un personnage qui, tirant les rideaux d’une fenêtre, découvre que la seule perspective qui lui est désormais offerte est un mur de béton. Enfin, le principe de reconnaisance de l’Autre qui est au cœur de tous ces films ne s’applique pas toujours dans le sens positif : la brutalité des services de sécurité israéliens obligeant l’héroïne palestinienne des Citronniers à abattre tous ses arbres trouve son pendant dans l’attitude des autorités palestiniennes qui – dignité oblige, n’est-ce pas ? – interdisent à la malheureuse d’accepter les indemnités financières que lui propose l’État hébreu. Et peu importe si cela doit la conduire à mourir de faim…

Toutes ces histoires étaient loin d’annoncer des lendemains qui chantent, mais les parenthèses ou, si l’on préfère, les trêves qu’elles dessinaient laissaient espérer qu’il pourrait y en avoir d’autres. Et c’est cette lueur qui nous est refusée dans Spider in the Web, pour une raison toute simple, déjà dite dans ce titre finalement beaucoup moins passe-partout qu’il n’en a l’air : la stratégie de l’araignée est suicidaire, puisque l’araignée est elle-même la première prisonnière de sa toile. En clair : le Mossad n’hésitera pas à liquider ses propres agents s’il estime qu’ils remplissent mal leurs missions, et les Syriens, de leur côté, appliqueront des méthodes analogues, toute faiblesse étant considérée comme une traîtrise. L’action, dont on nous dit qu’elle s’inspire de faits authentiques, a pour protagoniste Aldereth (Ben Kingsley), qui assure être sur la trace d’une organisation responsable d’un trafic d’armes chimiques dans un pays du Moyen Orient, mais que les services secrets israéliens soupçonnent de gonfler artificiellement ses dossiers depuis un certain temps, pour se rendre intéressant, pour détourner à son profit – car l’heure de la retraite approche – les fonds qui lui sont alloués et peut-être aussi, allez savoir, parce qu’il finit par éprouver une sympathie réelle pour ses informateurs de l’autre bord. On lui impose donc un chaperon en la personne de Daniel (Itay Tiran), un jeune agent qui hésitera d’autant moins à le liquider si besoin est qu’on lui a assuré que son père – agent du Mossad lui aussi – est mort parce qu’il avait été trahi par ce vieil homme. Mais dans le monde de l’espionnage – non pas celui de Ian Fleming, mais celui de John le Carré dont ce film se réclame dès le début  à travers une référence assez longue au roman La Constance du jardinier –, la notion de trahison est souvent bien floue, et, en l’occurrence, il n’est pas exclu que, nonobstant tous ses bobards passés, la nouvelle piste que prétend suivre Aldereth en se faisant fort de manipuler la très séduisante Angela (Monica Bellucci) soit une vraie piste. Elle se révélera même beaucoup plus vraie que lui-même ne s’y attendait. Trop vraie, puisque tout est faux, même les amis les plus fidèles.

Au fond, donc, rien de bien nouveau chez Riklis, si ce n’est un renversement de l’équation de base : « Mon ennemi, mon frère » devient « Mon frère, mon ennemi ». Bref, l’optimisme relatif de l’humaniste semble avoir cédé la place à un pessimisme absolu. Si l’on veut être plus précis, justice est faite quand l’histoire s’achève, mais justice est faite trop tard, et l’histoire n’est donc pas près de s’achever. S’il convient de voir dans Spider in the Web une métaphore du conflit israélo-arabe et, plus largement, de l’état du monde actuel, elle est porteuse d’une sinistrose peut-être légitime, mais que, par les temps qui courent, le grand public préfère écarter en revoyant de vieux « de Funès » à la télévision.

Frédéric Albert Levy

PS – Il est douteux que ce film soit jamais distribué en salles en France, mais on peut le trouver sans trop de difficulté en DVD et sur certaines plates-formes VOD.

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