Le Dernier duel : le Moyen Age selon Ridley Scott

WALT DISNEY STUDIO MOTION PICTURES

Attention Spoiler !

Par Claude Monnier : Avec Le Dernier duel, Ridley Scott risque de décevoir plus que de coutume. Qu’on les apprécie ou non, ses deux précédentes incursions dans le Moyen Age, Kingdom of Heaven et Robin des bois, avaient pour elles d’être de flamboyantes épopées. Avec Le Dernier duel, Scott ne cherche pas à faire un film d’aventures mais un film intime, voire « cérébral ». En effet, hormis la séquence finale du duel, époustouflante, et quelques scènes guerrières qui sont assez vite éludées, le film est essentiellement constitué de dialogues en intérieurs.
D’où la probable déception de celui qui est venu chercher du grand spectacle. Toutefois, il est possible que ce côté décevant, « étriqué », soit dans une certaine mesure… volontaire.

Le Dernier duel s’inspire d’un fait divers du XIVe siècle : une dame de la petite noblesse, Marguerite de Carrouges (Jodie Comer), déclare avoir été violée par l’écuyer Jacques Le Gris (Adam Driver), ami de son époux, le chevalier Jean de Carrouges (Matt Damon). Le Gris, de son côté, ne nie pas le rapport sexuel mais prétend que la dame était consentante. L’époux veut bien sûr laver son honneur mais le seigneur local (Ben Affleck), ennemi de Carrouges, s’en lave les mains. L’affaire remonte jusqu’au roi Charles VI et aboutit au fameux « duel judiciaire » : Le Gris et Carrouges devront se battre à mort. Et selon les croyances religieuses de l’époque, celui qui a menti devant Dieu perdra forcément.

Si l’on peut dire que Le Dernier duel est « cérébral », c’est que le récit du viol est raconté successivement selon trois points de vue, à la manière de Rashomon : d’abord par Carrouges, ensuite par Le Gris, enfin par Marguerite. De fait, s’il y a des similitudes et des répétitions, les événements ne sont pas vus sous le même « angle ». Toutefois se pose une question : étant donné que l’auteur féministe de Thelma et Louise montre à la fin qu’il y a bien eu viol, et prend clairement partie pour la femme contre la barbarie des hommes, ce procédé « à énigme » n’est-il pas un peu artificiel, voire un peu malsain, en nous faisant douter dans un premier temps de l’innocence de cette femme ? Non car, en réalité, par ce procédé qui fait parler la femme en dernier, Scott nous met à la place du public de l’époque qui a d’abord douté. Ainsi, il nous fait réfléchir à nos propres préjugés.

Le Dernier duel pourrait apparaître comme lourdement pessimiste, d’autant que son atmosphère est désespérément hivernale tout du long : l’esthétique bleutée et glaciale de l’ouverture de Kingdom of Heaven est ici maintenue sur deux heures trente, et les seules maigres lumières sont celles des bougies et des cheminées en intérieurs. Scott, cette fois, se veut relativement « réaliste », il ne cherche pas à nous éblouir par ses habituels faisceaux lumineux qui traversent l’image de part en part. Cet aspect ingrat peut, de prime abord, rebuter. Et le premier tiers du film, qui correspond au témoignage de Carrouges, peut carrément inquiéter les fans du cinéaste par son caractère morne et figé. Scott aurait-il perdu la main ?… Puis, lorsqu’on voit que le film s’anime de plus en plus, d’abord avec le témoignage du sanguin et cultivé Jacques Le Gris, ensuite et surtout avec celui, sensible et intelligent, de Marguerite, on comprend que chaque partie reflète en fait la mentalité du protagoniste. Dès lors, la première partie « plate » sur Carrouges semble correspondre au caractère obtus et austère d’un soldat sans rêve et sans imagination.

Cet aspect de prime abord ingrat est un choix risqué de la part de Scott et Matt Damon, de même que la volonté de fuir l’épique pour donner dans le judiciaire : en ce quatorzième siècle finissant, les hommes semblent n’avoir que les mots « contrat », « procès » et « dédommagement » à la bouche. L’aura héroïque du film s’en trouve bien sûr amoindrie, rendant ces chevaliers bien « prosaïques », voire médiocres. Mais, outre que Scott s’en amuse avec sa coutumière ironie, il suggère surtout que ce côté procédurier, s’il est encore soumis à des « principes » faux (la mort vue comme un jugement légitime, la femme vue comme un « bien » à négocier au moment du mariage), n’en montre pas moins un système de règles, un apprentissage de la loi qui éloigne peu à peu les hommes de la sauvagerie, voire constitue un apprentissage, certes imparfait, du principe d’ « égalité » : le roi écoute tout le monde équitablement et, après tout, rien ne l’y oblige. D’une certaine manière, c’est bien cette accumulation de règles, même absurdes (voir l’interminable litanie du héraut du roi, au début), qui va permettre petit à petit l’émergence du monde moderne.  

Enfin, suprême intelligence du film, sa froideur constante semble surtout là pour être contrebalancée par la magnifique dernière scène : Marguerite regardant avec amour son enfant dans une nature estivale, seule touche de vert de tout le film. Par sa beauté picturale réellement digne de la peinture classique, cette image sereine semble annuler toute la violence médiévale qui précède, annonçant en quelque sorte un progrès. Certes, cet enfant est un garçon, et sans doute un futur guerrier comme son père, mais qui sait ?…

Remarquons d’ailleurs que dans cette scène finale, Scott casse judicieusement la « règle de trois » qu’il a rigoureusement instaurée sur tout le récit, et ce depuis les toutes premières images où l’on voit les trois protagonistes se faire habiller (on pourrait presque dire « emprisonner ») en vue du fameux duel. Dès cette ouverture en effet, le montage parallèle, ainsi que la position symétrique des trois protagonistes dans les plans, leur donnent une égale importance, suggérant que leur destinée est totalement liée, comme une manière de malédiction. Ce que confirme les trois témoignages qui suivent.

Mais le dernier plan du film, montrant Marguerite et son enfant, vient magistralement annuler tout cela, brisant la malédiction : le trio de mort est devenu un duo de vie.

Claude Monnier

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